"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.

dimanche 5 août 2012

Une clandestine au jardin

Il n'y a jamais eu de saisons, on le sait bien, et quand il y en a, elles sont pourries...

En ce printemps malade, au moment d'installer, à une date approximativement convenable, quelques tubercules de dahlias dans un endroit approprié, j'ai constaté qu'au bord du massif croissait une plante exogène venue s'y installer clandestinement pendant que j'avais le dos tourné. Les feuilles étaient déjà bien développées, et plutôt décoratives. Je décidai de laisser venir jusqu'à la floraison...

Laquelle est en cours, à environ deux mètres du sol.


Les botanistes ont reconnu, en haussant les épaules, la très commune Eupatoire à feuilles de chanvre - Eupatorium cannabinum L. - qui pousse généralement dans les fossés des bords de route...

Cette plante multiplie les appellations vernaculaires : Chanvrine, Chanvre d'eau, Chanvrière, Cannabine, Eupatoire d'Avicenne, Eupatoire des Arabes, Herbe de sainte Cunégonde, Origan des marais... J'en passe mais je ne saurais oublier que Gaston Bonnier lui attribue la dénomination de Pantagruélion aquatique.

A la fin de son Tiers-Livre, Rabelais raconte « Comment Pantagruel feist ses apprestz pour monter sus mer » - chapitre XLIX - , et notamment qu'« il feist charger grande foison de son herbe Pantagruelion, tant verde & crude, que conficte & praeparée ». Il se livre alors à un éloge de cette herbe « & des admirables vertus d'icelle » qui a donné lieu à bien des commentaires érudits - ou non. Il commence par une savante description de la plante et en décrit les feuilles :

Les feueilles a longues trois foys plus que larges, verdes tous iours: asprettes, comme l'Orcanete : durettes, incisées au tour comme une faulcille & comme la Betoine: finissantes en poinctes de Sariffe Macedonicque, & comme une lancette dont usent les Chirurgiens. La figure d'icelle peu est differente des feueilles de Fresne & Aigremoine : & tant semblable à Eupatoire, que plusieurs herbiers l'ayant dicte domesticque, ont dict Eupatoire estre Pantagruelion saulvaginé.

La ressemblance entre les feuilles de l'Eupatoire chanvrine et de l'Aigremoine eupatoire - Agrimonia eupatoria - ne saute pas aux yeux, du moins sur les plantes fraîches...

Il semble que leurs utilisations médicinales aient rapproché les deux espèces. En 1543 - le Tiers-Livre a été publié en 1546 -, Leonhart Fuchs remarquait, à propos de notre « Pantagruelion saulvaginé » :

Cette plante n'a pas encore de nom latin, mais les apothicaires ne se trompent pas beaucoup en l'appelant Eupatorium.

Pour lui, il ne fait pas de doute que ce nom devrait revenir à l'Aigremoine, par ailleurs encore nommée Eupatoire des Grecs.

Ainsi donc, il me faut bien admettre que la plante clandestine de mon jardin s'est autrefois rendue coupable, avec la complicité d’apothicaires et de charlatans, d'usurpation d'identité. C'est sans doute pour cela que je la garde à vue...


(Flora von Deutschland, Österreich und der Schweiz, 1885, 
par le Prof. Dr. Otto Wilhelm Thomé.)

J'ai trouvé la citation de Fuchs en consultant le livre du chanoine Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France - première édition en 1947, réédition en 2010, avec une préface de Clotilde Boisvert, chez Omnibus.

Cet auteur m'a également appris que la délinquante du jardin avait bien des qualités :

La teinture homéopathique préparée avec la plante fraîche fleurie trouve son emploi dans les inflammations des gencives, de la pulpe dentaire, de la muqueuse buccale, dans le flux salivaire, dans l'irritation violente de la gorge, dans l'embarras gastrique, l'anorexie, les crampes d'estomac, les irritations des reins, de la vessie, de l'utérus, la gravelle et le catarrhe vésical.

Extérieurement, les applications de feuilles fraîches écrasées ou de décoction de plante fraîche favorisent la cicatrisation des plaies, la résolution des contusions et des tumeurs du fondement.

J'ai ainsi compris que j'avais peu de raison de me priver de sa présence incongrue...

L'idée d'admettre, pour elles-mêmes, les mauvaises herbes dans les jardins n'est pas nouvelle. Elle doit beaucoup au travail de Gilles Clément, qui est, selon sa ouiquinotice,  « jardinier, paysagiste, botaniste, entomologue, écologue et écrivain » mais semble surtout tenir à la première appellation - au début des années 1990, son intervention sur les 13 hectares du parc André-Ctroën a été déterminante. Il est aussi, depuis 1979, enseignant à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles, et il a été invité à occuper une chaire annuelle de Création artistique au Collège de France en 2011-2012. Sa leçon inaugurale, Jardins, paysage et génie naturel, a été prononcée le 1er décembre 2011.
Elle débute par une tentative de définition des trois termes : jardin, paysage, environnement.

Parlant du jardin, Gilles Clément rappelle que ce mot, « partout dans le monde, signifie à la fois l’enclos et le paradis », et il poursuit :

L’enclos protège. Au sein de l’enclos se trouve le « meilleur » : ce que l’on estime être le plus précieux, le plus beau, le plus utile et le plus équilibrant. L’idée du meilleur change avec les temps de l’Histoire. L’architecture du jardin traduisant cette idée change en conséquence. Il s’agit non seulement d’organiser la nature selon une scénographie de l’apaisement mais encore d’y exprimer une pensée aboutie de l’époque à laquelle on vit, un rapport au monde, une vision politique. Quelle que soit la figure stylistique et l’architecture qui en découle au fil du temps, le jardin apparaît comme le seul et unique territoire de rencontre de l’homme avec la nature où le rêve est autorisé.

Il termine sa réflexion sur l'idée de jardin par ces mots, qui me parlent du « Pantagruelion saulvaginé » que j'ai laissé croître :

Nous ne savons pas en quoi précisément consiste le « meilleur » puisqu’il varie avec le temps. Ce que l’on maintenait autrefois hors de l’enclos - le sauvage, la mauvaise herbe - pénètre aujourd’hui le jardin. Il peut même en être le sujet principal. Nous pouvons nous demander ce qui a si brutalement changé dans l’histoire de l’humanité pour qu’une valeur décriée devienne un trésor apprécié. Quelle est donc cette herbe qui nous dicte sa loi ?

(Le texte de Gilles Clément qui, on s'en doute, dépasse largement ma petite histoire, est consultable en ligne.)

3 commentaires:

  1. Dès qu'on se laisse faire par elles, il est bien difficile de se détacher de ces plantes vivant sans nous, avant nous, dans le jardin nouveau, et l'on se retrouve tout tranquille avec elles durant une saison entière, rêvant aux dahlias qu'on mettra en place l'an prochain, presque aussi somptueux que ceux du grand-père Louis-Alfred (assomption de l'héritage oblige). J'en vois ainsi de toutes fines de la tige à la fleur minuscule, rose pâle violet mauve qui vire au gris pour finir (pour l'instant) en toutes petites antennes pâles et centrifuges, feu d'artifice plus délicat encore que les vibrisses de l'Archiduchesse de la Feignasserie couchée non loin sous une fougère.

    J'ignore comment tu trouves, prends, inventes le temps de retrouver dans des listes, des listes infinies, les noms qui conviennent à "ta" plante. Pour ma part, cet été tardif, enfin rutilant, m'appelle partout : airs d'opéras dans les prés de montagne, nez dans les plantes et les télescopes, et puis remonter à contre-courant, avec quelques ami(e)s, le fleuve de merde qui monte, en chantant sur les marchés. La voix pour ce faire n'existe que par ce qu'elle transmet, et ce blog y circule aussi, d'un grand secours.

    C'est bien.




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    1. J'aime me perdre dans les listes à tiroirs de la "petite" flore de Gaston Bonnier... Et c'est souvent au comble de l'égarement, au moment où l'on se dit "mais enfin, où en sommes nous ?", que l'on trouve enfin les noms de "cette plante-là".

      Parfois, et c'est peut-être encore plus beau, la merveilleuse est insaisissable...

      Quant à tes clandestines, je ne sais pas.

      (Mais ce n'est pas très grave.)

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    2. Vu ma description vaguelette, ces clandestines ne risquent pas d'être identifiées, encore moins expulsées. Aux dernières nouvelles, leurs très fins filaments d'un gris pâle tournoyant offrent entre eux un fin réseau soutenant des lignes de points argentés qui s'envolent : ce sont les graines, qui s'envolent comme ponctuation, et voilà.

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