"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.

lundi 15 octobre 2012

Les vertus du chocolat

La saison des Ig® Nobel Prizes vient à peine de se terminer et certains chercheurs se mettent déjà sur les rangs pour l'année prochaine.

Le blogue Big Browser nous en fait découvrir un, en la personne du docteur Franz Messerli, cardiologue reconnu, qui vient de publier, dans The New England Journal of Medicine, un court article intitulé Chocolate Consumption, Cognitive Function, and Nobel Laureates. Il y est question de consommation de chocolat, de capacités cognitives et de lauréats du prix Nobel...

Depuis quelques années, on n'en finit pas de découvrir les propriétés bénéfiques de l’ingestion de substances cacaotées. J'ignore si l'on a déjà étudié les effets du gavage au chocolat dans le domaine de la cardiologie, mais notre bon docteur a préféré explorer un territoire situé à l'écart de celui dont il a fait sa spécialité. Il a donc abordé le rivage flou des sciences dits cognitives, où il était au moins assuré de n'être pas seul à grignoter ses tablettes de noir amer. De nombreuses études, en effet, ont déjà prétendu prouver que la consommation de chocolat avait d'heureuses conséquences : « réduction des risques de démence, meilleures performances lors de tests cognitifs, meilleures capacités intellectuelles chez les personnes âgées... », tout cela, semble-t-il, à cause de la présence de bienfaisants flavonoïdes. Le docteur Franz Messerli s'est avancé sur ces sentiers battus et rebattus avec sa petite idée : considérant que le nombre de prix Nobel obtenus par un pays pouvait être un sûr indicateur de sa vitalité intellectuelle, il a entrepris d'étudier la relation qui pouvait être établie entre ce nombre de récompenses Nobel, rapporté à dix millions d'habitants, et la quantité moyenne de chocolat consommée par les citoyen(ne)s de cette paisible et intelligente nation.

Cette étude semble avoir été assez facile à conduire, et notre chercheur a pu la mener tout en surveillant d'un œil ses patient(e)s en train de se malmener les coronaires en pédalant dans le vide.

Il a, dit-il, chargé la liste des Nobel sur le Wikipedia en anglais et regroupé les données chocolatées des pays nobélisés en utilisant les sites de Chocosuisse, Theobroma-cacao et Caobisco... La suite, qui a consisté à chercher un « ajustement linéaire » entre les deux séries numériques obtenues, est à la portée d'un enfant de cinq ans initié à l'usage d'un tableur.

En quelques clics, votre futur prix Nobel nourri à la blédine cacaotée pourra au moins obtenir ceci :


Disposant de deux séries de données - X, la consommation de chocolat par habitant, et Y, le nombre de prix Nobel pour dix millions d'habitants - dont les variations semblent conjointes, on peut toujours tenter de trouver une formule du type Y = aX + b qui les lierait. Un simple graphique tel que celui de la figure précédente permet de pifométrer la pertinence de cette tentative en observant l'alignement relatif des points de la représentation. Mais l'arbitre privilégié sera le résultat du calcul du « soi-disant coefficient de corrélation » r, pour reprendre l'expression du grand mathématicien Maurice Fréchet, très critique sur son usage. Cette quantité, comprise entre - 1 et + 1, est l'objet de multiples interprétations selon les contextes disciplinaires d'utilisation. C'est plus un indice de scientificité factice qu'un critère scientifique indiscutable. Pourtant la notion de « corrélation » qui en découle a fait sa route dans les esprits et fait son trou dans les discours sérieux - ou ceux qui se veulent tels. On peut imaginer, par exemple, qu'une bonne tête décomplexée nous annonce qu'immigration et délinquance sont deux phénomènes « fortement corrélés »...

Ici, le coefficient affiché est de 0,791. Il n'est pas de ceux qui pousseraient un chercheur en physique  à aller danser nu, avec des fleurs dans les cheveux, sur la place publique, en hurlant « Eurêka ! Eurêka ! » jusqu'à ce qu'il soit pris en charge par la gendarmerie en maraude... Franz H. Messerli le juge cependant significatif, mais il n'est pas physicien. Pourtant, il fait un peu la fine bouche, car il observe qu'en écartant la Suède, réputée mauvaise joueuse dans l'attribution des Nobel, il remonterait à 0,862. On pourrait lui suggérer de se débarrasser également de l'Allemagne, car il semble qu'alors son score deviendrait quasiment olympique... Mais ce serait sans doute inutile, car notre auteur a apparemment décidé d'être content : il estime avoir établi un fort lien de corrélation entre la consommation de chocolat et les capacités cognitives des habitants d'un pays.

Il y croit.

Il y croit tellement qu'il va jusqu'à affirmer :

La pente de la droite de régression nous permet d'estimer qu'il faudrait consommer environ 0,4 kg de chocolat de plus par habitant et par an pour augmenter d'une unité le nombre des lauréats au prix Nobel d'un pays donné.

Cependant, il se défend d'être de ceux qui confondent corrélation et causalité.

Of course, a correlation between X and Y does not prove causation but indicates that either X influences Y, Y influences X, or X and Y are influenced by a common underlying mechanism.

Dit-il clairement, mais en anglais.

(Alors Big Browser traduit :

Bien sûr, une corrélation entre X et Y ne prouve aucunement un lien de causalité, mais indique que soit X influence Y, soit Y influence X, soit X et Y sont influencés par un mécanisme sous-jacent commun.)

Persuadé des effets bénéfiques de la consommation de chocolat, Franz H. Messerli a un faible pour la première explication, mais envisage la deuxième avec une égale objectivité. Il nous explique qu'il est tout fait concevable que, dans un pays capable de produire des Nobel, les habitants soient assez intelligents pour reconnaître les bienfaits du chocolat et, en conséquence, augmenter les quantités ingérées. Il admet, cependant, qu'il est assez peu probable que l'attribution d'un prix Nobel puisse conduire à un accroissement durable de cette consommation, même si une hausse temporaire peut être enregistrée lors des festivités qui accompagnent les célébrations de ce bonheur national.

On voit que l'hypothèse selon laquelle le docteur Franz H. Messerli a pris les lecteurs du New England Journal of Medicine pour des truffes n'est pas non plus à négliger...

Quoi qu'il en soit, cette brillante étude nous pousse à encourager monsieur Jean-François Copé, qui s'en est révélé particulièrement friand, à continuer de consommer des barres de chocolat avec de la pâte feuilletée autour.

Certes, cela ne fera jamais de lui un prix Nobel, mais, si la moitié seulement de ce que l'on dit est vraie, cela ne pourra pas lui faire de mal non plus.

3 commentaires:

  1. Le lien que tu donnes vers le NEJM demande effrontément quinze dollars pour accéder au chocolat — mais à bien y regarder, on se console amplement avec la papillotte d'emballage, gratuite, très jolie. Dessus il y a écrit en tout petit : « Le Docteur Messerli déclare consommer tous les jours régulièrement [sic] du chocolat, en grande partie, sinon exclusivement, sous forme d'assortiment Lindt noir» (le docteur, d'origine suisse, est diplômé de la faculté de médecine de Berne). Les périodiques scientifiques rivalisent de vitesse avec les gondoles de supermarché pour nous faire croire dès octobre aux Père-Noël à croquer. Féerique !

    L'un de ses collègues cardiologues exerçant à Los Angeles, le Dr. Sanjay Kaul, commente : "La question urgente, à mon avis, est de savoir qui serait susceptible de financer une telle étude — les fabricants de chocolat ou le comité du Nobel ?" — Il peut bien se gausser, avec son diplôme du Government Medical College de Srinagar, celui-là ! Tout le monde sait qu'en Inde, le chocolat est conçu pour ne pas fondre par 45° à l'ombre (et donc pas non plus dans l'estomac, encore moins sous la langue). Il en va de même pour le rouge à lèvres (on attend le graphique des nobélisables).

    Ceci dit, il suffit de lancer "wesserli+lindt" sur un moteur de recherche pour s'amuser un peu. Mais bon, passons à autre chose.

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    1. Comme souvent, tu pointes ce que j'avais passé sous silence...

      Mais j'étais trop occupé à faire sentir ma prévention de matheux pur à l'encontre de la prétendue corrélation...

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    2. Tu me prêtes des intentions éclairées que je n'ai pas (trop fatigant). Le cheminement trivial — comme toujours celui des grandes découvertes — a été : j'ai connu un Messerli suisse => suisse = chocolat. Hop !

      Ta «prévention de matheux pur», c'est bien le filigrane de ce billet, qui fait que je n'ai traduit, au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, que la dernière partie du commentaire de Sanjay Kaul. Dans ma grande générosité d'ignare pure, je t'ai laissé en v.o. les meilleures pralines : «surrogate endpoints», «effect size too large to be explained away by confounding», «hypothesis-generating nature of the inferential process».

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