"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.

dimanche 26 août 2012

La criminologie clandestine

Pour obtenir la création d’une section de « criminologie » au sein du Conseil National des Universités (CNU),  monsieur Alain Bauer aurait, selon le sociologue Laurent Mucchielli, usé d'un argumentaire fort subtil :

(...) [Alain Bauer] accuse la « frilosité » des universitaires, invoque le « retard historique » de la France, prétend que des « milliers d’étudiants » seraient actuellement « dans la clandestinité » et prétend qu’il a toute légitimité pour incarner la criminologie en France, lui qui aurait été « élu par ses pairs » dans une chaire de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers.

N'étant pas criminologue, je ne puis vous dire si la clandestinité est un crime ou un délit, ou s'il s'agit là d'une de ces « nouvelles menaces » dont monsieur Bauer et ses amis font si grand cas. Mais c'est assurément une position fâcheuse pour ces « milliers d’étudiants »... Pour les en faire sortir, un arrêté a été pris par le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et publié au journal officiel en mars 2012,pour imposer, face à la communauté universitaire pour le moins réticente, la création de la section de « criminologie » au CNU.

Bien sûr, les frileux ont protesté. Le bureau de la Commission permanente du CNU, dans un communiqué du 15 mars 2012, a dénoncé « la création d’une nouvelle spécialité scientifique par une voie politique », estimant, plus loin, que « cette création [était] portée par un groupe de personnes véhiculant des préoccupations étrangères à toute considération scientifique ». De son côté, l'Association Française de Droit Pénal « met[tait] en garde contre l'instrumentalisation de la criminologie à des fins politiques et dénon[çait] tant la méthode, qui a[vait] présidé à la mise en place de cette nouvelle instance, que l'inconsistance de son objet ».

Cette « mascarade », conduite dans le plus pur style sarkozien de base, a trouvé une conclusion un peu abrupte le 6 août 2012 avec un nouvel arrêté laconique - la section 75 intitulée « criminologie » est supprimée.

On imagine les « milliers d’étudiants » en criminologie reprenant le chemin de la clandestinité.

Ici désormais s'enseignera la criminologie...
(Photo : Luis Villa del Campo, 2006.)

Laisser entendre que l'enseignement de la « criminologie », au sens de monsieur Alain Bauer et de ses amis, ne se fait que de manière confidentielle pour des  « milliers d’étudiants » au sein de l'Université relève de la farce, ce qui s’accommode assez bien avec la « mascarade » du mois de mars.

Depuis longtemps, les étudiants sérieux peuvent, par exemple, s'intéresser aux activités du Département de recherche sur les Menaces Criminelles Contemporaines. Le DRMCC - ou plus simplement MCC pour les intimes -, a été fondé en 1997 au sein de l'Institut de Criminologie de Paris, à l'université d'Assas. Dirigé par messieurs François Haut et Xavier Raufer, il s'est fixé « pour objet la détection précoce, l’observation et l’analyse de toutes les formes de menaces criminelles aux fins de proposer des diagnostics, de dégager des concepts et de mesurer leur impact », et la page de présentation du département précise, en forme de renvoi d'ascenseur, que 

Le MCC, c’est aussi (...) une complicité, un travail permanent avec notre ami Alain Bauer (qu’on ne présente plus).

En 2009, « notre ami Alain Bauer », grand maître de la « criminologie » française a été, pour sa part, nommé, au Conservatoire national des arts et métiers, professeur titulaire d'une chaire qu'on pourrait croire créée tout exprès pour lui. Des enseignants du Cnam avaient alors peu apprécié l'honneur qui allait être fait à ce respectable établissement et l'avaient fait savoir. Malgré la crainte de voir déferler aux portes du Conservatoire des « milliers d’étudiants » jusque là « dans la clandestinité », la création de cette nouvelle chaire de « criminologie » fut acceptée, et on l'attribua, comme demandé, à monsieur Alain Bauer, que l'on peut désormais appeler le Professeur Bauer.

Depuis, il s'emploie à « fournir les éléments d'une introduction générale à la criminologie de haut niveau », tout en « donn[ant] accès à des éléments actualisés et appliqués », dans un cours annuel.

Durant l'année universitaire 2011-2012, on dénombrait 16 auditeurs inscrits...

(Mais l'on prévoyait la création de quatre postes d'enseignants sur un « pôle de criminologie »...)

Ici officiellement s'enseigne la criminologie...
(Photo : Mbzt, 2011.)

Malgré le succès très relatif de cet enseignement qui paraissait si nécessaire à madame Pécresse, le poste de monsieur Alain Bauer ne semble pas actuellement menacé de suppression. Ce qu'il se permet de nommer « la normalisation » n'ira pas jusqu'à l'atteindre dans sa chaire...

Aussi est-il assez vain de s'interroger sur l'avenir universitaire personnel du professeur Bauer.

Pour le reste, son activité de consultant en sécurité suffira à l'occuper, sans parler de sa passion pour l'art culinaire, qui pourrait bien le mener, un jour ou l'autre, à s'emparer d'une autre chaire, celle d'ethnogastronomie sécuritaire, au Collège de France où il serait probablement flatté d'être coopté...

(Cependant, on ne saurait trop lui conseiller de prendre très régulièrement l'avis d'un consultant à même de faire un diagnostic précis de ses taux de cholestérol et de glycémie. A partir de cinquante ans, il faut être attentif à ces menaces qui pèsent sur les amateurs du bien-manger, même s'ils ont  procédé à un décèlement précoce des risques afférents.)



PS : Sur la « criminologie » française, envisagée sous ses différents aspects, la référence est l'indispensable petit livre de Mathieu Rigouste, Les marchand de peur ; La bande à Bauer et l'idéologie sécuritaire, paru en 2011 aux éditions Libertalia.


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