"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.
Affichage des articles dont le libellé est Art de l'image. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Art de l'image. Afficher tous les articles

samedi 1 décembre 2012

Principes d'incertitude

Dessinateur et écrivain, Frédéric Pajak compose et met en page d'étranges livres-paysages qui semblent être conçus pour les flâneurs. Il faut être capable de les parcourir dans tous les sens pour pouvoir les lire, afin de s'y perdre et de s'y retrouver - ou encore, ainsi que le dit l'intuition de la langue commune, pour s'y reconnaître...

Les éditions Noir sur Blanc viennent de publier le premier volume de Manifeste incertain - qui devrait en comporter d'autres, « au gré de l'incertitude » - , un « récit écrit et dessiné », « avec Walter Benjamin, rêveur abîmé dans le paysage ». Le bandeau qui accompagne ce beau livre et tient lieu de quatrième de couverture, donne une assez vague esquisse de parcours, non balisée, comme aiment en donner les promeneurs au retour de leurs pérégrinations :

Des souvenirs éparpillés, la rumeur de la mer furieuse, Samuel Beckett, Bram Van Velde, le retour des Esprits, deux jeunes fascistes à la fin des années 1980, et puis Walter Benjamin, « rêveur abîmé dans le paysage », qui s'interroge sur l'avenir du roman, sur l'Histoire, sur l'avènement du nazisme et de la culture de masse. Après un premier séjour en 1932 sur l'île d'Ibiza, fuyant Berlin, il y retourne en 1933. C'est l'heure du basculement, de l'exil définitif, de la pauvreté et de la solitude.

Roman antiromanesque, méditation sur le roman, roman fragmenté, écrit et dessiné, ce premier tome du Manifeste incertain est conçu comme un voyage dans la beauté, la fureur, la bêtise, les illusions et le désenchantement.

Dans un avant-propos, Frédéric Pajak dit avoir très tôt songé - à « dix ans peut-être » - à un livre « mélange de mots et d'images », rassemblant « des bouts d'aventure, des souvenirs ramassés, des sensations, des fantômes, des héros oubliés, des arbres, la mer furieuse ». Il raconte que, plus tard, alors qu'il gagnait sa vie en travaillant comme couchettiste dans les trains internationaux, une longue conversation nocturne avec un voyageur insomniaque avait fait resurgir le livre. Il en avait, dans un café proche de la gare, à Rome, trouvé le titre : Manifeste incertain.

A l'époque, les idéologies sont partout, gauchistes, fascistes, et les certitudes se bousculent dans les têtes.

Ajoute-t-il.

Étrange impression de familiarité, qui n'est pas une impression : je sais que je suis déjà venu là.

(Et je me demande ce que j'ai fait de ce carnet où, en quittant les grandes avenues idéologiques que j'avais arpentées à n'en plus pouvoir avancer, je notais, en les numérotant ironiquement à la manière des textes « théoriques » de cette époque, mes différents principes d'incertitude... Mais autant me demander ce que j'ai fait de ces principes, ou encore, ce que j'ai fait, moi que voilà, de ma jeunesse.)

Illustration de couverture du Manifeste incertain 1.
Au bord du gouffre, dessin de Frédéric Pajak 
initialement paru dans Quatre semaines avant l'élection,
hebdomadaire éphémère du printemps 2012. 

Un randonneur cartographe expérimenté pourrait sans doute faire, dans le Manifeste incertain, les relevés nécessaires pour rédiger un topoguide à l'usage des marcheurs pressés... Il pourrait leur indiquer comment s'organisent lignes de niveau et lignes de plus grande pente entre citations du texte et reprises d'images connues dans les illustrations. Il pourrait leur dire quelles tensions sous-tendent la rencontre du dessin et de l'écriture, et quelles lignes de force charpentent la mise en page...

Mais je ne suis qu'un promeneur en général catastrophique, qui ne sors carte et boussole – ne parlons pas de gps – qu'en cas d'égarement le plus complet, toujours avec l'impression confuse d'être enfin arrivé, mais sans savoir où, et sans en avoir la moindre certitude.

Ici, livre ouvert sur les pages 56 et 57, je me tiens au bord du gouffre.

Celui-là même qui a englouti Walter Benjamin, flâneur obstiné d'un autre siècle.


Dans son « Paris du Second Empire chez Baudelaire », Benjamin évoque Bagatelles pour un massacre, le plus violent des pamphlets antisémites de Céline. Il ne s'indigne pas. Ne se fâche pas. Il cite simplement, en passant, une allusion dans le journal intime de Baudelaire : « Belle conspiration à organiser pour l'extermination de la race juive. »
    Benjamin est pourtant conscient que l'antisémitisme se répand parmi les intellectuels français, y compris de gauche.

A Scholem, il raconte que les admirateurs de Céline sont mal à l'aise à la lecture de Bagatelles pour un massacre. Ils baissent les yeux et se contentent de soupirer : « Ce n'est qu'une blague. » Une blague de Céline qui voudrait, pour gagner un peu d'or, obliger les Juifs à acheter des matricules : « Toujours cette question d'identifier les Juifs, maçons et enjuivés... Je me demande si un numéro d'ordre dans chaque profession ne ferait pas mieux l'affaire ?... Un matricule par exemple, ainsi tout simplement... Monsieur le Cinéaste 350. Inutile d'ajouter juif, tout le monde comprendra... »
    Il y aurait une Histoire de la blague à raconter.


vendredi 16 novembre 2012

Gazouillis guerriers de Tsahal

L'Armée de défense d'Israël est l'une des rares armées du monde à être, dans la presse, affectueusement désignée par un surnom, une sorte de « nom de guerre », Tsahal. On peut y voir comme un indice de l'ampleur de la popularité acquise par cette formation militaire sur l'ensemble de la planète - à quelques exceptions assez irréductibles près, qu'il convient de signaler en passant et en toute objectivité. Ce capital de sympathie s'enrichit de soutiens médiatiques divers, et tout un chacun peut s'y investir, en apportant sa modeste contribution.

Ne serait-ce qu'en offrant une pizza - une pizza, oui, mais une tsahal-pizza ! - aux « jeunes soldats et soldates » qui « avec une éthique unique au monde, protègent au dépit de leur vie le peuple d'Israël »...


Capture d'écran de la page d'accueil d'un site contributif.
(Paiement sécurisé.)

Depuis peu, le monde entier s'est aperçu que Tsahal était capable de gazouiller.

Si l'on en croit le titre d'un billet du blog Big Browser, hébergé par le quotidien français de référence, « Israël inaugure le suivi en direct de ses opérations militaires », inventant du même coup la « guerre 2.0 » - en majuscules dans le texte.

Bien sûr, les rédactions hexagonales se mirent à frétiller du neurone. A croire que chacun(e) s'y sentait cablé(e) comme un sous-Baudrillard deux-point-zéro... Rapidement on ficela des papiers sur le sujet et, dans la journée d'hier, il en fleurit sur les sites de Rue 89, du Nouvel Observateur, du Figaro et de 20 minutes... J'en ai sûrement oublié, mais je tiens à accorder une mention spéciale à Sébastien Seibt qui, sur le site de France 24, a signé un article posant le seul vrai problème :

Tsahal a-t-elle enfreint les règles de conduite de Twitter ?

Je sens que la question de savoir si l'armée qui possède « une éthique unique au monde » n'aurait pas commis un « éventuel cyber-faux pas » vous taraude autant que moi...

Gaza, 14 novembre 2012.
(Photo : Anne Paq.)

Mercredi, au premier jour de l'attaque sur Gaza, Omar, 11 mois, le fils de Jihad Misharawi, est mort brulé.

Cela n'a rien d'un « éventuel cyber-faux pas », car cela ressemble trop à un crime.

C'est la douleur d'un père portant son fils jusqu'à la morgue qu'Anne Paq a photographiée.

Au soir de ce 14 novembre, elle écrivait sur son blog Chroniques de Palestine :

Gaza est la cible d'attaques de tous les côtés, y compris de la mer. 

 On compte déjà 8 martyrs et des dizaines de blessés, dont certains très graves. 

 Au moment où j'écris maintenant, je suis de retour chez moi. Alors que je faisais la sélection des photos, j'entendais le bruit effrayant des bombes. La rue fut bientôt vide de voitures et il n'y a presque pas de lumière. J'ai bougé loin des fenêtres qui peuvent facilement être brisées si certains explosions arrivent à proximité. Dans l'hôpital Al Shifa, c'était le chaos total avec un flot continu de blessés. 

Quand je suis arrivée à la section où ils traitent les personnes brûlées, certaines femmes se sont effondrées de chagrin, elles venaient d'apprendre qu'Omar Jihad Masharawi, un bébé de 1 an venait de mourir de ses blessures. Une des femmes était sa mère, une autre sa grand-mère. 

Je suis allée le prendre en photo avec d'autres photographes, je ne peux pas décrire ce que j'ai vu avec des mots, et je ne peux non plus publier ces images d'un bébé brûlé. C'est l'horreur la plus totale. 

 Plus tard, le père d'Omar l'a porté jusqu’à la morgue, en pleurant tous les larmes de son cœur, suivi d'une foule en colère. 

(...) 

Je ne peux pas dormir et ne peux pas chasser l'image d'Omar hors de ma tête. Pourquoi Omar devait-il mourir ?

Elle n'a pas touitté cette douleur.

On peut tenter de dire cette horreur, mais pas en 140 caractères.


PS : Pour une vraie réflexion, voir l’indispensable Alain Gresh, Gaza, assassinats et désinformation, dans le Monde diplomatique ; et pour des informations, le point sur la situation du 15/11, et du 16/11 - à suivre, hélas ! -, sur la Plateforme des ONG françaises en Palestine.

jeudi 1 novembre 2012

Les Rroms dans son jardin

Cette vidéo a d'abord été mise en ligne par Nord éclair, le 27 octobre 2012, sous le titre :

Video. Hellemmes : dérapage lors de la manifestation contre l'arrivée des Roms.

(Comme si cette innommable « manifestation contre l'arrivée des Roms » n'avait pas déjà été, en elle-même, un « dérapage » - conservons cet euphémisme journalistique qui a désormais statut de cliché.)

Jusqu'à présent aucun(e) des participant(e)s ne semble avoir songé à faire valoir le droit reconnu de contrôler la diffusion de son image, aussi est-elle encore en ligne. Peut-être, dans certains foyers hellemmois, tire-t-on quelque fierté de l'image que l'on y donne de soi, de manière si contrôlée...

Estimant sans doute que ces images étaient assez parlantes pour son lectorat, la rédaction de Nord éclair ne les avait accompagnées que de maigres explications, en promettant plus de détails pour le lendemain.

Comme ces détails étaient réservés aux abonnés, il m'a fallu me contenter du résumé qu'en a fait Le Figaro :

Des habitants de la ville d'Hellemmes, dans la banlieue de Lille, ont manifesté samedi contre l'implantation prochaine d'un village d'insertion pour cinq familles roms. Farouchement opposés au projet, et rassemblés sous le slogan "Cysoing [ville où les habitants ont réussi à stopper un projet similaire] y est arrivé, Hellemmes y arrivera", les opposants ont défilé devant le chantier du village, avant de rallier la mairie (...).

Le groupe de 200 personnes a fini par trouver le maire, Frédéric Marchand, dans une salle communale. L'élu a été violemment pris à partie par la foule, qui lui a demandé pêle-mêle d'accueillir les Roms dans son jardin et d'aider "les vrais Hellemmois". Le dialogue étant impossible, le maire a décidé de quitter les lieux, mais il en a été empêché par la foule, dont quelques leaders appelaient à le "bloquer".(...)

Mais c'est dans un billet du blog de Marie Barbier, Laissez-passer, qu'on pouvait en apprendre davantage sur l'exaspération anticipée des futurs voisins. On y découvre, et cela précise notablement les contours de l'image, que les habitant(e)s d'Hellemmes « étaient entre 150 et 200 à manifester samedi matin dans les rues », « à l’appel de la conseillère municipale UMP Caroline Boisard-Vannier », et que « d’après plusieurs témoins, des représentants du Front national ont rapidement pris la tête du cortège »...

Marie Barbier donne également des informations sur les heureux bénéficiaires de ce déferlement d'hostilité authentiquement hellemmoise.

Elle nous apprend que les cinq familles qui ont accepté de se sédentariser à Hellemmes font partie de celles qui ont été expulsées au mois d'août des premiers campements « démantelés » par les services expéditifs du ministère de l'Intérieur, à Hellemmes et à Villeneuve-d'Ascq.

On se souvient que ces évacuations ont initié une campagne d'expulsions d'une ampleur dont les précédents locataires du pouvoir n'avaient pas osé rêver. Saluée par la sophistique nauséabonde de l'éditocratie de gauche et, un peu plus tard, par l'éloquence embarrassée de monsieur Serge Dassault, cette offensive xénophobe a servi de base aux records de popularité de monsieur Manuel Valls, premier flic de France et fier de l'être. Bien sûr, l'humanisme « socialiste » a tenu à sauver son image en apportant quelques retouches formelles : prétendues garanties juridiques et promesses de mesures d’accompagnement...

Mais concrètement, ces cinq familles, depuis leur éviction du campement, sont logées sous des tentes, à Lille.

(Une femme est sur le point d'accoucher, mais qui va s'en soucier ?)

De ce qui a motivé leur choix d'accepter la très controversée « solution » du village d'insertion, on ne saura probablement jamais rien - qui va les interroger là-dessus ? -, mais ce qu'on leur a imposé pour pouvoir s'installer auprès de voisins qui, en partie, les rejettent, on le devine à travers les propos de monsieur Roger Maly, deuxième adjoint PCF au maire d’Hellemmes, rapportés par Marie Barbier. Pour lui, « les gens n’ont pas compris : ils pensent avoir un bidonville à côté de chez eux », alors que, dit-il :

Ce n’est pas du tout le cas, ces gens parlent français, ils signent une charte de bonne conduite, les enfants sont scolarisés.

On aimerait connaître les termes exacts de cette « charte de bonne conduite » que « ces gens » ont accepté de signer et qui permet à monsieur Maly de laisser entendre à ses concitoyens hellemmois que ce sont de « bons » Rroms, prêts à s'insérer dans l'espace qui subsiste entre la haine des uns et le paternalisme des autres...

samedi 22 septembre 2012

L'intouchable liberté de caricature

Quitte à passer pour légèrement opportuniste - mais de cela personne ne se soucie -, je dois dire que j'apprécie très rarement le talent de Charb, dessinateur, journaliste et directeur de publication de Charlie Hebdo.

Mais aujourd'hui, je dois m'incliner.

Sa performance de mercredi, immortalisée par la série de photographies de Fred Dufour, de l'AFP, m'a convaincu.

Mignon tout plein dans un seyant petit machin à rayure, il tend vers l'objectif la couverture du dernier numéro de Charlie Hebdo, en arborant une belle tête de vainqueur. L'image la plus craquante est celle où on le voit lever son petit poing de vaillant résistant au monde si menaçant de l'intégrisme musulman.

C'est là, à mon avis, une des meilleures caricatures qu'il ait jamais réalisée : celle d'une parfaite tête-à-claque autosatisfaite.

 Photo : Fred Dufour / AFP.

Je fais, bien sûr, la part de la volonté d'autodérision, spécialité maison, car je n'oublie pas que Charlie Hebdo pratique un humour de qualité certifiée. D'ailleurs, je suis mort de rire, comme il se doit. Mais je me demande si cette composition de « second degré » n'affiche pas, en plus d'un dessin de couverture, un assez plombant esprit de sérieux.

Répliquant à Céline Rastello, du Nouvel Observateur, qui lui demande ce qu'il a « à répondre au CFCM (Conseil français du culte musulman) qui se dit "consterné" et au recteur de la Grande Mosquée de Paris Dalil Boubakeur qui appelle à "ne pas verser de l'huile sur le feu" », le rédacteur en chef, Gérard Biard, termine en disant :

Nous ne faisons pas de provocation, nous sommes dans notre rôle. Nous avons juste fait notre travail.

Ce « travail » a, semble-t-il, pour objectif de dénoncer les influences néfastes des religions , et sans doute, à terme, d’œuvrer à leur totale éradication. Devant Xavier Ternisien, du quotidien Le Monde, le rédacteur en chef reconnaît que c'est ce combat qui assure la cohésion de sa fine équipe :

S'il est un sujet qui cimente la rédaction, c'est bien celui de l'anticléricalisme. "L'attaque contre toutes les religions, c'est ce qui constitue notre identité, constate Gérard Biard. La rédaction comprend des anarchistes, des écolos, des communistes, des trotskystes, des socialos. Mais on est tous d'accord sur le fait religieux. Et je pense que nous sommes tous athées."

Même si l'on doute que la caricature, la dérision et l'ironie soient des outils bien adaptés pour « écraser l'infâme », on admettra que ce « travail » est, en réalité, une grande, belle et noble mission... Elle comporte de telles exigences que l'on peut s'attendre à une très prochaine théorisation du « devoir de blasphème ».

(Le jour où mon agnosticisme m'imposera des devoirs, je me ferai, pour le moins, curé.)

Le terme d'« anticléricalisme » profile le spectacle d'une joyeuse tablée où l'on se repaît indifféremment du curé, de l'imam, du rabbin, du bonze ou du lama, tous assaisonnés à la sauce satirique qui fit les grandes heures de la presse française. Les courageux travailleurs de Charlie Hebdo devraient s'offenser d'une telle image trop réductrice, car leur cuisine use de plus fortes épices. Sébastien Fontenelle, dans un article posté sur Bakchich, met les pieds dans le plat et débusque l'une d'entre elles.

Il permet ainsi de s'interroger sur le travail de la caricature dans l'histoire universelle de la haine.

Liberté de caricature, liberté d'expression.

Dit-on.

Mais pour exprimer quoi ?

mercredi 5 septembre 2012

Le regard conscient

Sous les cheveux blancs coiffés en casque, l’œil de la vieille dame est pétillant. Devant la caméra (*), et avant de faire transférer ses archives dans les réserves du Maria Austria Instituut  à Amsterdam, elle passe en revue le travail de sa vie, ce que son œil a su voir et qu'avec son métier de photographe elle a su mettre dans la boîte. Ces musiciens tziganes qui s'étaient installés au bord du lac Balaton, raconte-t-elle, elle avait commencé à les photographier, mais elle avait préféré changer de point de vue et les rejoindre. Quand elle était arrivée, ils avaient déjà remballé leurs instruments et commençaient à partir... Alors elle avait pris au vol cette image d'un jeune garçon portant un violoncelle, puis en avait d'autres, de face, plus posées mais pas mieux composées. Avec cette série, à vingt-et-un ans, elle avait fait ses preuves de photographe et, dit-elle, elle aurait pu s'arrêter là.

Mais elle avait continué.

 Eva Besnyö, Sans titre, 1931.
(Garçon au violoncelle, Lac Balaton.)
© Eva Besnyö / Maria Austria Instituut Amsterdam.

Eva Besnyö était née en 1910, à Budapest, dans une Hongrie déjà répressive et anti progressiste, fille d'Ilona Kelemen et de Bela Blumengrund. Face à la montée de l'antisémitisme, son père, qui était, par ailleurs, l'un des avocats des mouvements féministes hongrois, a été amené à modifier son patronyme. Ces parents clairvoyants ont eu le souci de permettre à leurs trois filles d'accéder, par leurs études et/ou une formation professionnelle, à une position d'indépendance. Pour Eva, cela passera par l'apprentissage du métier de photographe.

Mon oncle, qui était excellent musicien, a dit qu’il me trouvait du talent pour la photographie. J’avais un tout petit appareil, pas terrible, un Brownie Kodak, et effectivement j’avais fait de belles photos. Il m’a demandé si j’aurais envie d’apprendre la photographie. J’ai dit oui, que ça me tentait. Mais en même temps je ne savais pas trop ce que ça voulait dire. Alors évidemment mes parents m’ont trouvé la meilleure adresse possible et c’était chez József Pécsi.

Explique Eva Besnyö dans un entretien de 1991 avec Marion Beckers et Elisabeth Moorgat - cité par Bernard Perrine dans Le Journal de la Photographie.

A vingt ans, elle quitte Budapest pour aller vivre à Berlin, où elle travaille pour le photographe de presse Peter Weller avant de s'installer à son compte. Avec l'entourage de son compatriote le peintre et photographe György Kepes, dans le voisinage de l’École des travailleurs marxistes de Berlin, elle vit ses premières années d'indépendance. Mais ce sont aussi les dernières années de l'effervescence artistique et intellectuelle berlinoise. Elle est trop lucide pour l'ignorer et, en 1932, elle décide de quitter l'Allemagne pour les Pays-Bas.

C'est ainsi qu'Eva Besnyö deviendra la « grande dame de la photographie néerlandaise ».

Eva Besnyö, Sans titre, 1931.
(Charbonnier, Berlin.)
© Eva Besnyö / Maria Austria Instituut Amsterdam

Un an après son arrivée à Amsterdam, elle expose pour la première fois ses travaux personnels à la galerie van Lier. Cette exposition lui apporte une certaine notoriété, et surtout des commandes de photos d'architecture qui lui permettront de gagner sa vie. Membre de l'association des photographes-ouvriers, elle continue d'affirmer ses convictions. En 1936, elle prend part à l'exposition contre les jeux olympiques « D-O-O-D - De Olympiade onder Dictatuur ». En juillet 1940, elle photographie les ruines de la vieille ville de Rotterdam après les bombardements allemands.

Après l'invasion des Pays-Bas par la Wehrmacht, on lui retire sa carte de presse. Elle entre dans la clandestinité, et prête son savoir-faire à ceux qui, de manière bien illégale, fabriquent des faux papiers pour ceux qui en ont besoin. De son côté, en produisant un arbre généalogique trafiqué, elle obtiendra d'être « aryanisée » par le Service de clarification des ascendances litigieuses de La Haye...

Eva Besnyö, Sans titre, 1934.
(Résidence d’été à Groet, Hollande du Nord, Architectes Merkelbach & Karsten) 
© Eva Besnyö / Maria Austria Instituut Amsterdam

A la fin de la guerre, Eva Besnyö se remarie avec le graphiste Wim Brusse dont elle aura deux enfants. Sa production artistique est alors peut-être moins abondante, mais elle garde une place éminente dans le monde de la photographie hollandaise, participe à des expositions internationales et réalise des photoreportages remarqués comme Gens des musées ou Femmes exerçant des métiers d'hommes.

Au début des années 1970, elle rejoint, en tant que membre actif, les Dolle Mina, un groupe féministe mixte et de culture marxiste. Tout en participant aux diverses manifestations, elle devient, pendant une dizaine d'années, photojournaliste pour « couvrir » les événements et les communiquer à la presse.

Elle a exercé ce nouveau métier durant une dizaine d'année.

Puis est venu le temps de la retraite et des grand prix internationaux...

Quelques images des années 1970, exposées au Jeu de Paume.
Photo : Adrien Chevrot © Jeu de Paume 2012

Un pauvre type, se disant écrivain et souffrant de vapeurs identitaires dans les transports en commun, vient de dévaluer durablement la notion de « perfection formelle », et c'est tant mieux.

Cela nous évitera de l'utiliser pour parler des photographies d'Eva Besnyö.

Si, à les regarder, on est frappé par le souci de la forme qui les anime, on sent bien que, même dans ses photographies d'architecture, Eva Besnyö ne s'en tenait jamais là. Cet art de composer les lignes d'ombre et de lumière, de jouer avec leurs symétries, leurs parallélismes ou leurs convergences, n'était pas la fin de l'image qu'elle voulait construire, ce n'en était que le préliminaire. Qu'une photo soit belle, ce n'était peut-être, pour Eva Besnyö, que la moindre des choses, la plus importante étant qu'elle soit vue comme une image juste.

Cependant, malgré les incontestables réussites de son œuvre, il semble qu'elle se soit toujours interrogée sur la question du « bon équilibre entre forme et contenu » :

À mes débuts, la forme m’importait plus que le thème. Et ça s’est lentement inversé, jusqu’au mouvement féministe. Brusquement, le thème est devenu beaucoup plus important que la forme. Ensuite, la forme a repris le dessus. La forme est essentielle pour moi. La composition est très importante et je me renierais si je n’en tenais plus compte, comme je l’ai fait un moment. J’espère aujourd’hui avoir trouvé un bon équilibre entre forme et contenu.

Dit-elle dans l'entretien déjà cité de 1991...

Plus que tout elle regrettait les images qu'elle avait faites des destructions de Rotterdam : trop belles pour dénoncer ce qu'elles auraient dû dénoncer...

Eva Besnyö, Rotterdam, 1940.
© Eva Besnyö / Maria Austria Instituut Amsterdam

En 2003, les yeux de la vieille dame se sont définitivement fermés à la beauté des géométries lumineuses de ce monde.



(*) Il s'agit de la caméra de Leo Erken, auteur du documentaire Eva Bresnyö - De Keurcollectie, 2002, actuellement projeté au Jeu de Paume, dans le cadre de l'exposition Eva Besnyö, 1910-2003 : l'image sensible. Marion Beckers et Elisabeth Moortgat en sont les commissaires.

PS : À lire, l'article de Catherine Gonnard, Eva Besnyö, une femme de son siècle, publié dans le magazine du Jeu de Paume.  

lundi 16 juillet 2012

L'homme aux loups

L'art du ticheurte orné n'a peut-être pas encore fait l'objet de la grande étude socio-esthétique qu'il mériterait. Ce serait pourtant un sujet d'un intérêt certain. Publié à temps, il pourrait, dans les gazettes qui souffrent de la vacuité vacancière, rivaliser avec bien d'autres, tel celui de l'influence des prénoms sur la réussite au baccalauréat qui vient de meubler opportunément quelques chroniques...

L'été, « saison des amours », est aussi la saison du ticheurte - imprimé de motifs ou non. L'étude de cet accessoire vestimentaire, assez ringard mais encore populaire, permettrait d'aborder la riche et subtile dialectique de l'occultation et du dévoilement. Cette problématique est centrale, on le sait, dans toute réflexion conséquente portant sur les costumes d’Ève, d'Adam et de leurs descendants. Les stagiaires pisse-copie y trouveraient leur compte pour l'illustration de leurs articulets, jouant avec la légèreté qui les caractérisent sur ce qui se trouve caché et ce qui se trouve révélé. C'est moins facile qu'avec le maillot de bain, mais tout de même plus aisé qu'avec le passe-montagne.

Avec le ticheurte imprimé, le thorax revêtu devient recto verso lieu d'affichage, et le vêtement, cachant le corps pour mieux en souligner les signes extérieurs de féminité ou de virilité, devient révélateur de goûts personnels, d'opinions et/ou d'appartenances diverses. Le costume devient l'expression d'une âme, en quelque sorte. Et on imagine assez bien que des observations affutées pourraient mener, dans le supplément vacances-j'oublie-tout de nos quotidiens, à de très judicieux articles brodant sur le thème « dis-moi ce qu'il/elle porte, je te dirai si c'est un bon coup ».

Le célèbre ticheurte Three Wolf Moon
de la marque The Mountain.

L'affirmation de soi que l'on arbore ainsi comporte bien souvent une bonne part de provocation. On peut invoquer l'alibi du « second degré », et c'est le cas du fabricant des ticheurtes aux loups, ou prétendre que l'on trouve « marrant » de s'affubler d'un chromatisme au goût si douteux. Il n'en demeure pas moins que le port de certains accessoires de mode revêt toutes les apparences de la revendication adolescente paradoxale qui se la joue, avec un soupçon d'ironie, grand loup solitaire et  tient à marquer l'appartenance à la meute...

Il est plus difficile de parler d'autodérision lorsqu'apparaissent sur le poitrail ou les omoplates certains signes plus abstraits, et notamment ceux qui furent jadis utilisés par les bataillons du national-socialisme conquérant...

Exhibition sans ticheurte d'une Wolfsangel
par une admiratrice de Boyd Rice.

La Wolfsangel et le Totenkopf sont deux signes qu'affectionnent particulièrement les groupes de nazillons...

On pourrait arguer que la Wolfsangel est un graphisme ancien, runiforme, qui s'inscrit dans les blasons de plusieurs villes allemandes, mais on n'oubliera pas qu'elle a été reprise pour orner le fanion des unités de combat Werwolf créées en septembre 1944 pour s'opposer en francs tireurs à l'avance des Alliés. Le Totenkopf offre moins de prise à l'ambiguïté, puisque ce fut l'insigne de la SS-Totenkopf-Division, créée en 1939 à partir des SS-Totenkopfverbände, unités assurant la garde des camps de concentration. Si nul n'était censé ignorer l'histoire, on saurait que le porter revient à nier une longue liste de crimes de guerre, autrement dit de crimes contre l'idée même d'humanité... 

Pour avoir affiché ces deux signes sur son ticheurte, un brave citoyen limougeaud s'est sans doute fort étonné d'avoir été pris à partie par deux jeunes gens choqués de sa parade indécente. Il le prit de très haut, et le ton monta à sa hauteur. Si bien que l'un de ses deux interlocuteurs s'oublia jusqu'à lui balancer une gifle en sa face.

Le meussieu ainsi outragé publiquement, officier de police de son état, fit appel à ses collègues en service pour coffrer Mathieu et Alban. Il rentra peut-être chez lui pour se tartiner la joue à l'arnica, mais auparavant il prit la précaution de se faire délivrer deux jours d'ITT - on en déduira, au choix, que la jeunesse indignée peut avoir la main lourde ou que le maxillaire policier peut se révéler délicat à l'usage. Ensuite, il se constitua partie civile, demandant 2000 euros de dommages et intérêts.

L'affaire vient d'être jugée au tribunal correctionnel de Limoges.

Les deux accusés ont reconnu, et expliqué, leur geste. 

La victime a soutenu qu'il ignorait la signification des motifs ornant son ticheurte.

« J’aime les loups », s’est-il défendu.

(C'est un signe intérieur de virilité assez répandu, anéfé...)

Le procureur, monsieur Jean-Pierre Dartenset, a proposé de sanctionner ces « faits de violence » par un travail d'intérêt général, mais le verdict, après délibération, fut alourdi : les deux prévenus, devenus officiellement coupables, ont été condamnés à un mois de prison avec sursis et à verser 600 euros à la victime. Notre amoureux des loups pourra ainsi se procurer quelques pièces d'habillement plus anodines, et tout aussi seyantes, sans passer par les officines commercialisant de la vêture nazillonne. N'ayant peut-être pas encore fait son choix, « le policier mis en cause » (sic) n'a pas souhaité répondre aux questions de Léa Bénet, du Figaro.

Selon l'usage, le tribunal a siégé et la cour a délibéré en toute indépendance.

On s'est notamment affranchi de toute pesanteur historique. La présidente, madame Isabelle Parmentier a tenu à ouvrir les débats en déclarant :

On ne refait pas Nuremberg ici ! Nous sommes à Limoges en période de paix !

(C'est avec ce type de bon mot que l'on se fait une solide réputation de président(e) de cour d'assises redoutable, tous les chroniqueurs judiciaires vous le confirmeront...)

Notons simplement qu'« à Limoges en période de paix », on n'est, selon Mappy, qu'à 23 minutes, en voiture de taille moyenne, du site sanctuarisé d'Oradour-sur-Glane, où la division SS Das Reich opéra de la manière que l'on devrait savoir, arborant son insigne, la Wolfsangel.

On peut décréter que l'on va laisser l'histoire à la porte du tribunal correctionnel de Limoges, l'Histoire n'en est pas moins toujours là, aux portes de Limoges.

Insigne de la 2e division SS Das Reich.
(Image Wikipedia.)

vendredi 8 juin 2012

Paroles d'experts

Si je bloguais dans la catégorie « Experts multithématiques et nonobstant monomaniaques » , j'aurais intitulé ce billet

Pourquoi Sarkozy aurait dû gagner
et pourquoi il a perdu.

(Car c'est bien de cela que je vais discourir.)

Et

paf !

j'aurais eu deux cent trente quatre commentaires de lecteurs n'ayant lu que le titre.

(Car c'est un très beau titre, surtout en grasses italiques...)

Thème astral de Nicolas Sarkozy.

Nicolas Sarkozy aurait dû sortir vainqueur de la dernière élection présidentielle car tel était son destin.

On peut le voir de manière parfaitement claire sur le schéma ci-dessus.

La Tribune de Genève, très sérieux quotidien à l'objectivité suisse affirmée, a offert aux lecteurs  de son site quelques compléments d'information sur ce sujet. On peut y voir et entendre, notamment, madame Audray Gaillard, politico astrologue, émettre cette intéressante pronostication :

Sur le plan de la séduction, Nicolas Sarkozy possède actuellement un excellent transit de Vénus qui arrivera à sa culmination le soir du 6 mai prochain, avec cet aspect il a plus d'un atout dans sa manche pour convaincre et séduire.

On devinait qu'avoir « un excellent transit » était un « atout » dans une vie de séducteur convaincant, et en voila une confirmation quasi scientifique.

Si l'on apprécie les pourcentages, on peut regretter que les expert(e)s de l'astrologie ne chiffrent pas davantage leurs prédictions. Cela explique sans doute pourquoi Le Figaro s'est tourné vers d'autres savants prévisionnistes à compétence reconnue et attestée par des titres universitaires.

Le 8 mars, malgré des sondages calamiteux pour le président maintenant sorti, le très sérieux quotidien à l'objectivité française confirmée publiait, sous le titre Les maths donnent Sarkozy victorieux avec 50,3% des voix, un entretien avec Bruno Jérôme qui, avec Véronique Jérôme, aurait prévu « victoire du président sortant d'une courte tête ». Nos « deux universitaires français » ont, nous dit-on, obtenu ce résultat, indépendamment de tout bricolage sur un échantillon représentatif, en utilisant « une équation basée sur la popularité, l'évolution du chômage et le comportement des électeurs dans les élections passées ». Mais on ne nous donne aucun détail sur la formule magique utilisée, pas plus qu'on ne nous avertit que les « deux universitaires français » ne sont pas mathématiciens - d'où quelques réactions d'humeur chez leurs faux confrères...



Verdict des urnes, comme on dit, en fausses couleurs.
(Origine : Radio France.)

Pour bien comprendre le pourquoi de cette défaite de Nicolas Sarkozy, qui a fait mentir les astres et les maths, il faut, à mon avis d'expert multithématique et nonobstant monomaniaque, se tourner vers les praticiens d'une autre discipline scientifique : la synergologie.

La Libre Belgique, très sérieux quotidien d'une incontestable objectivité belge, a publié, au lendemain du grand débat pour la seconde tournée, une irréfutable analyse due à monsieur Stephen Bunard, présenté comme « coach en communication et synergologue ».

Et, franchement, on s'y croirait :

Sarkozy était assez conforme à ce qu'il est habituellement, avec des codes inconscients de séduction, comme lorsqu'il présente davantage la partie gauche de son visage ou qu'il effectue des mouvements d'épaules. Il a également usé de codes de domination, notamment en pointant l'index. Mais il a beaucoup plus maitrisé son côté surexpressif, pleins d'émotions, qui le traverse habituellement, en tentant plutôt de paraitre pédagogue. Il a d'ailleurs bien rempli son contrat.

(...)

[Hollande] a plutôt montré un rejet de Sarkozy et de sa politique. Il sortait souvent la "langue de vipère" pour tacler l'adversaire. Il le mettait aussi à distance, en penchant la tête en arrière, en le regardant de haut. De ce point de vue, il a affiché plus de pugnacité, d'agressivité que d'habitude, mais sans aller jusqu’au bout de la logique. Il a, par exemple, adopté les "lèvres en huitre", qui signifient une maitrise du discours.

Et, en plus, on comprend tout :

Je pointerais juste l'attitude de Sarkozy sur la question du nucléaire. Quand il a dit "j'ai pris des engagements", il a commencé à se toucher le nez, ce qui montre un problème d'image, de confiance.


Le geste fatal, et pourtant si coutumier.
(Photo Reuters, prélevée sur le Lab Europe 1, où elle est ainsi légendée :
Lorsque l'on attaque son image, Nicolas Sarkozy se touche le nez, 
il se rassure inconsciemment.)


samedi 19 mai 2012

Photogénie du christianisme

Il y a un peu plus d'un an que le centre IVG de l'hôpital Tenon, dans le XXe arrondissement de Paris, a été réouvert à la suite d'une action de longue durée du Collectif 20e/Tenon qui s'était constitué dès l'annonce de la fermeture de ce centre.

Cet anniversaire a été marqué par un rassemblement-pique-nique, avec prises de parole, slogans, chants et fanfare, le samedi 12 mai, dans le square E. Vaillant, situé devant l'entrée de l'hôpital.

Si les entrées et sorties de ce modeste espace vert étaient contrôlées par les gendarmes mobiles en caparaçon de combat, accompagnés d'un assez grand grand nombre de « civils » sans brassard, c'était, selon toute apparence pour assurer la sécurité, non des habitant(e)s du quartier faisant leurs emplettes sur le marché du samedi, mais des fidèles bien souvent venu(e)s d'autres paroisses pour affirmer leur opposition à la pratique de l'avortement.

Ils étaient, ce jour-là, en cet endroit que, depuis quelques temps et avec la bénédiction de la Préfecture de Police, ils sanctifient de leur présence, à l'angle de la rue de la Chine et de l'avenue Gambetta. Sous protection rapprochée de la gendarmerie, ils étaient isolés des passant(e)s que les forces de l'ordre détournaient vers d'autres passages piétonniers. L'exemplarité de leur témoignage ne se pouvait admirer que d'assez loin, ce qui n'a pas dû les empêcher, entre deux patenôtres, de pouvoir entendre quelques quolibets lancés par les habitant(e)s du quartier que leur présence commence à exaspérer...

Peut-être ont-ils pu aussi entendre une jeune journaliste de la presse alternative qui faisait remarquer à la cantonade que leur groupe était, finalement, plus photogénique que celui du Collectif.

Ce fut pour moi comme une révélation : au lieu de trouver ce rassemblement simplement ridicule – ce qu'il était -, je pouvais aussi bien le trouver pittoresque.

Et je tentais d'en fixer quelques images...

(Le visage du gendarme est occulté, non par manque de photogénie de sa part, mais par pure bonté d'âme de la mienne.)

Pittoresque et un tantinet carnavalesque.

Le premier de ces « rosaires pour la vie », organisé par l'association SOS Tout-Petits dans les parages de l'hôpital Tenon, s'est tenu le 17 septembre 2011, à une époque où le ministre de l'Intérieur montait en chaire pour jeter l'anathème laïque et républicain sur les prières de rue. Cette pieuse réunion fut perturbée par les ami(e)s du Collectif, ainsi qu'en témoigne ce récit – genre Fabrice à Waterloo – d'une fervente participante, de surcroît blogueuse-photographe, arrivée un peu en retard – genre Grouchy au même endroit :

Lorsque je me suis approchée d'un groupe de gauchistes, j'ai découvert les quelques personnes de SOS T-P. Une personne m'a reconnu. Son regard était celui d'un otage qu'un allier vient libérer. J'en ai été impressionnée. L'expression du condamné à mort s'affichait sur chacun des visages. Le dos plaqué à la grille de l'Hôpital Tenon, ils étaient quasiment corps-à-corps avec les policiers. Une femme laissait couler ses larmes de ses yeux rougis. J'ai ressenti sa forte émotion. Une autre me fit un doux sourire. Dans les hurlements de haine des gauchistes, j'entendais de faibles voix, ressemblant à celles de suppliciés récitant leur ultime prière.

Peut-être sensible à cette détresse, la Préfecture de Police accorda, semble-t-il, une autorisation pour le mois suivant, à condition que la ferveur se déplace un peu plus loin, derrière l'hôpital, dans les environs du métro Pelleport.

Cette fois, notre témoin était en avance, bien décidée à « prendre des clichés de la contre-manifestation » - peut-être trouve-t-elle les « gauchistes » photogéniques... Pour ce faire, elle se dirige vers la rue de la Chine, où la manifestation du Collectif se prépare. Selon ses dires, elle y est reconnue et, prise à partie par une foule qu'elle décrit déchaînée, s'apprête à souffrir pour sa foi.

Mais :

Subitement un policier s'interposa. « Je suis pro-vie ! », lui ai-je lancé pour qu'il m'identifie immédiatement, alors il m'a littéralement prise sous son aile pour me protéger, ce qui donna l'effet aux spectateurs innocents, d'une photographe embarquée par la police. « Ne faites pas de photos », me dit-il, « ils vont vous battre » ajouta-il. Je le quittais quelques mètres plus loin avec un « merci » appuyé.

Une réunion analogue était prévue le 19 novembre, mais elle fut interdite par les services de la Préfecture :

Je viens de recevoir l'information selon laquelle la manifestation de SOS Tout-Petits prévue demain samedi 19 novembre 2011, à 10h30, au Métro Pelleport à Paris 20e, a été annulée par la préfecture de police de Paris. Xavier Dor (*), organisateur de la manifestation, a reçu cette notification d'un commissaire, ce soir à 20h00, après avoir appris « sa probable interdiction » quelques heures au paravent.

Écrit notre blogueuse-témoin...

J'ai assisté à ce rendez-vous raté en grignotant des macarons et ai témoigné des persécutions subies par les défenseurs des Tout-Petits.

Et c'est en prévoyant de me sustenter pareillement que j'ai pu également assister, le 10 décembre, à l'installation du groupe de prière à l'emplacement qu'il a depuis, à chacune de ses apparitions, occupé, sous l'affectueuse protection des forces de l'ordre. J'ai alors raconté que j'avais entendu le directeur de conscience de cette petite troupe se vanter de l'accueil « cordial » qu'il avait reçu dans les locaux de la Préfecture de Police...

Les aléas de ma vie spirituelle trépidante m'ont malheureusement éloigné du quartier Gambetta et je n'ai donc pu assister aux oraisons des 11 février, 10 mars et 31 mars.

Lors de cette dernière performance, notre informatrice-photographe nous dit avoir dénombré 96 personnes, sans préciser si elle s'est elle-même comptée – on est parfois distraite... Les sectateurs des Notre-Dame des Tout-Petits avaient en effet reçu des renforts : des membres d'une certaine « communauté polonaise », « identifiables par leurs capes rouges », et surtout de « nombreuses personnes faisant parties de l'Institut Civitas dont le secrétaire général était lui aussi présent ».

Quant aux résidents réguliers du quartier, ils semblent toujours aussi impies :

Des habitants malveillants auront jeté de leur fenêtre des bombes d'eau et de peinture bleue sur des jeunes qui ont eu leurs habits dégradés.

Note-t-elle, avant, peut-être, d'aller prier pour eux...

Samedi dernier, je n'ai pas constaté de telles voies de fait.

Il est vrai que les pieux protestataires sont restés très sagement derrière le cordon de gendarmerie chargé de les protéger. Ils ont même été raccompagnés par un escadron mobile et trois fourgonnettes jusqu'à l'entrée du métro Gambetta - en passant par la rue des Gâtines, pour faire plus simple.

Un moment après, de la terrasse du Café des Banques, je pus voir une fidèle de la communauté polonaise qui avait gardé son élégante cape rouge répondre aux questions d'une présumée journaliste prenant sérieusement des notes.

Aucun(e) vilain(e) gaucho-féministe n'est venu l'importuner.

(*) Sur Xavier Dor, quelques extraits de la notice Ouiquipédia le concernant :

Docteur ès sciences, Dor a exercé la pédiatrie à l'hôpital de la Pitié-Salpétrière et a été chercheur en embryologie cardiaque à l'INSERM.

Fondateur et président depuis 1986 de l'association SOS tout-petits, Xavier Dor est un des initiateurs des « commandos anti-IVG ». Dans le cas de son association, les actions menées consistaient, pour ces militants antiavortement et catholiques, à s'introduire dans des hôpitaux ou cliniques où étaient pratiquées des IVG, parfois dans des parties interdites au public, et à prier en attendant d'être expulsés par la force publique. Il a ainsi participé à plusieurs dizaines d'opérations au moins, jusqu'en 1995. Son association fut par ailleurs, surtout jusqu'en 1997, à l'origine de manifestations contre l'avortement.

Le docteur Dor a été condamné à de nombreuses reprises pour ses actions, notamment après l'adoption en 1993 de la loi Neiertz, créant le délit d'entrave à avortement légal, et pour avoir organisé des manifestations sans autorisation. Il a été brièvement incarcéré à la maison d'arrêt de Bois-d'Arcy en novembre 1997, et a effectué un mois de prison en janvier 1998, sous le régime de la semi-liberté.


PS : Le prochain rosaire aura lieu au mois de juin si l'administration persiste dans sa doctrine permissive à l'égard de l'intégrisme catholique. Le Collectif persistera probablement à marquer son opposition à cette remise en cause du droit des femmes.
Pour le soutenir, les amateurs de photogénie seront nombreux !