"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.
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lundi 15 octobre 2012

Les vertus du chocolat

La saison des Ig® Nobel Prizes vient à peine de se terminer et certains chercheurs se mettent déjà sur les rangs pour l'année prochaine.

Le blogue Big Browser nous en fait découvrir un, en la personne du docteur Franz Messerli, cardiologue reconnu, qui vient de publier, dans The New England Journal of Medicine, un court article intitulé Chocolate Consumption, Cognitive Function, and Nobel Laureates. Il y est question de consommation de chocolat, de capacités cognitives et de lauréats du prix Nobel...

Depuis quelques années, on n'en finit pas de découvrir les propriétés bénéfiques de l’ingestion de substances cacaotées. J'ignore si l'on a déjà étudié les effets du gavage au chocolat dans le domaine de la cardiologie, mais notre bon docteur a préféré explorer un territoire situé à l'écart de celui dont il a fait sa spécialité. Il a donc abordé le rivage flou des sciences dits cognitives, où il était au moins assuré de n'être pas seul à grignoter ses tablettes de noir amer. De nombreuses études, en effet, ont déjà prétendu prouver que la consommation de chocolat avait d'heureuses conséquences : « réduction des risques de démence, meilleures performances lors de tests cognitifs, meilleures capacités intellectuelles chez les personnes âgées... », tout cela, semble-t-il, à cause de la présence de bienfaisants flavonoïdes. Le docteur Franz Messerli s'est avancé sur ces sentiers battus et rebattus avec sa petite idée : considérant que le nombre de prix Nobel obtenus par un pays pouvait être un sûr indicateur de sa vitalité intellectuelle, il a entrepris d'étudier la relation qui pouvait être établie entre ce nombre de récompenses Nobel, rapporté à dix millions d'habitants, et la quantité moyenne de chocolat consommée par les citoyen(ne)s de cette paisible et intelligente nation.

Cette étude semble avoir été assez facile à conduire, et notre chercheur a pu la mener tout en surveillant d'un œil ses patient(e)s en train de se malmener les coronaires en pédalant dans le vide.

Il a, dit-il, chargé la liste des Nobel sur le Wikipedia en anglais et regroupé les données chocolatées des pays nobélisés en utilisant les sites de Chocosuisse, Theobroma-cacao et Caobisco... La suite, qui a consisté à chercher un « ajustement linéaire » entre les deux séries numériques obtenues, est à la portée d'un enfant de cinq ans initié à l'usage d'un tableur.

En quelques clics, votre futur prix Nobel nourri à la blédine cacaotée pourra au moins obtenir ceci :


Disposant de deux séries de données - X, la consommation de chocolat par habitant, et Y, le nombre de prix Nobel pour dix millions d'habitants - dont les variations semblent conjointes, on peut toujours tenter de trouver une formule du type Y = aX + b qui les lierait. Un simple graphique tel que celui de la figure précédente permet de pifométrer la pertinence de cette tentative en observant l'alignement relatif des points de la représentation. Mais l'arbitre privilégié sera le résultat du calcul du « soi-disant coefficient de corrélation » r, pour reprendre l'expression du grand mathématicien Maurice Fréchet, très critique sur son usage. Cette quantité, comprise entre - 1 et + 1, est l'objet de multiples interprétations selon les contextes disciplinaires d'utilisation. C'est plus un indice de scientificité factice qu'un critère scientifique indiscutable. Pourtant la notion de « corrélation » qui en découle a fait sa route dans les esprits et fait son trou dans les discours sérieux - ou ceux qui se veulent tels. On peut imaginer, par exemple, qu'une bonne tête décomplexée nous annonce qu'immigration et délinquance sont deux phénomènes « fortement corrélés »...

Ici, le coefficient affiché est de 0,791. Il n'est pas de ceux qui pousseraient un chercheur en physique  à aller danser nu, avec des fleurs dans les cheveux, sur la place publique, en hurlant « Eurêka ! Eurêka ! » jusqu'à ce qu'il soit pris en charge par la gendarmerie en maraude... Franz H. Messerli le juge cependant significatif, mais il n'est pas physicien. Pourtant, il fait un peu la fine bouche, car il observe qu'en écartant la Suède, réputée mauvaise joueuse dans l'attribution des Nobel, il remonterait à 0,862. On pourrait lui suggérer de se débarrasser également de l'Allemagne, car il semble qu'alors son score deviendrait quasiment olympique... Mais ce serait sans doute inutile, car notre auteur a apparemment décidé d'être content : il estime avoir établi un fort lien de corrélation entre la consommation de chocolat et les capacités cognitives des habitants d'un pays.

Il y croit.

Il y croit tellement qu'il va jusqu'à affirmer :

La pente de la droite de régression nous permet d'estimer qu'il faudrait consommer environ 0,4 kg de chocolat de plus par habitant et par an pour augmenter d'une unité le nombre des lauréats au prix Nobel d'un pays donné.

Cependant, il se défend d'être de ceux qui confondent corrélation et causalité.

Of course, a correlation between X and Y does not prove causation but indicates that either X influences Y, Y influences X, or X and Y are influenced by a common underlying mechanism.

Dit-il clairement, mais en anglais.

(Alors Big Browser traduit :

Bien sûr, une corrélation entre X et Y ne prouve aucunement un lien de causalité, mais indique que soit X influence Y, soit Y influence X, soit X et Y sont influencés par un mécanisme sous-jacent commun.)

Persuadé des effets bénéfiques de la consommation de chocolat, Franz H. Messerli a un faible pour la première explication, mais envisage la deuxième avec une égale objectivité. Il nous explique qu'il est tout fait concevable que, dans un pays capable de produire des Nobel, les habitants soient assez intelligents pour reconnaître les bienfaits du chocolat et, en conséquence, augmenter les quantités ingérées. Il admet, cependant, qu'il est assez peu probable que l'attribution d'un prix Nobel puisse conduire à un accroissement durable de cette consommation, même si une hausse temporaire peut être enregistrée lors des festivités qui accompagnent les célébrations de ce bonheur national.

On voit que l'hypothèse selon laquelle le docteur Franz H. Messerli a pris les lecteurs du New England Journal of Medicine pour des truffes n'est pas non plus à négliger...

Quoi qu'il en soit, cette brillante étude nous pousse à encourager monsieur Jean-François Copé, qui s'en est révélé particulièrement friand, à continuer de consommer des barres de chocolat avec de la pâte feuilletée autour.

Certes, cela ne fera jamais de lui un prix Nobel, mais, si la moitié seulement de ce que l'on dit est vraie, cela ne pourra pas lui faire de mal non plus.

dimanche 26 août 2012

La criminologie clandestine

Pour obtenir la création d’une section de « criminologie » au sein du Conseil National des Universités (CNU),  monsieur Alain Bauer aurait, selon le sociologue Laurent Mucchielli, usé d'un argumentaire fort subtil :

(...) [Alain Bauer] accuse la « frilosité » des universitaires, invoque le « retard historique » de la France, prétend que des « milliers d’étudiants » seraient actuellement « dans la clandestinité » et prétend qu’il a toute légitimité pour incarner la criminologie en France, lui qui aurait été « élu par ses pairs » dans une chaire de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers.

N'étant pas criminologue, je ne puis vous dire si la clandestinité est un crime ou un délit, ou s'il s'agit là d'une de ces « nouvelles menaces » dont monsieur Bauer et ses amis font si grand cas. Mais c'est assurément une position fâcheuse pour ces « milliers d’étudiants »... Pour les en faire sortir, un arrêté a été pris par le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et publié au journal officiel en mars 2012,pour imposer, face à la communauté universitaire pour le moins réticente, la création de la section de « criminologie » au CNU.

Bien sûr, les frileux ont protesté. Le bureau de la Commission permanente du CNU, dans un communiqué du 15 mars 2012, a dénoncé « la création d’une nouvelle spécialité scientifique par une voie politique », estimant, plus loin, que « cette création [était] portée par un groupe de personnes véhiculant des préoccupations étrangères à toute considération scientifique ». De son côté, l'Association Française de Droit Pénal « met[tait] en garde contre l'instrumentalisation de la criminologie à des fins politiques et dénon[çait] tant la méthode, qui a[vait] présidé à la mise en place de cette nouvelle instance, que l'inconsistance de son objet ».

Cette « mascarade », conduite dans le plus pur style sarkozien de base, a trouvé une conclusion un peu abrupte le 6 août 2012 avec un nouvel arrêté laconique - la section 75 intitulée « criminologie » est supprimée.

On imagine les « milliers d’étudiants » en criminologie reprenant le chemin de la clandestinité.

Ici désormais s'enseignera la criminologie...
(Photo : Luis Villa del Campo, 2006.)

Laisser entendre que l'enseignement de la « criminologie », au sens de monsieur Alain Bauer et de ses amis, ne se fait que de manière confidentielle pour des  « milliers d’étudiants » au sein de l'Université relève de la farce, ce qui s’accommode assez bien avec la « mascarade » du mois de mars.

Depuis longtemps, les étudiants sérieux peuvent, par exemple, s'intéresser aux activités du Département de recherche sur les Menaces Criminelles Contemporaines. Le DRMCC - ou plus simplement MCC pour les intimes -, a été fondé en 1997 au sein de l'Institut de Criminologie de Paris, à l'université d'Assas. Dirigé par messieurs François Haut et Xavier Raufer, il s'est fixé « pour objet la détection précoce, l’observation et l’analyse de toutes les formes de menaces criminelles aux fins de proposer des diagnostics, de dégager des concepts et de mesurer leur impact », et la page de présentation du département précise, en forme de renvoi d'ascenseur, que 

Le MCC, c’est aussi (...) une complicité, un travail permanent avec notre ami Alain Bauer (qu’on ne présente plus).

En 2009, « notre ami Alain Bauer », grand maître de la « criminologie » française a été, pour sa part, nommé, au Conservatoire national des arts et métiers, professeur titulaire d'une chaire qu'on pourrait croire créée tout exprès pour lui. Des enseignants du Cnam avaient alors peu apprécié l'honneur qui allait être fait à ce respectable établissement et l'avaient fait savoir. Malgré la crainte de voir déferler aux portes du Conservatoire des « milliers d’étudiants » jusque là « dans la clandestinité », la création de cette nouvelle chaire de « criminologie » fut acceptée, et on l'attribua, comme demandé, à monsieur Alain Bauer, que l'on peut désormais appeler le Professeur Bauer.

Depuis, il s'emploie à « fournir les éléments d'une introduction générale à la criminologie de haut niveau », tout en « donn[ant] accès à des éléments actualisés et appliqués », dans un cours annuel.

Durant l'année universitaire 2011-2012, on dénombrait 16 auditeurs inscrits...

(Mais l'on prévoyait la création de quatre postes d'enseignants sur un « pôle de criminologie »...)

Ici officiellement s'enseigne la criminologie...
(Photo : Mbzt, 2011.)

Malgré le succès très relatif de cet enseignement qui paraissait si nécessaire à madame Pécresse, le poste de monsieur Alain Bauer ne semble pas actuellement menacé de suppression. Ce qu'il se permet de nommer « la normalisation » n'ira pas jusqu'à l'atteindre dans sa chaire...

Aussi est-il assez vain de s'interroger sur l'avenir universitaire personnel du professeur Bauer.

Pour le reste, son activité de consultant en sécurité suffira à l'occuper, sans parler de sa passion pour l'art culinaire, qui pourrait bien le mener, un jour ou l'autre, à s'emparer d'une autre chaire, celle d'ethnogastronomie sécuritaire, au Collège de France où il serait probablement flatté d'être coopté...

(Cependant, on ne saurait trop lui conseiller de prendre très régulièrement l'avis d'un consultant à même de faire un diagnostic précis de ses taux de cholestérol et de glycémie. A partir de cinquante ans, il faut être attentif à ces menaces qui pèsent sur les amateurs du bien-manger, même s'ils ont  procédé à un décèlement précoce des risques afférents.)



PS : Sur la « criminologie » française, envisagée sous ses différents aspects, la référence est l'indispensable petit livre de Mathieu Rigouste, Les marchand de peur ; La bande à Bauer et l'idéologie sécuritaire, paru en 2011 aux éditions Libertalia.


lundi 20 août 2012

La rue de l'Homme-qui-Chante

Flâneur obstiné, je scande parfois, sans grande originalité, ces deux vers, bien en accord avec les sentiers battus que je parcours :

Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel) ;

Et la ponctuation de Baudelaire est comme un petit caillou dans ma chaussure...

Il m'arrive encore bien souvent de donner pour lieu de rendez-vous à des ami(e)s des cafés qui ne subsistent plus que dans « ma mémoire fertile » et d'en indiquer le chemin en décrivant des boutiques de coins de rues depuis longtemps disparues. L'âge venant, il m'est venu l'habitude de parler au passé.

Sage précaution, mais parfois inutile, et je m'étonne qu'on me dise que certaines gargotes jadis fréquentées aient persisté dans leur être de gargotes.

Je pourrais parler de cette crêperie, installée rue Grégoire-de-Tours, que j'ai pu retrouver, à peine rénovée, il y a quelques années.

Ou encore du restaurant Au Bon Couscous, dont l'enseigne existe toujours, rue Xavier-Privas...

(L'établissement est même référencé au FigaroScope, sous l'étiquette World.)

Mais je n'ai pas reconnu les lieux...

Ce ne fut pas notre « café de la jeunesse perdue », mais le lieu des rencontres ripailleuses d'un groupe dont l'amitié s'est depuis lors étiolée. Nous y venions fidèlement honorer le couscous dit royal et nous étourdir de Mascara ou de Sidi Brahim... Et si nous fûmes inconstants, ce ne fut qu'à l'occasion de l'installation, en face de notre Bon Couscous, d'un éphémère Au Meilleur Couscous - qui ne l'était pas, mais il nous fallait bien vérifier.

J'ai depuis longtemps oublié qui avait eu l'idée d'aller chercher un restaurant dans cette ruelle suffisamment proche de La Joie de Lire, la librairie de François Maspero où nous avions l'habitude de nous retrouver.

La rue Xavier-Privas étaient alors peu fréquentée, mais je n'ai pas gardé le souvenir qu'elle ait eu mauvaise réputation. Pourtant, une bonne dizaine d'années avant, Jean-Paul Clébert écrivait sans sourciller :

La plupart de ses maisons datent du XVIIe siècle. Elle est aujourd'hui occupée par des restaurants arabes et des bistrots à clochards dont le plus spectaculaire est celui de la Belle Étoile. Vers son débouché dans la rue Saint-Séverin, elle s'élargit en une placette nord-africaine, qui est un des coins interdits de Paris. Il faut y être fort bien connu pour s'y aventurer.

(Les Rues de Paris, Promenades du Marquis de Rochegude à travers les arrondissements de Paris parcourues de nouveau par Jean-Paul Clébert. Mon exemplaire, aux éditions Denoël, porte un achevé d'imprimer du 26 février 1960, et un © Club des Libraires de France daté de 1958.)

A propos de la rue de la Huchette, que recoupe la rue Xavier-Privas, le même Clébert notait :

Aujourd'hui, la rue de la Huchette est le territoire incontesté des Indochinois et des Nord-Africains. (…) Bon nombre de boutiques se spécialisent dans les épices arabes, les boissons fortes, la danse du ventre et le rahat-loukoum.

Nous aurons donc connu le quartier sans la danse du ventre...

La rue au début d'un siècle.

Avant de prendre le nom de Xavier Privas, « moulin à chansons, paroles et musique », la rue portait celui de rue Zacharie. C'est sous cette dénomination  que Jacques Hillairet la répertorie encore dans Connaissance du vieux Paris, indiquant son origine :

RUE ZACHARIE (dite Xavier-Privas) / La partie sud de cette rue s'est appelée au XIIIe siècle Sac-à-Lie, nom dû à la présence dans cette rue de marchands fournisseurs de ces sacs dans lesquels on transportait la lie de vin, séchée et calcinée, appelée cendre gravelée. La gravelée était utilisée pour apprêter les peaux et les tissus ; les peaussiers, tanneurs et parcheminiers avaient d'ailleurs, en 1787, leur bureau dans la rue de la Huchette. Le nom de Sac-à-Lie fut déformé en Saqualie puis, en 1636, en Zacharie (...).

(Jacques Hillairet, Connaissance du vieux Paris, Le Club français du livre, 1956 ; réédité en Rivages/Poche, 2005.)

Jacques Yonnet a fait de la rue Zacharie l'un des axes essentiels de son plan du Paris poético-fantastique, vaguement initiatique et merveilleusement foutraque qu'il parcourt dans son unique ouvrage publié, Rue des Maléfices, Chronique secrète d'une ville - d'abord édité chez Denoël, en 1954, sous le titre Enchantements sur Paris, puis diversement réédité sous le titre actuel, actuellement disponible en collection Libretto, aux éditions Phébus, avec les photographies de Robert Doisneau et les dessins de l'auteur.

La rue des Maléfices, c'est notre rue Xavier-Privas et Jacques Yonnet lui trouve, ou invente, d'autres noms, avec les légendes qui vont avec. On y croise, dans l'un des derniers chapitres, celle du « grenier des maléfices » déjà racontée par Jean-Paul Clébert dans ce grand livre qu'est  Paris insolite - paru en 1952, avec des photographies de Patrice Molinard, réédité en 2009 aux éditions Attila, repris en Points/Seuil en 2011, sans illustrations -, où l'auteur était mieux inspiré que dans ses guides de promenades...

Mais c'est au cœur du livre qu'est racontée l'histoire qui, selon Yonnet, aurait valu à la rue, vers la fin du XIIIe siècle, le nom de rue de l'Homme-qui-Chante :

Un homme allait mourir. Il le savait. Il était au-delà de la souffrance, à l'extrême limite de toute faiblesse. Ses derniers pas étaient comptés. Aussi ses derniers instants et ses ultimes désirs. Il avait déjà, d'une vaste pensée silencieuse et profonde où se mêlaient l'amour des humbles et le pardon aux méchants, pris congé des vivants, qu'il ignorerait désormais.

Il lui restait à dire l'adieu aux choses inertes, témoins muets et familiers d'une vie aride, monotone et sans joie. L'homme avait trop présumé de ses forces. Car, si les gens affairés qui le croisaient dans la rue Sac-à-Lie faisaient moins que jamais cas de sa présence, les choses qui l'aimaient - et ne le lui avaient jamais dit, peut-être s'en apercevaient-elles trop tard – répugnaient à le voir s'en aller pour toujours. Elles tentaient de le retenir, désespérément.

L'homme qui allait mourir avait cru posséder encore, mais tout juste, la vigueur nécessaire pour descendre sa rue, depuis Saint-Séverin, l'église sous le porche de laquelle il avait tant mendié, et atteindre les berges de la Seine - les quais alors étaient en pente douce.

C'était le crépuscule. Harassé, l'homme en marchant s'appuyait aux murs. Des gens s'interpellaient, des enfants couraient et criaient, menaient grand tapage. Et les sons trop violents dansaient en couleurs mouvantes devant les yeux de l'homme, qui pensa s'effondrer.

À l'endroit où la rue s'étranglait, une lanterne suspendue au-dessus d'un tas de détritus cligna vers l'homme et lui renvoya comme une balle brûlante un morceau du soleil couchant. Et l'homme fut blessé par cette lumière, et la pourpre et l'or qui s'accrochaient aux angles des toits meurtrissaient ses prunelles, et l'adieu gonflé de regrets sourds que lui jetaient les pierres, les enseignes, les marmousets dansants et grimaçants des poteaux corniers torturaient son pauvre cœur. Au comble de l'épuisement, l'homme allait s'affaler là comme une outre vide. Mais la femme le retint.

Elle aussi avait les yeux des gens qui vont mourir. Elle remontait la rue avec la même lenteur que l'homme tentait de joindre, sur le bord du fleuve, l'arbre qu'il avait choisi pour se coucher auprès et y rendre l'âme, face aux étoiles. La femme avait rebroussé chemin; sous le bras de l'homme elle avait passé, pour le soutenir, une main glacée. Alors, à mesure que le couple de moribonds déjà étranger à toute vie terrestre accomplissait ce qui lui restait de chemin, la nuit, au lieu descendre, surgissait de terre.

La nuit montait, comme une encre vivante, des ombres, des pierres, des recoins obscurs. Et tandis qu'une nuit opaque et dense, surgie d'en dessous, mangeait la ville, les forces de la femme s'affirmaient, et s'assurait son étreinte : elle tenait l'homme embrassé, et vigoureusement le porta jusqu'auprès de l'arbre fatal, sur la berge où ils s'étendirent, alors que la nuit avait gagné le ciel et poché les yeux des étoiles. Nul ne sut au juste la nature du contrat qui lia ces deux êtres.

Mais le lendemain, on ne trouva pas, sous l'arbre, de cadavres.

On ne sut jamais qui était la femme, ni ce qu'elle est devenue.

Quant à l'homme, soudain empli d'un regain de vie où éclatait sa joie robuste, il chantait dans la rue. Il chantait d'une voix haute et claire et chaude, d'une voix qui portait en soi toute la lumière du monde.

Mais il était devenu aveugle.

(Sur son blog, Henri Gougaud a réécrit, à sa manière, cette légende, mais on peut lui préférer la version de Jacques Yonnet...)

La rue au début d'un autre siècle,
avec mobilier urbain.

mercredi 4 juillet 2012

Du goût et de la couleur

Un grand classique de la mythologie bourgeoise bohème est l'évocation émue des qualités gustatives de la tomate d'autrefois, celle-là même qu'un présumé (arrière) grand paternel faisait mûrir au fond de son jardin campagnard. Dans les cas de nostalgie la plus aiguë, le sujet se trouve au bord de la crise, qui s'annonce par l'irrépressible tremblement mentonnier et la naissance de la larme au coin de l'œil - et ne parlons pas des pénibles déglutitions de la salive dont le jaillissement est particulièrement abondant lors de ces grands moments mnémoniques. Je ne puis alors qu'accompagner le mouvement, avec une empathie généralement appréciée, mais d'une remarquable insincérité.

Car, si le potager de mon enfance d'authentique cul-terreux normand produisait à foison la pomme de terre, la carotte, l'oignon blanc, le petit pois et l'haricot vert, la goûteuse tomate y mûrissait fort rarement. Les années où un excès d'optimisme avait poussé le maître des lieux à tenter d'en installer, les plants de tomate, s'ils avaient échappé au terrible mildiou, ne produisaient, au mieux, que de quoi faire, en fin de saison, cette affreuse confiture de tomate verte, dont le goût dominant reste, bizarrement, associé pour moi à celui de la célèbre tarte au concombre.
 
Fin de saison pour un plant de tomate effondré.

Bien que le souvenir de la tomate d'autrefois soit probablement en grande partie reconstitué selon les règles élémentaires du récit d'enfance, il est incontestablement fidèle à une certaine histoire de la perte progressive du goût dans nos habitudes alimentaires.

Cette histoire est surtout celle de la naissance et du développement d'une industrie qui, ayant inventé de ne plus cultiver la tomate mais de la produire, rêve de transformer la plante en une sorte de liane sous perfusion fructifiant en flux tendu. Se sont ainsi imposées, sur les étals des marchés et les rayons des supermarchés, les hybrides F1, savamment fabriqués... La conquête se poursuit actuellement, marquée par l'omniprésence, quelle que soit la saison, des tomates en grappes, calibrées, insipides mais toutes du même rouge appétissant - l'odeur des tiges, âcre et tenace, l'étant beaucoup moins, on la qualifie de « tonique » pour en tirer argument de vente.

Il serait sans doute excessif de parler de résistance de la part de certains consommateurs, mais il faut noter que, de manière peut-être marginale, le triomphe de l'industrie tomatière a été quelque peu ébréché par la réapparition, chez des maraîchers raisonnables et soucieux du bon fruit et de la belle légume, de variétés anciennes depuis longtemps oubliées. Plus sensibles aux maladies, demandant plus d'attention et de soin, ces tomates d'antan ont cependant l'avantage d'être des variétés fixées, aboutissement d'un long processus de sélection, qui peuvent être reproduites à l'identique, contrairement aux hybrides, en conservant leurs qualités. Leur succès, que l'on attribuera, avec le mépris qui fait partie des éléments rhétoriques habituels, à l'émergence des « bobos », a pris suffisamment d'ampleur pour qu'une société coopérative, se présentant comme un « leader français sur le marché de la tomate » mais aussi comme « un précurseur en matière de communication dans le secteur des fruits et légumes », se mette à produire de la Cœur-de-Bœuf et de la Noire-de-Crimée à peu près dépourvues de saveur...

Cet effort de produire des variétés anciennes sans goût était peut-être inutile. C'est du moins ce qui me semble pouvoir se déduire de l'article paru le 28 juin sur le site de Science Daily qui ne fait, pour l'essentiel, que copicoller un article du site UC Davis News & Informations :

Discovery May Lead to New Tomato Varieties With Vintage Flavor and Quality

Cette découverte, qui devrait conduire à la création de variétés nouvelles ayant le goût des anciennes, a été publiée dans la revue Science par une équipe de dix-huit scientifiques dirigée par Ann L. T. Powell, de l'University of California - Davis. C'est donc forcément du sérieux... Loin d'être une astuce de jardinier amateur abonné à Rustica, cette trouvaille apporte des informations sur les mécanismes génétiques permettant de contrôler les traits caractéristiques - goût, couleur - des fruits. 

Après avoir rappelé que l'industrie de la tomate étatsunienne pèse 15 millions de tonnes par an, le publireportage de l'UC-Davis raconte l'aventure de cette valeureuse équipe de scientifiques sur le mode du storytelling. N'y manque pas le déclic eurêka, au cours de longues et minutieuses observations champêtres de plants de tomate : les fruits les plus savoureux ne mûrissent pas uniformément et sont d'abord d'une vilaine couleur vert sombre... De là, bien sûr, découle l'intérêt porté aux facteurs de transcription génétiques contrôlant le développement des chloroplastes, dont on nous dit qu'ils sont des structures cellulaires permettant, dans l'opération de photosynthèse, de convertir l'énergie solaire en sucres et autres composés qui ont une influence sur le goût et la couleur des fruits.

Tout cela est si élémentaire que les détails ne sont pas donnés - sauf, pour faire sérieux, les noms des deux facteurs de transcription découverts -, et l'on a parfois l'impression que le rédacteur prend son lecteur pour un producteur de tomates...

Le mot de conclusion revient à Jim Giovannoni, cosignataire de la publication et chercheur au Boyce Thompson Institute de Cornell University :

Understanding the genes responsible for these characteristics facilitates the challenging process of breeding crops that meet the needs of all components of the food-supply chain.

Dit-il.

Ce que gougueule tradoc transpose en :

Comprendre les gènes responsables de ces caractéristiques facilite le difficile processus de sélection des cultures qui répondent aux besoins de toutes les composantes de la chaîne d'approvisionnement alimentaire.

Ce qui n'est peut-être pas trop inexact, il me semble.

Tomates vintage, récolte 2008.
(Photo empruntée à Tomodori,
site consacré à la tomate ancienne.)

PS : La traduction automatique, malgré sa lourdeur, vaudra mieux, pour décrypter cet article, que le résumé qu'en donne Le Monde.fr avec AFP. On peut, en effet, y lire :

Depuis longtemps, les cultivateurs de tomates sélectionnent des variétés génétiquement modifiées produisant des fruits de couleur vert pâle avant de mûrir simultanément et devenir rouges afin d'être récoltées en même temps.

Je ne sais qui, du Monde ou de l'AFP, a décidé, en parlant de « variétés génétiquement modifiées », de prendre les désirs de certains entrepreneurs tomatiers pour des réalités...