"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.
Affichage des articles dont le libellé est Bouffonneries diverses. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bouffonneries diverses. Afficher tous les articles

jeudi 17 janvier 2013

Pause toujours

Depuis quelques temps, je reçois d'ici ou de là des remontrances, amicalement bourrues, qui peuvent se résumer en prenant l'accent d'un Laverdure (*) qui aurait manqué bon nombre de ses séances d'orthophonie :

Tu pauses, tu pauses, c'est tout ce que tu sais faire.

De fait.

Depuis longtemps adepte d'une manière de philosophie pausaliste, je fus souvent loué pour mon sens, inné et acquis, du délai.

Preuve supplémentaire de ce talent reconnu : le prochain billet est reporté sine die.


(*) Laverdure, personnage de nature psittaciforme intervenant dans le chédeuvre de Raymond Queneau, Zazie dans le métro, 1959.

N'ayant pas trouvé de perroquet de Queneau,
je l'ai remplacé par celui de Flaubert.
(Emprunté à Despatin & Gobeli.)

mercredi 9 janvier 2013

Polémique à la graisse de bide

La pratique du titralacon, si elle s'est étendue à l'ensemble de la presse, est restée la spécialité reconnue du quotidien Libération qui en use - c'est du second degré - ou en abuse - c'est alors du troisième degré - selon les arrivages.

J'ignore si ce titre de reportage

A Lille, les sans-papiers dans la tente de la faim

figurera un jour dans les anthologies du journalisme libéré, mais il me semble constituer un bel exemple de l'effet de détachement subtilement décalé qu'il est possible d'obtenir avec quelques à-peu-près judicieusement agencés...

Cet article, réservé aux abonnés, figurait sur la page d'accueil du quotidien, ce lundi - il a été mis à jour le 7 janvier 2013 à 9 h 15 -, et c'était le premier de cette ampleur à être consacré à la grève de la faim des sans-papiers lillois, pourtant commencée il y a maintenant plus de deux mois. Il était signé de Haydée Saberan, correspondante de Libération à Lille.

On peut y lire un bref historique des actions du CSP 59 - Comité des sans-papiers du Nord - qui ont abouti à cette grève de la faim :

Actif à Lille depuis presque dix-sept ans, et encore plus depuis la campagne présidentielle, le Comité des sans-papiers du Nord a occupé tour à tour depuis janvier 2012 le siège lillois de l’UMP, la fac de droit, la direction du travail, l’antenne de l’Office de l’immigration et des locaux de la mairie de Lille. A chaque fois pour réclamer le droit de défendre les dossiers en préfecture au même titre que d’autres associations. En vain. Le 2 novembre, ils votent une grève de la faim. Ils passent trois semaines chez eux, puis investissent l’église réformée de Lille-Fives. Au bout de dix jours, l’église demande leur expulsion. Ils sont dispersés dans 13 hôpitaux, puis dans des hébergements d’urgence de la région. Dans les hôpitaux, on ne les garde pas s’ils refusent d’être alimentés. Quelques jours avant Noël, ils débarquent dans l’église Saint-Maurice de Lille. Expulsés dans la journée, ils s’installent sur le parvis, où ils ont passé Noël et le nouvel an. La veille de la Saint-Sylvestre, deux d’entre eux sont expulsés vers l’Algérie.

Cela est assez succinct, mais cela représente un réel effort d'information si l'on compare avec ce qu'on peut lire ailleurs depuis le 2 novembre. On se contente, en effet, d'y reprendre, comme d'habitude, les rares brèves publiées par les agences de presse pignonnant sur rue, qui, elles, se contentent de donner le ton en reprenant des communiqués officiels.

Hier, une vingtaine de personnes a occupé le siège de l'Agence France Presse, place de la Bourse à Paris, pour dénoncer la couverture de l'événement par l'AFP, bien illustrée par une dépêche où, à propos d'« une brève occupation de la mairie de Lille », le 2 janvier, l'on évoquait des sans-papiers qui « se disent encore en grève de la faim »... Apparemment, seul le Nouvel Observateur a rendu compte de cette action. Il est vrai que l'Agence n'avait pas jugé bon d'en tirer la moindre dépêche.

Pourtant, on pouvait apprendre, de source militante, ceci :

Mardi 8 janvier, entre 15 et 16h, une délégation de soutiens aux sans papiers grévistes de la faim de Lille a été reçue par messieurs Bernard Pellegrin (adjoint au directeur de l'information de l'AFP) et Remi Tomaszewski (Directeur général de l'AFP). (...)

Messieur Pellegrin et Tomaszewski se sont engagé à :
   - Un suivi immédiat par l'AFP de la grève de la faim sur place, à Lille.
   - Relayer les enjeux et résultats de la rencontre prévue demain entre le CSP59 et le préfet du Nord, Dominique BUR, notamment si une conférence de presse s'organise à la sortie de la rencontre.
   - De prendre connaissance et en considération les examens médicaux des grévistes de la faim fournis par le CSP59.

Il est vrai qu'on exagère l'inhumanité des gouvernements :
Avant même d'avoir commencé une grève de la faim,
 ce migrant vient de recevoir ses papiers
.(Photo : Abaca.)

Si Libération avait peu parlé, jusque là, des difficultés multiples rencontrées par les grévistes de la faim lillois, c'est probablement par manque de place dans ses colonnes.

Car il en fallait, de l'espace rédactionnel, pour rendre compte des piteuses gesticulations de l'histrion Depardieu et pour suivre la poussive polémique ainsi lancée.

Du reste, plus que la suivre, Libération l'a soigneusement entretenue, offrant de larges tribunes à quelques monstres plus ou moins sacralisés par le marché du spectacle.

Sur cette pesante controverse, qui lundi dernier faisait encore l'objet de plus de la moitié des « articles les +    vus » de Libération, il est préférable de ne pas s’appesantir.

La grossièreté, la vulgarité et l'épaisseur de ce qui allait venir était, m'a-t-il semblé, annoncées par l'omniprésente image du comédien levant son pouce boudiné, mimique en forme de tic qui m'a fait - c'était inévitable - penser à un poème de Raymond Queneau, que je vous livre pour alléger un peu :


                Maigrir

                      I

Y en a qui maigricent sulla terre
Du vente du coq-six ou des jnous
Y en qui maigricent le caractère
Y en a qui maigricent pas du tout
Oui mais
Moi jmégris du bout des douas
Oui du bout des douas Oui du bout des douas
Moi jmégris du bout des douas
Seskilya dplus distinglé

                     II

Lautt jour Boulvar de la Villette
Vlà jrenconte le bœuf à la mode
Jlui dis Tu mas l’air un peu blett
Viens que jte paye une belle culotte
Seulement jai pas pu passque
Moi jmégris du bout des douas
Oui du bout des douas Oui du bout des douas
Moi jmégris du bout des douas
Seskilya dplus distinglé

                     III

Dpuis ctemps jfais pus dgymnastique
Et jmastiens des sports d’hiver
Et comme avec fureur jmastique
Je pense que si je persévère
Eh bien
Jmégrirai du bout des douas
Oui du bout des douas Oui du bout des douas
Jmégrirai même de partout
Même de lesstrémité du cou

Raymond Queneau, L'Instant fatal, 1946, réédité en Poésie Gallimard, 1966.

Ce poème a été mis en musique par Gérard Calvi, qui a été interprétée par Denise Benoit.

On trouve en ligne la version des Charlots, qui date de 1977 :



Après avoir fait allusion à cette polémique un peu lourdingue du bide, on peut trouver que les Charlots sont d'une légèreté aérienne.

jeudi 3 janvier 2013

Tiens, ceci est pour toi !

Durant la période un peu creuse où il est de tradition de déguster des marrons glacés, on a pu trouver, à côté des habituels palmarès qui regroupent par vingtaines ceux-ci et celles-là qui auraient tant marqué l’actualité passée, un nouveau marronnier en âge de fructifier. Qu'il ait été classé dans les rubrique Société, Économie, Consommation, Internet, ou Environnement & Société, le sujet a fait presque partout son apparition.

Il est vrai qu'il avait été judicieusement propulsé, le 20 décembre, par la publication, sur le blogue de PriceMinister, qui en était le commanditaire, des résultats d'« une étude quantitative réalisée en ligne par l’Institut OpinionWay » :

La revente des cadeaux de Noël divise toujours les Français

Y apprenait-on.

52% des Français déclarent être prêts à revendre un cadeau de Noël cette année contre 48% qui se refusent à l’envisager. Les principales raisons de la revente sont d’abord pragmatiques face à un cadeau reçu en double ou qui ne plaît pas, mais aussi écologiques et économiques.

Poursuivait le chapeau introductif.

Et la notule bloguistique mettait en évidence quelques résultats essentiels de l'étude menée par le très sérieux Institut sur cette intéressante idée de revente des cadeaux indésirables, qui a été lancée « avec humour », nous dit-on, il y a dix ans, par les dirigeants de PriceMinister. Celles et ceux qui lisent les pourcentages dans le texte pourront s'y reporter afin de peaufiner leur approche de cette nouvelle pratique mercantile. En devenant majoritaire, elle est d'ores et déjà passée dans les mœurs contemporaines et il faudra sans doute la considérer un jour comme une forme résolument moderne du vivre-ensemble.

L'humour de la maison est bien de saison...
(Image : PriceMinister Rakuten.)

Le résultat global de cette étude m'étonne un peu : j'estimais qu'il y avait nettement plus de 52 % de gougnafiers pragmatiques au sein de la population française...

Mais les détails m'ont rassuré : je n'ai reconnu, dans l'échantillon représentatif des revendeurs, aucune des personnes que j'aime.

Quant à celles et ceux à qui il arrive de me faire des cadeaux, je tiens à les rassurer également : je garde tous ceux que je reçois.

On m'offre souvent des livres, et je les retrouve parfois, vieillis, encrassés, jaunis, voire dépenaillés, mais toujours précieux.

En voici un, qui a bien résisté au passage du temps, à la fumée de mes cigarettes et à l'érosion des souvenirs. Il s'agit d'un petit livre intitulé L'oiseau philosophie et surtitré Duhême dessine Deleuze, paru en 1997 aux éditions du Seuil. Les dessins de Jacqueline Duhême y accompagnent de courts textes de Gilles Deleuze, choisis par Martine Laffon. Il m'a été offert par mon fils, alors âgé d'une dizaine d'années, et c'est peu de dire que j'en ai été, et en suis encore, plus que touché. Il l'avait choisi, m'a-t-on raconté, avec une étonnante détermination, désignant le livre sur le présentoir et indiquant d'un ton sans réplique : « Tiens, ça, c'est pour papa ! ».

Beaux présents sur fonds ancien,
dans la lumière hivernale.

Il ne me déplaît pas de retrouver dans le mot de ce très cher et très estimé gamin, qui a toujours su éviter la facilité du classique « mot d'enfant », une expression qui m'est coutumière...

Moi aussi, j'offre souvent des livres, et la plupart du temps hors saison. Il n'est pas rare qu'à la sortie d'une librairie, la personne qui m'accompagne me voie plonger dans mon sac, en ressortir un bouquin, empaqueté ou non, et lui tendre en disant : « Tiens, c'est pour toi ! »

En général, c'est une formule analogue - « Tiens, ceci est pour elle ! », « Tiens, cela est pour lui ! » - qui, dans sa banalité constatative et impérative, a accompagné mentalement, peu de temps auparavant, le choix que j'ai fait. Il faudrait sans doute plutôt dire que ce choix s'est imposé à moi en un moment que le langage courant édulcore en le nommant « coup de cœur » - à juste titre car il n'y a effectivement que dans ce domaine qu'on peut me reconnaître comme un « bon coup ». La formule articulée in petto marque ma pleine et entière acceptation de ce qui fait évidence : l'attribution non discutable - non négociable, dit-on parfois - d'un objet que j'ai distingué à une personne que j’aime...  Mais il semble qu'elle fait bien davantage. Peut-être à cause de la proximité qu'elle entretient avec les fameuses paroles de consécration du christianisme, on peut lui trouver un caractère performatif indubitable, prononçant et réalisant la séparation de l'objet choisi du domaine de la marchandise où je l'ai trouvé et d'où je le fais sortir pour le faire entrer dans une sphère qui semble bien être celle du sacré.

Si l'on s'arrêtait là, on pourrait en déduire que mon esprit, bien archaïque au demeurant, ne peut voir que de vils profanateurs en ces intéressants revendeurs de cadeaux de Noël...

En suivant le fil des apparences, et en grossissant, comme je l'ai fait, certains de ses brins, le geste d'offrir un cadeau semble être un rituel de sacralisation de l'objet choisi, ainsi détourné de son usage commun. Mais il convient de s'interroger sur cette notion d'usage commun que lui feraient retrouver les pragmatiques modernes, après un égarement passager dans le domaine du sacré dû aux errements sentimentalo-amoureux de certain(e)s inadapté(e)s au monde contemporain. Elle semble étroitement liée à ce statut intouchable de marchandise, que l'objet peut récupérer grâce aux services diligents d'officines telles que PriceMinister. Si l'on n'oublie pas que l'on peut aussi penser, comme le faisait Walter Benjamin, « Le capitalisme comme religion » - c'est le titre d'un fragment posthume (*) -, on peut se demander si la profanation salutaire n'est pas plutôt le fait de celui ou celle qui offre le cadeau...

« Tiens, c'est pour toi ! », dans toute la nudité gratuite de mon amitié et/ou de mon amour...



(*) Signalé par Giorgio Agamben, Profanations, traduit de l'italien par Martin Rueff, Rivages poche, 2006.


PS : Et pendant ce temps-là, nous avons changé de millésime. Je souhaite que cela nous fasse à tous une belle jambe.

mardi 20 novembre 2012

La savonnette miraculeuse

Bien que j'aie l'esprit beaucoup mieux tourné que la taille, il m'arrive de déceler de fines allusions, un peu lestes mais - comme il se doit - bien troussées, dans certains propos plus graves que graveleux...

Je suis ainsi resté un moment rêveur et ravi devant le réel bonheur d'expression de ce titre, rencontré dans le très sérieux Figaro et placé sous la bannière « Économie >  Patrimoine et Immobilier > Consommation » :

Le savon à l'eau de Lourdes irrite les sanctuaires


De nature assez peu imaginative, je n'aurais jamais songé à nommer de cette manière les fort délicates parties anatomiques qui me semblent suggérées par ce terme élégant de « sanctuaires ». Pour apprécier le raffinement d'un tel vocable, il suffit de le substituer à quelques autres, dans des expressions courantes et/ou passablement vulgaires. Je ne signalerai qu'un seul exemple, pour ne pas trop m'éloigner du titre figaresque : aux manifestants contre le mariage pour tous, et à leur service d'ordre, on peut, certes, envoyer dire qu'ils nous « cassent les couilles », mais on pourrait aussi  rétorquer, beaucoup plus classieusement, qu'ils nous « irritent les sanctuaires »...

Hélas ! Isabelle de Foucaud, qui signe cet articulet, n'a guère l'intention de réenchanter le dictionnaire... Dans son papier, qui frôle le publireportage bénévole, « les Sanctuaires » s'écrivent avec une majestueuse majuscule et l'on désigne par là l’instance plus ou moins ecclésiastique qui assure l'administration de la vaste entreprise de bondieuseries diverses qui s'est développée autour de la ville de Lourdes. Un site présente avec tact l'ensemble de ces activités de gestion de la dévotion populaire et permet aux fidèles de grenouiller à distance dans le bénitier. Ils peuvent envoyer par courriel leurs intentions de prière, obtenir de faire brûler des cierges en divers lieux sanctifiés et, bien sûr, faire un don en ligne. Ils peuvent aussi joindre le service des expéditions à domicile d'eau de Lourdes :

Recevoir de l'eau de Lourdes chez soi : c'est possible 

Dans les Sanctuaires, le service d’expédition d’eau de Lourdes est le seul habilité à envoyer l’eau par correspondance. Seuls les frais de port sont à la charge du demandeur. L’eau de la source de la Grotte des Apparitions est bien sûr disponible gratuitement, sur place, aux fontaines (robinets) qui sont situées près des bacs à cierges.

On peut remarquer que ce service est postalement, et peut-être suggestivement, domicilié au « Bureau des dons »...

L'article d'Isabelle de Foucaud raconte que l'administration des « Sanctuaires » s'est récemment inquiétée d'apprendre, à la lecture du supplément Next du quotidien Libération, qu'un entrepreneur local commercialisait une gamme de produits cosmétiques fabriqués en utilisant l'eau de la source réputée miraculeuse de la grotte de Massabielle. La dignité des « Sanctuaires » s'en est trouvée toute chiffonnée et un avertissement a été envoyé au site de cette petite entreprise pour lui donner « l'ordre de retirer les images et textes appartenant au site officiel des administrateurs de la cité mariale ». Ces derniers, irrités mais charitables, n'ont pas jugé bon d'engager de poursuites judiciaires.

Mis en lumière sur fond de grotte aux apparitions,
un pain de savon à l'eau miraculeuse.
(Photo : Crème de Lourdes ®)

Une visite à l'adresse indiquée par Le Figaro s'imposait.

On trouve, en ouverture de la page d'accueil, quelques notes argumentaires au lyrisme étriqué :

L'eau de Lourdes : eau divine, eau de jouvence à la disposition gratuite de tous les visiteurs de Lourdes en quête de bonheur et de quiétude. Le ruissellement de l'eau de Lourdes jaillissant des entrailles de la terre, bonifié par l'énergie de la roche de la grotte de Massabielle, fait le bonheur de millions de chrétiens à la recherche de l'équilibre de l'esprit et du corps.

Les choses se précisent ensuite :

La Crème de Lourdes ® est un concept cosmétique à base de cette eau de source de la grotte de Lourdes dont les vertus thérapeutiques essentiellement d'essence religieuse : 
  • ont participé, à plusieurs reprises, à des évènements miraculeux non encore expliqués par la science : 68 miracles authentifiés à ce jour
  • ont la propriété de pouvoir aider à apaiser l'âme aussi bien que le corps.
(J'ai pris la liberté d'ajouter le « ® » que le concepteur du site avait manifestement oublié à cet endroit - il en fait pourtant grand usage par ailleurs.)

Et, avant de passer à l'exploration de cette gamme miraculeuse, on excusera quelques vantardises publicitaires :

C'est ainsi qu'en 2009, une équipe de développeurs a créé et met à votre disposition des produits de cosmétologie, d'hygiène du corps et de soins à l'eau de Lourdes : la Crème de Lourdes ®. Aujourd'hui, cette marque de cosmétiques est devenu le leader européen de sa gamme. Le Savon de Lourdes ®, qu'il soit en pain, solide ou liquide, bonifie la peau et les mains... Il reste un souvenir incontournable de tous les chrétiens en pèlerinage à Lourdes.

A l'instar des pèlerins de Lourdes en provenance du monde entier, les produits Crème de Lourdes ® s'exportent sur les 5 continents. Cette crème permet de disposer, chez soi, de la joie et de l'espérance à chaque lavage.

Car il faut bien reconnaître qu'il faut accorder l'indulgence plénière à qui vous promet ainsi, en toute candeur, de pouvoir « disposer, chez soi, de la joie et de l'espérance à chaque lavage »...

(Personnellement, j'en ai longtemps rêvé.)

Parmi les produits proposés, celles et ceux qui seraient épisodiquement sujet(te)s à ces fâcheuses irritations des sanctuaires, que l'on sait pouvoir provoquer bien des désagréments lors de relations spirituelles approfondies entre personnes sentimentales, pourront (re)trouver de l'espoir avec 

Le Toilette intime Crème de Lourdes ®, composé à partir de l'eau de source de la grotte de Lourdes, reconnu pour son activité psychosomatique et spirituelle (...)

qui, lui aussi, « est une véritable source de bienfaits pour le corps et l'âme ».

Mais, bizarrement, la liste des composants

Pâte à savon bio 100% végétale à l'huile de palme* et de palmiste, miels
Des bois et des rivières* (4%), Elixir de la ruche *Sueur du ciel*. 100% du total des ingrédients sont
d'origine naturelle dont 84% issus de l'agriculture biologique.


ne fait pas apparaître d'eau de la grotte de Massabielle...

Bien d'autres produits à découvrir...

Si j'en crois les vagues souvenirs que j'ai gardés des cours de chimie que j'ai tenté de suivre, l'eau n'est pas vraiment l'élément le plus important dans la fabrication d'un savon...

Dans le cas de ces produits au parfum de sainteté, cela semble confirmé par les indications données par la dépêche que l'AFP a consacrée à cette petite affaire.

On peut y découvrir que monsieur Denis D., « qui se présente comme l'inventeur de "Crème de Lourdes®" », est « un fonctionnaire de la région qui veut changer de vie et a vite pensé à Lourdes quand il a réfléchi à une activité rémunératrice. » S'étant « assuré que les marques en question n'étaient pas déposées », il « s'est tourné vers un fabricant du coin pour produire sa ligne de soins, avec "95% de produits naturels locaux et 5% d'eau de Lourdes". »

Cependant, depuis 2009, il n'a réalisé que 300 euros de chiffre d'affaires, dit-il, et il ne lui a pas fallu plus d'un litre d'eau. D'ailleurs, il est en rupture de stock et cherche à relancer sa petite entreprise.

On comprend que la réussite éclatante de ce « marchand du Temple » puisse tant « irriter les Sanctuaires », et même que cette irritation puisse s'étendre au Saint-Siège, mais il faut rassurer ce bon monsieur Denis D. : la relative notoriété acquise récemment par « sa petite entreprise » va très certainement lui permettre de la « relancer »... Un don, discret et judicieux, pourrait apaiser les démangeaisons passagères des irritables « Sanctuaires ».

Et pour le reste, tous les commerçants de Lourdes lui diront qu'il y a toujours eu de la place pour tout le monde dans le marigot de la crédulité.

mercredi 14 novembre 2012

Violence bocagère

Spécialiste au Figaro des questions dites de sécurité - domaine où il y a moins de questions que de réponses proportionnées -, Christophe Cornevin est un journaliste dont les talents sont bien reconnus dans les services de police, et au ministère de l'Intérieur. La plupart de ses papiers s'abreuvent goulûment aux fameuses « sources proches de l'enquête », qui sont, on le sait, d'une incomparable limpidité. Le changement sans virages que nous connaissons depuis six mois n'a pas, semble-t-il, rendues caduques les précieuses entrées de son carnet d'adresses...

C'est lui qui signait, hier matin, une « info Le Figaro » - je vous épargne toutes les majuscules - qui devait, avec des accommodements divers, faire le tour de la presse. Si l'on se fie à l'adresse complète de cet article - http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2012/11/13/01016-20121113ARTFIG00342-notre-dame-des-landes-un-vigile-brule-dans-la-nuit.php -, le titre initial a dû être modifié... On trouve maintenant :

Notre-Dame des Landes : un vigile blessé dans la nuit.

Et l'on peut lire :

Un vigile a été grièvement blessé dans la nuit de lundi à mardi alors que ce dernier surveillait un ancien squat évacué par décision de la justice sur la commune de Fay de Bretagne (Loire-Atlantique), sur une zone de délaissement où située à proximité de l'endroit où devrait s'installer le futur aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Vers 3 h 30, l'agent de gardiennage a été pris pour cible par une vingtaine d'inconnus cagoulés et armés de gourdins alors qu'il était posté, au volant de sa voiture, devant une maison récemment évacuée. Les agresseurs ont aspergé son véhicule de produit inflammable. « Ils ont discuté pour savoir s'ils le laissaient dedans avant de finalement le sortir et le rouer de coups », a précisé Michaël Doré, sous-préfet de la région Pays de la Loire. Le vigile est parvenu à s'enfuir, pieds nus, tandis que les inconnus ont incendié son véhicule.

La victime a été blessée aux mains et aux avant-bras et a été admise aux urgences du centre hospitalier de Nantes où elle s'est vue délivrer 5 jours d'ITT.

Les agresseurs ont pris la fuite avant l'arrivée du Peloton de surveillance et d'intervention de la gendarmerie (Psig). L'enquête a été confiée à la Compagnie de Chateaubriand.

Notre journaliste allonge sa brève par une mise en perspective très professionnelle. Il rappelle que le projet d'aéroport à Notre-Dame des Landes « est au cœur de vives polémiques et de violentes manifestations », quoique « porté par le premier ministre Jean-Marc Ayrault, ancien maire de Nantes », et souligne qu'« environ 500 personnes selon la police, 3.000 à 3.500 selon les organisateurs, se sont encore rassemblées samedi dernier à Rennes contre ce projet » - j'aime beaucoup cet « encore » !

Pris par l'urgence rédactionnelle - il a mal relu et laissé traîner un « » malencontreux dans son premier paragraphe -, Christophe Cornevin n'a pas eu le temps de prendre contact avec les opposants au grand projet du Grand Ouest. Il est d'ailleurs fort probable qu'ils ne figurent pas sur son carnet d'adresses. Aussi, pour faire bonne mesure journalistique, cite-t-il, un peu hors-sujet, une déclaration de monsieur Jean-Luc Mélenchon datant du samedi précédent - le samedi où il avait « encore » du monde dans la rue...

Cette garantie d'objectivité lui permet de conclure en ouvrant de nouvelles perspectives : 

Dès le 7 novembre dernier, six gendarmes ont été blessés sur le site dans des heurts avec des opposants au projet, selon un bilan de la préfecture de Loire-Atlantique. Les forces de l'ordre, qui intervenaient pour libérer une route des barricades qui y avaient été érigées, ont été attaquées par une « quarantaine d'assaillants particulièrement résolus ». Ils utilisaient « des bouteilles incendiaires, des frondes et des projectiles métalliques ».

La dépêche de l'AFP, qui devait paraître ensuite, et que j'ai trouvée sur Libération, amende sur quelques points essentiels le récit de Christophe Cornevin, preuve qu'il n'était pas vraiment en forme, ou que son informateur matinal n'était pas si bien informé que cela. J'ai pu noter, par exemple, qu'il n'avait pas parlé du bilinguisme affiché par les agresseurs, élément qui permet pourtant de consolider la fiction préfectorale d'une « minorité autonome, venue d’ailleurs, qui entretient l’insécurité sur le secteur de Notre-Dame des Landes »...

Car si l'enquête ne fait que débuter, les coupables sont déjà désignés.

Libération a cru bon de titrer son copicollage de dépêche AFP :

Notre-Dame-des-Landes : un agent de sécurité blessé par des opposants

Et ce matin, au cours du journal de Mickaël Thébault, j'ai entendu parler d'une « agression dont les responsables sont connus, disent les enquêteurs, une dizaine de militants anti-aéroport français et britanniques »...

Malgré sa médiocre qualité, cette image spectrale a été choisie 
pour dramatiser un article de Presse Océan.
(Photo : Conseil général de Loire-Atlantique.)

Aucun des médias que j'ai consultés n'a jugé bon de citer, même partiellement, le communiqué de presse des zadistes, mis en ligne dans la journée d'hier :

Nous apprenons aujourd’hui par la presse qu’un vigile aurait été agressé dans la nuit du 12 au 13 novembre par un groupe d’une vingtaine de personnes, devant le lieu-dit la Pointe. Parce que ce lieu était récemment encore occupé et qu’il a été muré depuis le début de la vague d’expulsions le mardi 16 octobre, la Préfecture s’est empressée de dénoncer une action des opposants. Elle en a profité pour ressortir son sempiternel discours de dissociation entre opposants historiques et nouveaux venus présumés violents.

Nous voulons rappeler que sur le terrain cette dissociation n’existe pas et que c’est toutes et tous ensemble que nous luttons contre ce projet d’aéroport. Nous voulons également rappeler que jusqu’ici toutes les actions de solidarité effectuées en lien avec la lutte de la ZAD ont été revendiquées. Ça n’a pas été le cas pour l’action de cette nuit. Pour nous il est donc impossible de nous prononcer dessus en l’état.

L’hypothèse d’une manipulation est pour nous envisageable, cette action tombant parfaitement pour détourner l’attention de ce qui reste l’essentiel : la préparation de la manifestation de ré-occupation du 17 novembre, et d’une manière générale l’amplification de la lutte contre le projet d’aéroport.

Je n'ai pas non plus trouvé la moindre amorce de réflexion sur la nature même de cette agression. Car, à moins de souscrire béatement aux interprétations des autorités, on peut se demander comment une telle action peut s'inscrire de manière cohérente dans la lutte menée jusqu'à présent par les opposants au grand projet d'aéroport inutile. Mon imagination, sur ce point, déclare forfait. En effet, il est assez clair, et cela depuis le début, que la logique zadiste conduit les résistant(e)s du bocage à s'installer, et bientôt se ré-installer, à construire, et bientôt reconstruire, dans les lieux promis au bétonnage et au bitumage afin de s'y opposer. Si leur attention s'était portée sur cette maison que le Conseil général de Loire-Atlantique a acquise pour la faire murer, il semble que cela aurait été pour la ré-ouvrir et la faire revivre - ce qui peut, à l'évidence, se faire sans démolir physiquement le vigile chargé de garder l'endroit.  

Comme la photo ci-dessus - le Conseil général devrait songer à former ses personnels aux arts de l'image -, les contours de cette affaire restent tout à fait flous. Je ne possède malheureusement pas de moyens d'éclairage suffisants pour dire s'il s'agit là d'un montage provocateur de quelques-uns ou d'un dérapage incontrôlable de quelques autres...

Ce flou a opportunément permis à la manipulation médiatique de se développer, attribuant la responsabilité de cette agression à tout un mouvement qui dérange, tout en en construisant une image détestable.

Monsieur Jean-Marc Ayrault a, aujourd'hui, profité d'une question posée au cours d'une conférence de presse donnée conjointement avec monsieur Nick Clegg, numéro deux du gouvernement britannique, pour confirmer la ligne d'interprétation générale :

Il est absolument inadmissible (...) que des forces ultra-minoritaires et violentes venues parfois de différents pays d'Europe s'opposent à un choix légal et parfaitement démocratique.

(On ne dit pas s'il s'exprimait en anglais...)

Plus pragmatique, monsieur Jacques Auxiette s'attache à montrer que le monde des opposant(e)s à l'aéroport est infréquentable, et il s'adresse fermement à ses pairs, les « responsables politiques » :

Nous basculons aujourd’hui dans une violence criminelle d’activistes radicaux et nous vivons une escalade intolérable, rendue possible par la caution apportée par des responsables politiques. En soutenant et en annonçant leur présence sur place, aux côtés des éléments les plus radicaux, ils laissent le champ libre à de tels agissements.

N'importe, pour la manifestation de ré-occupation, samedi prochain, Dominique Fresneau, que la presse présente comme un des « opposants historiques », a indiqué qu'il espérait plus de 10 000 personnes...

On comptera peut-être, parmi tous ces gens qui manifesteront « encore », quelques « responsables politiques ».

Sinon, on se consolera avec de vrai(e)s clowns amateur(e)s bourré(e)s de talents, qui se sont entraîné(e)s ce matin, et continueront demain et après-demain...

Par ailleurs, l'ACAB - Armée des Clowns Agités du Bocage - All Clowns Are Bastards - a adressé cet  

Ultimatum aux grands cons de ce monde  

Chers dictateurs refoulés, 
continuez à assouvir vos caprices, 
à épancher votre mégalomanie destructrice, 
piétinez les fleurs, les légumes, coupez les arbres, 
chassez les oiseaux, couvrez l’horizon de béton, persécutez la vie
 …et… 
cette petite merveille 
qui vous a donné la grâce d’exister
 s’autodétruira sous votre nez ! 

En octobre, le premier sinistre climatique a frappé Notre Drame des Glandes ; le cyclone Jean Marc Ayrault a balayé une 20aine d’habitations et fait tomber beaucoup d’arbres. Dans le sillage de la tempête, les vitres de nombreuses permanences PS ont volé en éclats. Nous tenons à témoigner toute notre solidarité à ces réfugiés politiques qui devront passer l’hiver dans les courants d’air ! N’oublions pas d’exprimer également notre reconnaissance aux socio-collabos d’EELVMH que la valeureuse imposture a propulsé.e.s au cœur de la tourmente parlementaire. Heureusement les velours de l’assemblée devraient les habiller pour l’hiver. Quel dévouement, quel sens du sacrifice ! Leur gloire sera de plus courte durée que le cataclysme capitaliste sur lequel illes surfent. Mais assez de discours, on est pas de la politicaille ! On a une vraie vie … à reconstruire ! Et pour recycler les élites parasites de la république, on a peut-être des vrais boulots enfin utiles à quelque chose… Les chefs de toutes espèces, serviront d’épouvantails à la poulaille ! Les autres on en fera des barricades. Et les écolos, vous aurez même le droit de toucher la terre pour de vrai ! (si vous ramenez vos petits drapeaux on a prévu des jeux rigolos !) Par contre étant donné le comportement déplorable de votre flicaille, vous leur direz qu’ils ne sont pas invités ni même autorisés à s’exhiber dans le paysage ! A moins qu’éventuellement certains d’entre eux se défroquent et créent un groupe affinitaire naturiste. Pour celles et ceux qui veulent planter des clous, des choux, jongler avec des cailloux, partager quelques bouffées de liberté, construire des cabanes, devenir cultivateureuses d’horizon…c’est par là que ça se passe !

Mode d’emploi pour construire une ZAD : D’abord il faut bien choisir la terre pour que ça prenne ; de préférence un beau bocage avec des forêts et un projet à la con qui plane au-dessus. Plein de fumiers costumés qui veulent tout améliorer avec leur engrais au progrès. Ajoutez un système capitaliste mort vivant qui vous propose une place de zombie en échange de votre vie. Pour que ça pousse bien : mélangez un brin d’espoir, de la sueur, de la joie, de l’amour et pour finir quelques pleurs de rage lacrymogènes … et recommencez !

C'est violent, non ?

vendredi 2 novembre 2012

De l'honneur plein les bras

D'après monsieur Gérard Longuet, jadis éminent défenseur de l'Occident, le bras d'honneur serait « un geste de mauvaise humeur typiquement populaire » et « bien connu des Français »... Il omet de dire qu'il s'agit, avant tout, d'un signe, en général utilisé entre hommes, originellement obscène, à forte connotation homophobe. C'est, en somme, une des marques les plus communes d'une indécrottable vulgarité viriliste.

On admet généralement, en effet, que le bras d'honneur est une manière d'amplification du doigt d'honneur, présentation à l'interlocuteur du majeur, le digitus impudicus des Romains. Pour attester de l’ancienneté de l'assimilation de ce doigt avec le phallus, il est d'usage de citer la nébuleuse allusion faite, dans Les Nuées d'Aristophane, pièce écrite en 423 avant Jésus-Christ, par Strepsiade, alors traité de « rustre et lourdaud » par Socrate. Et pour montrer que le caractère injurieux de la gestuelle ne date pas d'hier, on ajoute l'anecdote, rapportée par Diogène Laërce, du philosophe Diogène adressant de son tonneau un doigt d'honneur à l'orateur Démosthène. Quant à la signification profonde - si l'on ose dire - de cette pantomime, elle se situe probablement entre la subtile suggestion : « Va te faire mettre ! », et l'élégant performatif : « Je t'encule ! ».

(Je n'ai pas su déterminer ce que l'honneur venait faire dans cette histoire...)

L'exécution de cette mimique exige, comme on voit, une grande concentration.
(Capture d'écran, fin de l'émission La Preuve par trois sur Public Sénat.)

En revendiquant son « geste de mauvaise humeur typiquement populaire », monsieur Gérard Longuet a indiqué qu'il avait réagi, avec toute la promptitude d'un homme qui se croit du caractère, « à la publication d'une dépêche AFP, indiquant que l'Algérie demande "une reconnaissance franche des crimes perpétrés à [son] encontre par le colonialisme français" ».

Je n'ai pas recherché cette dépêche, mais elle devait rendre compte des déclarations de monsieur Mohamed Cherif Abbas, ministre des moudjahidine, dans un entretien accordé à l'agence Algérie Presse Service, à la veille de la célébration du 58e anniversaire du déclenchement de la révolution du 1er Novembre 1954. Il a en effet déclaré qu’« au regard des crimes perpétrés par ce colonisateur contre un peuple sans défense et compte tenu de leur impact dans l’esprit même des générations qui n’ont pas vécu cette période, sachant que tout un chacun connait les affres subies par notre peuple du fait de la torture, des mutilations et de la destruction, les Algériens veulent une reconnaissance franche des crimes perpétrés à leur encontre ».

C'est à cette demande, constamment reformulée par les autorités algériennes, que monsieur Gérard Longuet, qui n'est en charge de rien, a cru pouvoir répondre avec une grossièreté dépourvue de toute ambiguïté.

La chanteuse M.I.A. avait fait scandale, lors du show de Madonna pour la finale du Super Bowl 2012, en adressant un doigt d'honneur à je ne sais qui - mais devant un large public et cent millions de téléspectateurs. J'ignore si elle a dû payer une amende, mais elle ne peut sans doute plus se considérer comme bienvenue sur NBC...

Monsieur Gérard Longuet, lui, sera probablement toujours bien accueilli dans les studios et sur les plateaux, puisqu'il semble avoir retrouvé la parole.

Certains pensent même qu'il a su, de son bras, parfaitement incarner la France revancharde, et ne manqueront pas de lui faire une haie d'honneur.


PS : Il est encore possible de protester contre le bras d'honneur qu'envisage d'adresser au peuple algérien le gouvernement français en rendant, à Fréjus, un hommage au général Bigeard. La pétition en ligne n'attend que nos signatures.

lundi 15 octobre 2012

Les vertus du chocolat

La saison des Ig® Nobel Prizes vient à peine de se terminer et certains chercheurs se mettent déjà sur les rangs pour l'année prochaine.

Le blogue Big Browser nous en fait découvrir un, en la personne du docteur Franz Messerli, cardiologue reconnu, qui vient de publier, dans The New England Journal of Medicine, un court article intitulé Chocolate Consumption, Cognitive Function, and Nobel Laureates. Il y est question de consommation de chocolat, de capacités cognitives et de lauréats du prix Nobel...

Depuis quelques années, on n'en finit pas de découvrir les propriétés bénéfiques de l’ingestion de substances cacaotées. J'ignore si l'on a déjà étudié les effets du gavage au chocolat dans le domaine de la cardiologie, mais notre bon docteur a préféré explorer un territoire situé à l'écart de celui dont il a fait sa spécialité. Il a donc abordé le rivage flou des sciences dits cognitives, où il était au moins assuré de n'être pas seul à grignoter ses tablettes de noir amer. De nombreuses études, en effet, ont déjà prétendu prouver que la consommation de chocolat avait d'heureuses conséquences : « réduction des risques de démence, meilleures performances lors de tests cognitifs, meilleures capacités intellectuelles chez les personnes âgées... », tout cela, semble-t-il, à cause de la présence de bienfaisants flavonoïdes. Le docteur Franz Messerli s'est avancé sur ces sentiers battus et rebattus avec sa petite idée : considérant que le nombre de prix Nobel obtenus par un pays pouvait être un sûr indicateur de sa vitalité intellectuelle, il a entrepris d'étudier la relation qui pouvait être établie entre ce nombre de récompenses Nobel, rapporté à dix millions d'habitants, et la quantité moyenne de chocolat consommée par les citoyen(ne)s de cette paisible et intelligente nation.

Cette étude semble avoir été assez facile à conduire, et notre chercheur a pu la mener tout en surveillant d'un œil ses patient(e)s en train de se malmener les coronaires en pédalant dans le vide.

Il a, dit-il, chargé la liste des Nobel sur le Wikipedia en anglais et regroupé les données chocolatées des pays nobélisés en utilisant les sites de Chocosuisse, Theobroma-cacao et Caobisco... La suite, qui a consisté à chercher un « ajustement linéaire » entre les deux séries numériques obtenues, est à la portée d'un enfant de cinq ans initié à l'usage d'un tableur.

En quelques clics, votre futur prix Nobel nourri à la blédine cacaotée pourra au moins obtenir ceci :


Disposant de deux séries de données - X, la consommation de chocolat par habitant, et Y, le nombre de prix Nobel pour dix millions d'habitants - dont les variations semblent conjointes, on peut toujours tenter de trouver une formule du type Y = aX + b qui les lierait. Un simple graphique tel que celui de la figure précédente permet de pifométrer la pertinence de cette tentative en observant l'alignement relatif des points de la représentation. Mais l'arbitre privilégié sera le résultat du calcul du « soi-disant coefficient de corrélation » r, pour reprendre l'expression du grand mathématicien Maurice Fréchet, très critique sur son usage. Cette quantité, comprise entre - 1 et + 1, est l'objet de multiples interprétations selon les contextes disciplinaires d'utilisation. C'est plus un indice de scientificité factice qu'un critère scientifique indiscutable. Pourtant la notion de « corrélation » qui en découle a fait sa route dans les esprits et fait son trou dans les discours sérieux - ou ceux qui se veulent tels. On peut imaginer, par exemple, qu'une bonne tête décomplexée nous annonce qu'immigration et délinquance sont deux phénomènes « fortement corrélés »...

Ici, le coefficient affiché est de 0,791. Il n'est pas de ceux qui pousseraient un chercheur en physique  à aller danser nu, avec des fleurs dans les cheveux, sur la place publique, en hurlant « Eurêka ! Eurêka ! » jusqu'à ce qu'il soit pris en charge par la gendarmerie en maraude... Franz H. Messerli le juge cependant significatif, mais il n'est pas physicien. Pourtant, il fait un peu la fine bouche, car il observe qu'en écartant la Suède, réputée mauvaise joueuse dans l'attribution des Nobel, il remonterait à 0,862. On pourrait lui suggérer de se débarrasser également de l'Allemagne, car il semble qu'alors son score deviendrait quasiment olympique... Mais ce serait sans doute inutile, car notre auteur a apparemment décidé d'être content : il estime avoir établi un fort lien de corrélation entre la consommation de chocolat et les capacités cognitives des habitants d'un pays.

Il y croit.

Il y croit tellement qu'il va jusqu'à affirmer :

La pente de la droite de régression nous permet d'estimer qu'il faudrait consommer environ 0,4 kg de chocolat de plus par habitant et par an pour augmenter d'une unité le nombre des lauréats au prix Nobel d'un pays donné.

Cependant, il se défend d'être de ceux qui confondent corrélation et causalité.

Of course, a correlation between X and Y does not prove causation but indicates that either X influences Y, Y influences X, or X and Y are influenced by a common underlying mechanism.

Dit-il clairement, mais en anglais.

(Alors Big Browser traduit :

Bien sûr, une corrélation entre X et Y ne prouve aucunement un lien de causalité, mais indique que soit X influence Y, soit Y influence X, soit X et Y sont influencés par un mécanisme sous-jacent commun.)

Persuadé des effets bénéfiques de la consommation de chocolat, Franz H. Messerli a un faible pour la première explication, mais envisage la deuxième avec une égale objectivité. Il nous explique qu'il est tout fait concevable que, dans un pays capable de produire des Nobel, les habitants soient assez intelligents pour reconnaître les bienfaits du chocolat et, en conséquence, augmenter les quantités ingérées. Il admet, cependant, qu'il est assez peu probable que l'attribution d'un prix Nobel puisse conduire à un accroissement durable de cette consommation, même si une hausse temporaire peut être enregistrée lors des festivités qui accompagnent les célébrations de ce bonheur national.

On voit que l'hypothèse selon laquelle le docteur Franz H. Messerli a pris les lecteurs du New England Journal of Medicine pour des truffes n'est pas non plus à négliger...

Quoi qu'il en soit, cette brillante étude nous pousse à encourager monsieur Jean-François Copé, qui s'en est révélé particulièrement friand, à continuer de consommer des barres de chocolat avec de la pâte feuilletée autour.

Certes, cela ne fera jamais de lui un prix Nobel, mais, si la moitié seulement de ce que l'on dit est vraie, cela ne pourra pas lui faire de mal non plus.

samedi 13 octobre 2012

Une subtile distinction

Durant quelques heures, mercredi soir, une agitation fébrile s'est emparée des salles de rédaction, et l'on a, une fois de plus, frôlé l'emballement de la machine médiatique. Courait le bruit du placement en garde à vue de monsieur Éric Raoult, ancien député...

Les manchots touittaient à tour de bras, reprenant les rumeurs les plus folles ou hasardant les hypothèses les plus risquées. On racontait notamment - surtout sur les réseaux sociaux de Terre Adélie - que, profondément affecté par sa défaite électorale, notre homme avait, comme son champion adulé, laissé sa barbe pousser en signe de deuil. Mais avec son tempérament impétueux, au lieu de se contenter du désormais fameux « style bad boy homo revisité », il avait aussitôt revendu sa tondeuse sur le Bon Coin, attirant ainsi sur lui l'attention des chasseurs de barbus de l'antiterrorisme.

Les plus moustachus des investigateurs avaient, bien sûr, vérifié qu'aucune intervention n'avait eu lieu dans les environs du Raincy, mais le doute s'installait. L'incertitude et la perplexité furent enfin levées quand la rédaction de 20 minutes réussit à joindre le gardé à vue avant sa sortie. « Je suis à l'hôtel de police, pour l'instant j'ai juste été entendu », aurait-il répondu au téléphone - ce qui est, sans doute, une pratique assez courante lorsque l'on est en garde à vue. La maussade réalité balaya la fantaisie de la fiction : l'ancien ministre des gouvernements Juppé I et Juppé II expliqua qu'il s'était rendu à Bobigny afin de répondre à quelques questions au sujet d'une plainte pour violences conjugales qui aurait été déposée contre lui le 22 juin dernier... A cette première précision de calendrier, la presse crut utile d'ajouter cette autre :

Le 23 juin, Eric Raoult était hospitalisé pour un grave malaise, mais ne lie pas les deux événements. « Je mets plutôt ça sur le compte des résultats électoraux du mois de juin », estime-t-il.

Le fait d'avoir « juste été entendu » n'a peut-être pas suffi à l'ancien député vedette de l'UMP, que, justement, on n'entendait plus beaucoup depuis un bon bout de temps. Aussi, dès le lendemain, profita-t-il d'une invitation sur la fréquence modulée d'Europe 1, pour revenir publiquement sur sa lamentable histoire privée. Et c'est avec une exquise délicatesse qu'il s'épancha...

Il se défend d'avoir en quelque manière frappé sa future ex-épouse - la procédure de divorce est en cours -, et il en donne deux raisons, pour lui irréfutables :

D’abord parce que je n’en ai pas la force. Comme vous le savez peut-être, j’ai été victime d’un AVC (accident vasculaire cérébral), il y a quelques mois. Deuxième élément, on ne commence pas une carrière d’homme violent à 57 ans.

Monsieur Éric Raoult peut être rassuré. De ses ennuis de santé, les médias nous avaient naguère tenus informés. Ils viennent d'ailleurs de nous rafraîchir la mémoire en précisant la date : le lendemain d'un dépôt de plainte contre lui - il semble qu'il y en ait eu plusieurs. Pour convaincre de son manque de force et de sa non-violence conjugale subséquente, il aurait tout aussi bien pu, et avec plus vraisemblance, prétexter la méningite qu'il avait attrapée, durant son service militaire - qu'il fit, car le monde est petit, aux côtés de Nicolas Sarkozy -, en nourrissant les singes du centre spatial, ou même faire appel aux suites de n'importe laquelle des maladies infantiles que les gens de sa génération « faisaient » à tour de rôle.

L'aphoristique « deuxième élément » fera sourire, sans les persuader, ceux qui savent qu'en maints domaines « le temps ne fait rien à l'affaire ».

La posture de l'agneau était cependant intenable pour cet homme qui, par la vivacité de son discours, avait su se construire une solide image de « grande gueule » à l'Assemblée nationale. C'est sans doute pourquoi ses confidences radiophoniques s'enrichissent d'une manière d'aveu :

Je l’ai insultée, c’est vrai. Mais dire à son épouse, qui a 15 ans de moins que vous, « tu t’habilles comme une salope », ce n’est pas une violence conjugale.

Il va falloir s'y faire.

A 57 ans, monsieur Éric Raoult découvre le sens des nuances.

Nuancier de référence.
(Dictionnaire encyclopédique de l'épicerie et des industries annexes 
par Albert Seigneurie, édité par L'Épicier en 1904.)

On se demande, évidemment, quelle tenue avait bien pu revêtir madame Raoult pour s'attirer cette remarque incisive de la part de son futur ex-époux. En l'absence des précisions qu'elle refuse de fournir à la presse, on est réduit aux conjectures les plus aventureuses. Certains sphéniscidés du bout du monde, se basant sur l'expertise acquise par monsieur Raoult en matière d'habillement féminin, gazouillent que son épouse aurait fait acte de mutinerie en se glissant dans une burqa, mais on ne les croit pas...

On espère que, maintenant qu'il a retrouvé une audience médiatique, nous verrons prochainement notre arbitre des élégances publier une « tribune », un « point de vue » ou un « rebond » où il pourra s'étendre avec plus de détails sur ce que l'on pourrait appeler « une tenue de salope ». Il y a là, cela n'échappera à personne, un enjeu de société considérable.

Il pourra, s'il lui reste un peu d'énergie, en profiter pour nous éclairer sur un second point, dont la subtilité pourrait échapper à des esprits aussi grossiers que les nôtres :

... dire à son épouse, qui a 15 ans de moins que vous, « tu t’habilles comme une salope », ce n’est pas une violence conjugale.

(Oui, c'est moi qui grasseye grossièrement.)

Cette incise doit bien avoir une grande importance, mais laquelle ?

On s'interroge...

Faut-il comprendre que le fait d'être son ainé de quinze ans autorise un mari à insulter sa femme sans que l'on puisse considérer qu'il lui fait violence ?

Et s'ils avaient le même âge ? Et s'il était son cadet de quinze ans ?

Y aurait-il une différence d'âge où, dans la même distribution de genres, l'on pourrait effectivement parler, aux yeux de monsieur Raoult, de violence ? Et quel est-il ?

Afin de pouvoir apporter des réponses à ces questions, il faudrait disposer d'un critère permettant de différencier une insulte grossière d'une violence verbale. Comme j'ai du mal à faire la distinction, qui pour moi relève de l'impondérable, je pense qu'une commission parlementaire pourrait en discuter...

Elle ne saurait, évidemment, se passer de l'audition du maire du Raincy qui semble si compétent dans le délicat domaine de la casuistique conjugale.

Mais pour l'heure, il semble préoccupé par d'autres considérations :

« En l’occurrence, pour moi, la plainte pour dénonciation calomnieuse, je vais la déposer. Et je pense pouvoir obtenir des dommages et intérêts très importants », a-t-il déclaré ce matin sur Europe 1. « On va évaluer le préjudice. A chaque article de presse qui tombe, je pense que ça va augmenter le préjudice », a-t-il dit, estimant pouvoir réclamer « entre 300 et 500.000 euros » de dommages et intérêts.

Sa distinction naturelle l'empêche de se frotter les mains...