Entres autres, j'ai adopté, bien sûr, la devise des éditions Saravah, fondées en 1965 par Pierre Barouh...
Il y a des années où l'on a envie de ne rien faire.
La Bonne franquette est un établissement, sis dans le XVIIe arrondissement - au numéro 2 de la rue des Saules -, qui se présente comme un « restaurant atypique Paris ». En plus de sa carte, il affiche pour devise :
Aimer, manger, boire et chanter.
Pierre Barouh y donnera, dimanche prochain, à je ne sais quelle heure, un mini-récital et en profitera pour prodiguer des dédicaces à profusion.
Je n'y serai probablement pas.
Car il y a des semaines où j'ai envie de ne rien faire.
PS : Avec des billets comme ça, je vais bientôt pouvoir touitter comme tout le monde...
"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."
Robert Desnos, Langage Cuit, 1923.
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mercredi 12 décembre 2012
jeudi 22 novembre 2012
Concession perpétuelle
Grand classique de l'antienne guerrière, La Prière du para se chante, avec une virile gravité, sur l’air de la Marche de la garde consulaire à Marengo. La tradition en attribue les paroles à l'aspirant André Zirnheld, professeur de philosophie et parachutiste français libre, membre du Special Air Service, tué au combat, en Libye, le 27 juillet 1942. Après sa mort, on avait trouvé dans ses affaires personnelles un carnet, où il notait réflexions et citations. Un seul poème y figure, aux pages 17 et 18, intitulé simplement Prière. Il est daté d'avril 1938 ; son auteur était alors enseignant de philosophie en Tunisie, et son inspiration était, semble-t-il, plus mystique que militaire :
Prière
Je m'adresse à vous, mon Dieu,
Car vous seul donnez
Ce que l'on ne peut obtenir que de soi.
Donnez-moi mon Dieu ce qui vous reste
Donnez-moi ce que l'on ne vous demande jamais
(...)
L'adaptation actuellement connue comme chant de l'E.M.I.A. - École militaire interarmes - est due à l’élève-officier Bernachot, de la promotion 1961-1962, qui a notablement modifié le texte, prenant au pied de la lettre ce qui, dans le poème de 1938, relevait plus probablement de la métaphore :
Mon Dieu, mon Dieu, donne moi la tourmente
Donne moi la souffrance
Donne moi l'ardeur au combat
Mon Dieu, mon Dieu, donne moi la tourmente
Donne moi la souffrance
Et puis la gloire au combat
(...)
Cette « gloire au combat », le jeune philosophe ne la demandait pas...
Mardi matin, quelques mesures de La Prière du para ont été utilisées comme ponctuation musicale afin de dramatiser quelque peu le Zoom de la rédaction, présenté par Simon Tivolle, durant l'émission matinale de France Inter. On prétendait y rendre compte de la polémique soulevée par la décision prise de transférer en grande pompe républicaine les cendres du général Marcel Bigeard au Mémorial des guerres en Indochine, à Fréjus.
Et ainsi fut fait, en équilibrant au pèse-lettre les diverses interventions...
On put entendre madame Anne-Marie Quenette, qui préside la Fondation Général-Bigeard, « amie de la famille » mais aussi son conseil juridique, se désoler avec une éloquence assez convenue :
C'est une saga incroyable, une saga humiliante, une saga lamentable... Que le général ait attendu deux ans et demi pour qu'on lui trouve une demeure éternelle, c'est quand même difficile à concevoir et à admettre.
Bien sûr, quelques extraits d'archives permirent de réentendre la jactance du général, suggérant qu'à Ðiện Biên Phủ, si on l'avait laissé faire, « on aurait pu les casser »...
Le contrepoint fut assuré par une intervention d'Henri Pouillot, l'un des premiers signataires de la pétition Non à tout hommage officiel au général Bigeard.
(Henri Pouillot, ancien appelé, a été affecté, de juin 1961 à mars 1962, à la Villa Sésini, lieu d'internement et de torture des membres présumés du Front de libération national, à Alger. Il a publié son témoignage dans deux livres : La Villa Susini, Tortures en Algérie, un appelé parle, Tirésias, 2001, et Mon combat contre la torture, éditions Bouchène, collection Escales, 2004.)
Il parla de la technique dite des « crevettes Bigeard », résumant ce que l'on pouvait lire sur son blog, dans un billet du 18 novembre :
La technique des "Crevettes Bigeard" ? Elles resteront la sinistre image de cette époque qui perpétuera ce nom. Pour beaucoup, ce terme employé alors ne signifie rien, surtout qu'il ne figure dans aucun livre d'histoire de notre enseignement. Pourtant c'est en employant cette expression que Paul Teitgein interrogeait Massu, en 1957, sur les milliers de disparus pour lesquels il n'avait aucun rapport concernant leur "évaporation". Pour éliminer physiquement, en faisant disparaître les corps, Bigeard avait inventé cette technique : sceller les pieds du condamné (sans jugement, sinon le sien), vivant, dans un bloc de béton et le larguer de 200 ou 300 mètres d'altitude d'un avion ou d'un hélicoptère en pleine mer. Il avait perfectionné cette technique : au début les algériens étaient simplement largués dans les massifs montagneux, mais leurs corps étaient retrouvés. La seconde étape fut le largage en mer, mais quelques un sont parvenus à revenir à la nage sur la côte et échapper miraculeusement à la mort. C'est pourquoi il "fignola" le raffinement de sa cruauté en inventant le bloc de ciment.
On n'entendit pas le point de vue de monsieur Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense. Ayant pris la décision d'accorder au général Bigeard une concession perpétuelle en forme de stèle au Mémorial des guerres en Indochine, il ne pouvait, il est vrai, intervenir qu'à l'écart de toute polémique. Il tentait de le faire, ce matin-là, dans le numéro du jour de Var Matin, où, « dans un souci d'apaisement », il répondait à quelques questions...
Si j'ai décidé de suivre les souhaits de la famille, c'est aussi parce que l'accent est mis sur une période incontestée du parcours du général Bigeard.
Dit-il.
Qu'on le veuille ou non, le général Bigeard est une figure emblématique de notre histoire militaire. Il était aimé et respecté de ses hommes. Il s'est particulièrement illustré comme résistant et comme soldat en Indochine.
Ajoute-t-il.
Mais en faisant ce geste, je ne cherche nullement à masquer ce qui s'est passé en Algérie.
Glisse-t-il.
Je constate que l'armée elle-même ne se voile pas la face sur ce sujet difficile. Une exposition récente au musée de l'Armée sur la guerre d'Algérie dans toutes ses dimensions, y compris les plus sombres, a d'ailleurs été unanimement saluée cette année.
Conclue-t-il.
Dans le discours prononcé à Fréjus - que Jean-Dominique Merchet s'est empressé de mettre en ligne -, il ne sera pas question de ce « sujet difficile » : à peine y relève-t-on une allusion aux « djebels algériens », car « on ne peut citer tous les combats de Marcel Bigeard ». Reprenant, en grande partie, le texte déjà publié pour annoncer sa présence à cette cérémonie, le ministre de la Défense fait l'éloge du héros de Ðiện Biên Phủ et de la guerre d'Indochine,
ce conflit colonial (qui) fut un jour notre guerre.
(Oubliant d'ajouter qu'il fut aussi la matrice du conflit colonial suivant, la guerre d'Algérie, et cela « dans toutes ses dimensions, y compris les plus sombres »...)
Cette concession à la nostalgie de nos belles colonies, et des belles guerres qui vont avec, fut suivie par un discours de monsieur Valéry Giscard d'Estaing, ancien président de la République, membre de l'Académie française et président d'honneur de la Fondation Général-Bigeard. A ma connaissance, son texte n'a pas été mis en ligne, et l'on ne dispose que d'un résumé publié par Le Républicain Lorrain pour apprécier toute la grandiloquence académique de cette « voix d’un peuple qui rend à Bigeard les honneurs qui lui sont dus ». C'est regrettable, et il faudra se contenter de cet aphorisme poétique, assez généralement repris dans la presse :
Les vieux soldats ne meurent jamais, ils s’effacent à l’horizon.
(*) Dans le numéro 62 de Transfuge, Frédéric Pajak commente ainsi ce tableau de son père :
Cette toile appartient à une série peinte par mon père, qui s'appelle Les Torturés, l'une des rares représentations de la guerre d'Algérie dans la peinture. Il devait partir en Algérie, et il était résolu à déserter, mais la naissance de ma petite sœur lui a permis d'échapper à cette guerre. Cette peinture est d'actualité, il l'a déclinée sur plusieurs tableaux, avec les couleurs du drapeau français. Il y a là une touche expressionniste que je trouve très belle. Mon père venait de l'abstraction lyrique : ses premières peintures sont assez proches de Wols, et il y a aussi des choses à la Pollock, même s'il garde toute sa singularité. A la fin de sa vie, il n'avait que 35 ans, sa peinture est devenue figurative. Je l'ai peu connu, mais ma sœur et moi avons peint avec lui dans son atelier. Il avait acheté au Prisunic des ardoises d'écoliers et nous faisions des dessins sur lesquels il revenait à la peinture, de vraies œuvres à six mains ! Cela m'a beaucoup marqué.
Prière
Je m'adresse à vous, mon Dieu,
Car vous seul donnez
Ce que l'on ne peut obtenir que de soi.
Donnez-moi mon Dieu ce qui vous reste
Donnez-moi ce que l'on ne vous demande jamais
(...)
L'adaptation actuellement connue comme chant de l'E.M.I.A. - École militaire interarmes - est due à l’élève-officier Bernachot, de la promotion 1961-1962, qui a notablement modifié le texte, prenant au pied de la lettre ce qui, dans le poème de 1938, relevait plus probablement de la métaphore :
Mon Dieu, mon Dieu, donne moi la tourmente
Donne moi la souffrance
Donne moi l'ardeur au combat
Mon Dieu, mon Dieu, donne moi la tourmente
Donne moi la souffrance
Et puis la gloire au combat
(...)
Cette « gloire au combat », le jeune philosophe ne la demandait pas...
Le début de la Prière sur le carnet d'André Zirnheld.
Mardi matin, quelques mesures de La Prière du para ont été utilisées comme ponctuation musicale afin de dramatiser quelque peu le Zoom de la rédaction, présenté par Simon Tivolle, durant l'émission matinale de France Inter. On prétendait y rendre compte de la polémique soulevée par la décision prise de transférer en grande pompe républicaine les cendres du général Marcel Bigeard au Mémorial des guerres en Indochine, à Fréjus.
Et ainsi fut fait, en équilibrant au pèse-lettre les diverses interventions...
On put entendre madame Anne-Marie Quenette, qui préside la Fondation Général-Bigeard, « amie de la famille » mais aussi son conseil juridique, se désoler avec une éloquence assez convenue :
C'est une saga incroyable, une saga humiliante, une saga lamentable... Que le général ait attendu deux ans et demi pour qu'on lui trouve une demeure éternelle, c'est quand même difficile à concevoir et à admettre.
Bien sûr, quelques extraits d'archives permirent de réentendre la jactance du général, suggérant qu'à Ðiện Biên Phủ, si on l'avait laissé faire, « on aurait pu les casser »...
Le contrepoint fut assuré par une intervention d'Henri Pouillot, l'un des premiers signataires de la pétition Non à tout hommage officiel au général Bigeard.
(Henri Pouillot, ancien appelé, a été affecté, de juin 1961 à mars 1962, à la Villa Sésini, lieu d'internement et de torture des membres présumés du Front de libération national, à Alger. Il a publié son témoignage dans deux livres : La Villa Susini, Tortures en Algérie, un appelé parle, Tirésias, 2001, et Mon combat contre la torture, éditions Bouchène, collection Escales, 2004.)
Il parla de la technique dite des « crevettes Bigeard », résumant ce que l'on pouvait lire sur son blog, dans un billet du 18 novembre :
La technique des "Crevettes Bigeard" ? Elles resteront la sinistre image de cette époque qui perpétuera ce nom. Pour beaucoup, ce terme employé alors ne signifie rien, surtout qu'il ne figure dans aucun livre d'histoire de notre enseignement. Pourtant c'est en employant cette expression que Paul Teitgein interrogeait Massu, en 1957, sur les milliers de disparus pour lesquels il n'avait aucun rapport concernant leur "évaporation". Pour éliminer physiquement, en faisant disparaître les corps, Bigeard avait inventé cette technique : sceller les pieds du condamné (sans jugement, sinon le sien), vivant, dans un bloc de béton et le larguer de 200 ou 300 mètres d'altitude d'un avion ou d'un hélicoptère en pleine mer. Il avait perfectionné cette technique : au début les algériens étaient simplement largués dans les massifs montagneux, mais leurs corps étaient retrouvés. La seconde étape fut le largage en mer, mais quelques un sont parvenus à revenir à la nage sur la côte et échapper miraculeusement à la mort. C'est pourquoi il "fignola" le raffinement de sa cruauté en inventant le bloc de ciment.
Tableau de Jacques Pajak, de la série Les Torturés.
(Illustration d'un entretien avec Frédéric Pajak (*),
Revue Transfuge, n°62, Novembre 2012.)
On n'entendit pas le point de vue de monsieur Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense. Ayant pris la décision d'accorder au général Bigeard une concession perpétuelle en forme de stèle au Mémorial des guerres en Indochine, il ne pouvait, il est vrai, intervenir qu'à l'écart de toute polémique. Il tentait de le faire, ce matin-là, dans le numéro du jour de Var Matin, où, « dans un souci d'apaisement », il répondait à quelques questions...
Si j'ai décidé de suivre les souhaits de la famille, c'est aussi parce que l'accent est mis sur une période incontestée du parcours du général Bigeard.
Dit-il.
Qu'on le veuille ou non, le général Bigeard est une figure emblématique de notre histoire militaire. Il était aimé et respecté de ses hommes. Il s'est particulièrement illustré comme résistant et comme soldat en Indochine.
Ajoute-t-il.
Mais en faisant ce geste, je ne cherche nullement à masquer ce qui s'est passé en Algérie.
Glisse-t-il.
Je constate que l'armée elle-même ne se voile pas la face sur ce sujet difficile. Une exposition récente au musée de l'Armée sur la guerre d'Algérie dans toutes ses dimensions, y compris les plus sombres, a d'ailleurs été unanimement saluée cette année.
Conclue-t-il.
Dans le discours prononcé à Fréjus - que Jean-Dominique Merchet s'est empressé de mettre en ligne -, il ne sera pas question de ce « sujet difficile » : à peine y relève-t-on une allusion aux « djebels algériens », car « on ne peut citer tous les combats de Marcel Bigeard ». Reprenant, en grande partie, le texte déjà publié pour annoncer sa présence à cette cérémonie, le ministre de la Défense fait l'éloge du héros de Ðiện Biên Phủ et de la guerre d'Indochine,
ce conflit colonial (qui) fut un jour notre guerre.
(Oubliant d'ajouter qu'il fut aussi la matrice du conflit colonial suivant, la guerre d'Algérie, et cela « dans toutes ses dimensions, y compris les plus sombres »...)
Cette concession à la nostalgie de nos belles colonies, et des belles guerres qui vont avec, fut suivie par un discours de monsieur Valéry Giscard d'Estaing, ancien président de la République, membre de l'Académie française et président d'honneur de la Fondation Général-Bigeard. A ma connaissance, son texte n'a pas été mis en ligne, et l'on ne dispose que d'un résumé publié par Le Républicain Lorrain pour apprécier toute la grandiloquence académique de cette « voix d’un peuple qui rend à Bigeard les honneurs qui lui sont dus ». C'est regrettable, et il faudra se contenter de cet aphorisme poétique, assez généralement repris dans la presse :
Les vieux soldats ne meurent jamais, ils s’effacent à l’horizon.
Au coucher du soleil, c'est bien,
et s'ils nous dégageaient l'horizon,
ce serait encore mieux...
et s'ils nous dégageaient l'horizon,
ce serait encore mieux...
(*) Dans le numéro 62 de Transfuge, Frédéric Pajak commente ainsi ce tableau de son père :
Cette toile appartient à une série peinte par mon père, qui s'appelle Les Torturés, l'une des rares représentations de la guerre d'Algérie dans la peinture. Il devait partir en Algérie, et il était résolu à déserter, mais la naissance de ma petite sœur lui a permis d'échapper à cette guerre. Cette peinture est d'actualité, il l'a déclinée sur plusieurs tableaux, avec les couleurs du drapeau français. Il y a là une touche expressionniste que je trouve très belle. Mon père venait de l'abstraction lyrique : ses premières peintures sont assez proches de Wols, et il y a aussi des choses à la Pollock, même s'il garde toute sa singularité. A la fin de sa vie, il n'avait que 35 ans, sa peinture est devenue figurative. Je l'ai peu connu, mais ma sœur et moi avons peint avec lui dans son atelier. Il avait acheté au Prisunic des ardoises d'écoliers et nous faisions des dessins sur lesquels il revenait à la peinture, de vraies œuvres à six mains ! Cela m'a beaucoup marqué.
dimanche 18 novembre 2012
Une espèce de robin
Délicat et pudique blason d'un corps féminin, brodé de références disparates, Bécassine est pour moi l'une des plus belles chansons de Georges Brassens.
Il l'a enregistrée sur son douzième album, Misogynie à part, paru en 1969 :
On dit, et il ne me déplait pas de le croire, que Brassens a écrit cette chanson en hommage à son ami et compagnon en anarchie, le poète Armand Robin.
Armand Robin était né en 1912, quelques années après la Bécassine de Joseph Pinchon, sur le territoire de la commune de Plouguernevel - Côtes-d'Armor - au cœur de ce que l'on appelle parfois le « bastion communiste breton ». Il était le huitième et dernier enfant d'une famille de paysans pauvres où l'on ne parlait que le breton. C'est à l'école qu'il apprit le français, qu'il présentait comme sa deuxième langue - il devait, par la suite, en apprendre et pratiquer plus de vingt autres. On raconte, et cela aussi j'aime le croire, que le gamin piégeait des taupes dont il vendait les peaux pour s'acheter des livres qu'il lisait en cachette dans les arbres...
Après avoir obtenu son titre de bachelier en 1929, il fut admis en classe de Première Supérieure au lycée Lakanal à Sceaux, alors connu pour être le « lycée des boursiers ». Il y eut notamment pour professeur Jean Guéhenno, avec qui continuera de correspondre dans les années suivantes. S'il ne fut pas reçu au concours d'entrée de l’École Normale Supérieure, il obtint de pouvoir continuer ses études en province - il s'inscrira à Lyon, où il abordera l'étude de la langue russe.
En 1933, année de la mort de sa mère, alors qu'il vivotait à Paris en donnant des cours ici ou là, il obtint une bourse du gouvernement polonais pour effectuer un séjour de trois mois en Pologne. Cette bourse était destinée à un licencié de lettres français parlant polonais, et, pour la décrocher, il réussit à apprendre la langue en urgence. De Pologne, il réussit à passer en U.R.S.S. et, durant l'été, à participer aux travaux de la moisson dans un kolkhoze. Il rentra en France avant la fin de l'année, désargenté et surtout désenchanté.
Ce n'est que deux ans plus tard, dans une lettre adressée à Jean Guéhenno, qu'il put écrire :
J'y suis allé ; j'ai mis bien longtemps à en revenir.
Et, se débattant avec lui-même, il s'expliqua enfin :
Cher Guéhenno, j'ai pu me mentir ; j'ai voulu me persuader que j'avais mal vu, mal entendu ; pour me permettre d'espérer encore, je me suis, en bon intellectuel, inventé des prétextes : « Comment aurais-tu le droit de juger une aussi grosse portion de l'histoire de l'humanité ? » - Écoutez, je dois avoir l'esprit malhonnête, vraiment ; j'aurais dû m'avouer mes impressions vraies : « Ce que tu as vu, c'est la famine, ce sont des paysans qui depuis 18 mois n'ont jamais mangé ni viande, ni pain ; - ce que tu as vu, c'est un peuple à bout de souffle, un peuple mort ; souviens-toi de ces visages d'affamés, de ces regards éteints ; - ce que tu as vu, ce sont des hommes qui à force de souffrir bêtement ont perdu jusqu'au sentiment de la souffrance, le plus précieux de tous. - Ce que tu as vu ce sont des consciences traquées, des âmes sans espoir, épouvantées des horreurs qu'elles ont traversées ; - ce que tu as vu, c'est une jeunesse abrutie, persuadée que les Soviets ont inventé l'électricité et de bien autres choses. - Ce que tu as entendu, c'est : presque le tiers de la population mort de faim en Ukraine dans l'hiver 1931-1932 ; des villages cernés et bombardés ; la famine sur les bords de la Volga, le brigandage dans la région de Kazan ; l'épidémie de typhus, crainte partout et faisant d'innombrables victimes, mais tue par ordre du gouvernement ; les paysans morts dans les rues de Kiev et de Moscou qu'ils avaient envahis, etc... - Ce que tu as aperçu ce fut un cauchemar, ce fut un monde dans lequel tout sens de la dignité humaine est mort, traqué ».
Du désarroi exprimé dans cette lettre, devait naître l'anti-stalinisme virulent d'Armand Robin, qui se traduira par sa rupture complète avec les intellectuels communistes et par son adhésion au Front Libertaire - où il rencontra Brassens.
Mais cela est une autre histoire...
Je m'arrête à l'image du jeune homme qui se tient ici au bord du désespoir. Il me semble que je comprends, chez cet « espèce de robin, n'ayant pas l'ombre d'un lopin », le sentiment très puissant qui le guide, celui d'appartenir de tout son être au monde de ces paysans pauvres, déconsidérés et opprimés, affamés et abrutis, que le communisme a trahis.
C'est à cet époque de sa vie qu'Armand Robin commence l'écriture de ce texte magnifique et inclassable qu'est Le temps qu'il fait. On parle, faute de mieux, d'épopée, on pourrait parler, toujours faute de mieux, d'oratorio... Composé de vers et de prose, c'est un monument baroque élevé à la mémoire de la lutte contre la misère et pour la dignité, menée des siens, les rustres de Basse Bretagne. La première partie, écrite en septembre 1935, sera publiée dans la revue Europe en 1936. L'ouvrage sera complété durant l'été 1941 et sortira chez Gallimard l'année suivante.
A la mort d'Armand Robin, en 1961, ses amis Claude Roland-Manuel et Georges Lambrichs eurent tout juste le temps de sauver de la décharge trois valises de manuscrits divers. Une partie d'entre eux, poèmes et fragments, devait être publiée, en 1968, chez Gallimard, sous le titre Le monde d'une voix.
Parmi eux, ces trois hommages aux siens :
O miens si obscurs, pour me garder près de vous il me faudrait pendant toute ma vie le moins de mots possible et chaque jour, malgré ma nouvelle existence, une retraite près des plantes, une main passée dans la crinière des chevaux. Pour rester près de vous malgré moi, malgré ma vie, j'ai vécu toutes mes nuits dans les songes et, le jour, je me suis à peine réveillé pour subir une vie où je n'étais plus.
LETTRE A MON PÈRE
Mon père, je vois bien que je me suis trompé
En voulant devenir un poète, un lettré ;
Je n'ai réussi qu'à me fatiguer
Et qu'à tournicoter, tout brouillé.
Je suis allé plus loin qu'à nous il n'est permis ;
On m'accable de haine et de raillerie ;
Où je suis né j'aurais dû rester,
Tous ont eu raison de me châtier.
...................................................................
Aujourd'hui si tu venais tu me retrouverais
Comme cette faux que tu as laissée
Hier soir dans des herbes obscures et se souvient très frais
D'avoir sous tes doigts travaillé.
PRIÈRE
Mère, qui fus si sainte dans ta simple vie
De bruyère ignorée,
J'ai besoin que tes doigts harassés, mais vaillants,
Me montrent le Christ,
Ce bon seigneur qui fleurissait sur les vitraux.
Mère, si le Christ existe, tu es près de lui,
Là-haut sur ce ciel courbe,
Tu te penches près de lui comme un trèfle.
S'il existe, dis-lui
Que ton fils dans un enfer mène sa vie,
Qu'il a besoin de passer humblement près de lui.
Dis-lui
Que je voulais n'avoir pas besoin de lui.
PS : Références.
La lettre à Guéhenno se trouve dans Le combat libertaire, textes d'Armand Robin réunis par Jean Bescond, chez Jean-Paul Rocher, éditeur, 2009.
Le temps qu'il fait a été réédité en 1986 dans la collection L'imaginaire chez Gallimard.
Le monde d'une voix a été repris, en 2004, à la suite de Ma vie sans moi, dans la collection Poésie / Gallimard.
Il l'a enregistrée sur son douzième album, Misogynie à part, paru en 1969 :
On dit, et il ne me déplait pas de le croire, que Brassens a écrit cette chanson en hommage à son ami et compagnon en anarchie, le poète Armand Robin.
Armand Robin à 17 ans, au pied de son arbre.
(Photo-montage Liber-Terre, 2002)
(Illustration empruntée à un article de Roger Dadoun :
Armand Robin, anarchiste de la grâce, Réfractions, 2005.)
Armand Robin était né en 1912, quelques années après la Bécassine de Joseph Pinchon, sur le territoire de la commune de Plouguernevel - Côtes-d'Armor - au cœur de ce que l'on appelle parfois le « bastion communiste breton ». Il était le huitième et dernier enfant d'une famille de paysans pauvres où l'on ne parlait que le breton. C'est à l'école qu'il apprit le français, qu'il présentait comme sa deuxième langue - il devait, par la suite, en apprendre et pratiquer plus de vingt autres. On raconte, et cela aussi j'aime le croire, que le gamin piégeait des taupes dont il vendait les peaux pour s'acheter des livres qu'il lisait en cachette dans les arbres...
Après avoir obtenu son titre de bachelier en 1929, il fut admis en classe de Première Supérieure au lycée Lakanal à Sceaux, alors connu pour être le « lycée des boursiers ». Il y eut notamment pour professeur Jean Guéhenno, avec qui continuera de correspondre dans les années suivantes. S'il ne fut pas reçu au concours d'entrée de l’École Normale Supérieure, il obtint de pouvoir continuer ses études en province - il s'inscrira à Lyon, où il abordera l'étude de la langue russe.
En 1933, année de la mort de sa mère, alors qu'il vivotait à Paris en donnant des cours ici ou là, il obtint une bourse du gouvernement polonais pour effectuer un séjour de trois mois en Pologne. Cette bourse était destinée à un licencié de lettres français parlant polonais, et, pour la décrocher, il réussit à apprendre la langue en urgence. De Pologne, il réussit à passer en U.R.S.S. et, durant l'été, à participer aux travaux de la moisson dans un kolkhoze. Il rentra en France avant la fin de l'année, désargenté et surtout désenchanté.
Ce n'est que deux ans plus tard, dans une lettre adressée à Jean Guéhenno, qu'il put écrire :
J'y suis allé ; j'ai mis bien longtemps à en revenir.
Et, se débattant avec lui-même, il s'expliqua enfin :
Cher Guéhenno, j'ai pu me mentir ; j'ai voulu me persuader que j'avais mal vu, mal entendu ; pour me permettre d'espérer encore, je me suis, en bon intellectuel, inventé des prétextes : « Comment aurais-tu le droit de juger une aussi grosse portion de l'histoire de l'humanité ? » - Écoutez, je dois avoir l'esprit malhonnête, vraiment ; j'aurais dû m'avouer mes impressions vraies : « Ce que tu as vu, c'est la famine, ce sont des paysans qui depuis 18 mois n'ont jamais mangé ni viande, ni pain ; - ce que tu as vu, c'est un peuple à bout de souffle, un peuple mort ; souviens-toi de ces visages d'affamés, de ces regards éteints ; - ce que tu as vu, ce sont des hommes qui à force de souffrir bêtement ont perdu jusqu'au sentiment de la souffrance, le plus précieux de tous. - Ce que tu as vu ce sont des consciences traquées, des âmes sans espoir, épouvantées des horreurs qu'elles ont traversées ; - ce que tu as vu, c'est une jeunesse abrutie, persuadée que les Soviets ont inventé l'électricité et de bien autres choses. - Ce que tu as entendu, c'est : presque le tiers de la population mort de faim en Ukraine dans l'hiver 1931-1932 ; des villages cernés et bombardés ; la famine sur les bords de la Volga, le brigandage dans la région de Kazan ; l'épidémie de typhus, crainte partout et faisant d'innombrables victimes, mais tue par ordre du gouvernement ; les paysans morts dans les rues de Kiev et de Moscou qu'ils avaient envahis, etc... - Ce que tu as aperçu ce fut un cauchemar, ce fut un monde dans lequel tout sens de la dignité humaine est mort, traqué ».
Du désarroi exprimé dans cette lettre, devait naître l'anti-stalinisme virulent d'Armand Robin, qui se traduira par sa rupture complète avec les intellectuels communistes et par son adhésion au Front Libertaire - où il rencontra Brassens.
Mais cela est une autre histoire...
Je m'arrête à l'image du jeune homme qui se tient ici au bord du désespoir. Il me semble que je comprends, chez cet « espèce de robin, n'ayant pas l'ombre d'un lopin », le sentiment très puissant qui le guide, celui d'appartenir de tout son être au monde de ces paysans pauvres, déconsidérés et opprimés, affamés et abrutis, que le communisme a trahis.
C'est à cet époque de sa vie qu'Armand Robin commence l'écriture de ce texte magnifique et inclassable qu'est Le temps qu'il fait. On parle, faute de mieux, d'épopée, on pourrait parler, toujours faute de mieux, d'oratorio... Composé de vers et de prose, c'est un monument baroque élevé à la mémoire de la lutte contre la misère et pour la dignité, menée des siens, les rustres de Basse Bretagne. La première partie, écrite en septembre 1935, sera publiée dans la revue Europe en 1936. L'ouvrage sera complété durant l'été 1941 et sortira chez Gallimard l'année suivante.
A la mort d'Armand Robin, en 1961, ses amis Claude Roland-Manuel et Georges Lambrichs eurent tout juste le temps de sauver de la décharge trois valises de manuscrits divers. Une partie d'entre eux, poèmes et fragments, devait être publiée, en 1968, chez Gallimard, sous le titre Le monde d'une voix.
Parmi eux, ces trois hommages aux siens :
O MIENS SI OBSCURS ...
O miens si obscurs, pour me garder près de vous il me faudrait pendant toute ma vie le moins de mots possible et chaque jour, malgré ma nouvelle existence, une retraite près des plantes, une main passée dans la crinière des chevaux. Pour rester près de vous malgré moi, malgré ma vie, j'ai vécu toutes mes nuits dans les songes et, le jour, je me suis à peine réveillé pour subir une vie où je n'étais plus.
Cessez d'accepter un
monde
où les riches et
les puissants
aient droit
de disposer de l'art !
LETTRE A MON PÈRE
Mon père, je vois bien que je me suis trompé
En voulant devenir un poète, un lettré ;
Je n'ai réussi qu'à me fatiguer
Et qu'à tournicoter, tout brouillé.
Je suis allé plus loin qu'à nous il n'est permis ;
On m'accable de haine et de raillerie ;
Où je suis né j'aurais dû rester,
Tous ont eu raison de me châtier.
...................................................................
Aujourd'hui si tu venais tu me retrouverais
Comme cette faux que tu as laissée
Hier soir dans des herbes obscures et se souvient très frais
D'avoir sous tes doigts travaillé.
PRIÈRE
Mère, qui fus si sainte dans ta simple vie
De bruyère ignorée,
J'ai besoin que tes doigts harassés, mais vaillants,
Me montrent le Christ,
Ce bon seigneur qui fleurissait sur les vitraux.
Mère, si le Christ existe, tu es près de lui,
Là-haut sur ce ciel courbe,
Tu te penches près de lui comme un trèfle.
S'il existe, dis-lui
Que ton fils dans un enfer mène sa vie,
Qu'il a besoin de passer humblement près de lui.
Dis-lui
Que je voulais n'avoir pas besoin de lui.
PS : Références.
La lettre à Guéhenno se trouve dans Le combat libertaire, textes d'Armand Robin réunis par Jean Bescond, chez Jean-Paul Rocher, éditeur, 2009.
Le temps qu'il fait a été réédité en 1986 dans la collection L'imaginaire chez Gallimard.
Le monde d'une voix a été repris, en 2004, à la suite de Ma vie sans moi, dans la collection Poésie / Gallimard.
mercredi 26 septembre 2012
Remembrances rimbaldiennes
C'est à dix-sept ans, il me semble, que j'avais, avec un sérieux qui n'était pas de mon âge, appris par cœur Le bateau ivre d'Arthur Rimbaud. Il ne me reste en mémoire que des bribes, quelques quatrains, quelques vers isolés, que je dis encore de temps en temps pour faire mon malin, mais toujours aussi mal et de plus en plus trébuchant.
Probablement émue par le délabrement de mes facultés mnésiques, la fondation néerlandaise Tegen-Beeld a pris l'initiative de faire calligraphier, par le graphiste Jan Willem Bruins, les vingt-cinq quatrains du poème de Rimbaud sur un mur parisien. Cette solide construction, de bel appareil rébarbatif, longe la rue Férou, dans le sixième arrondissement. Elle marquait autrefois la clôture d'un petit séminaire dont les bâtiments ont été depuis convertis en centre des finances publiques. Nos impôts - comme disent les bons Français - ont été, semble-t-il, assez peu mis à contribution dans le financement de cette opération, prise en charge par l'Ambassade des Pays-Bas à Paris et deux bonnes centaines de donateurs néerlandais. La Mairie de Paris a peut-être offert quelques plateaux de petits fours pour l'inauguration du 14 juin 2012, mais je ne saurais l'assurer.
Pour améliorer ma diction désastreuse, j'ai écouté attentivement quelques enregistrements que j'ai pu trouver - ceux de Gérard Philippe, de Fanny Ardant, de Philippe Léotard, de Léo Ferré... Las ! aucune de ces interprétations ne me convient vraiment, car aucune ne me fait entendre ce que, lisant, j'entends - ou ce que, disant, je ne puis faire entendre...
Dire la poésie est un art difficile qui exige que l'on sache maintenir un fragile équilibre entre la récitation atone et la déclamation théâtrale - la première option étant néanmoins préférable à la caricature de la seconde, représentée par un excessif cabotinage à la Luchini. Quant à l’accompagnement musical, lorsqu'on se croit obligé d'en tapisser le fond sonore, il ne s'impose pas à mon goût car, très doux de nature et plutôt glabre, je déteste que l'on me hérisse le poil.
Au lieu de perturber le flot d'un poème en parsemant son parcours d'éclats harmoniques plus ou moins congrus, on peut aussi le mettre en musique... Deux grands musiciens, au moins, ont composé des cycles de mélodies sur des poèmes de Rimbaud : Benjamin Britten, avec Les Illuminations, pour soprano (ou ténor) et cordes, en 1939, et Gilbert Amy, avec Une Saison en enfer, pour soprano, piano, percussion et bande électroacoustique, en 1980. Mais, à ma connaissance, aucun compositeur n'a mis en musique Le Bateau ivre.
Le Bateau Ivre de John Zorn, premier morceau de l'album sobrement intitulé Rimbaud, sorti au mois d'août chez Tzadik, est une pièce d'une dizaine de minutes destinée à un orchestre de chambre. Zorn a repris la distribution instrumentale, devenue presque classique, du Pierrot lunaire d'Arnold Schönberg, flûte, clarinette, piano et cordes, y supprimant la voix et y adjoignant un vibraphone (*). Cet ensemble sonne parfois à la manière de la musique qu'au temps où je découvrais Rimbaud, les fines oreilles trouvaient « un peu d'avant-garde, non ? ». Cela peut ajouter une discrète touche de remembrance mélancolique au plaisir que l'on prend à l'écoute de cette composition où Zorn joue avec beaucoup de fluidité - et c'est bien le moins pour illustrer « les clapotements furieux des marées » - sur les rythmes et les timbres comme un enlumineur jouerait des traits et des couleurs pour orner sur la page ce que le texte du poème abandonne aux marges, et à la rêverie.
Enluminures également, les deux pièces inspirées par Une saison en enfer et les Illuminations, mais avec des moyens musicaux tout à fait différents.
Pour A Season in Hell, John Zorn a fait appel à Ikue Mori, une complice musicale de longue date, que l'on sait capable de déchaîner tous les démons de l'enfer avec un simple ordinateur portable... Tous deux le font, et c'est bien comme ça.
Le libre commentaire des Illuminations semble, de prime abord, beaucoup plus sage. Il est confié à un solide trio de jazz classique - piano, basse, batterie (**) -, qui s'amuse beaucoup à « embrasse[r] l'aube d'été » et qui sait découvrir « les pierres précieuses qui se cachaient »...
La dernière pièce rimbaldienne proposée par John Zorn emprunte son titre, Conneries, à une section de l'Album zutique où sont regroupés trois sonnets signés Rimbaud, Jeune goinfre, Paris et Cocher ivre. Mais le choix de textes fait par Zorn s'étend à l'ensemble des poèmes de l'Album, avec un retour fréquent aux Remembrances du vieillard idiot, pastiche du bon François Coppée. C'est Mathieu Amalric qui prête sa voix dans ce morceau, disant, criant, hurlant les textes, soutenu par John Zorn au piano, à l'orgue, à la guitare, à la batterie, au saxophone alto et aux divers bruitages et bidouillages acoustiques. Collage éclaté, tonitruant, cette composition devrait heurter les fines oreilles bien éduquées qui la trouveront inaudible...
Tant pis pour elles.
(*) Tara Helen O'Connor, flute ; Rane Moore, clarinette ; Alex Lipowski, vibraphone ; Steve Beck, piano ; Erik Carlson, violon ; Elizabeth Weisser, alto ; Chris Gross, violoncelle ; Brad Lubman, direction.
(**) Stephen Gosling, piano ; Trevor Dunn, basse et Kenny Wollesen, batterie.
PS : Dire la poésie est un art difficile, oui, mais qui réserve, à l'occasion, des surprises, comme cette version de Matinée d'ivresse, dite en deux langues, avec un décalage dans les voix qui en fait un tout autre objet poétique...
Probablement émue par le délabrement de mes facultés mnésiques, la fondation néerlandaise Tegen-Beeld a pris l'initiative de faire calligraphier, par le graphiste Jan Willem Bruins, les vingt-cinq quatrains du poème de Rimbaud sur un mur parisien. Cette solide construction, de bel appareil rébarbatif, longe la rue Férou, dans le sixième arrondissement. Elle marquait autrefois la clôture d'un petit séminaire dont les bâtiments ont été depuis convertis en centre des finances publiques. Nos impôts - comme disent les bons Français - ont été, semble-t-il, assez peu mis à contribution dans le financement de cette opération, prise en charge par l'Ambassade des Pays-Bas à Paris et deux bonnes centaines de donateurs néerlandais. La Mairie de Paris a peut-être offert quelques plateaux de petits fours pour l'inauguration du 14 juin 2012, mais je ne saurais l'assurer.
Jan Willem Bruins au travail.
(Photo : Fondation Tegen-Beeld.)
Dire la poésie est un art difficile qui exige que l'on sache maintenir un fragile équilibre entre la récitation atone et la déclamation théâtrale - la première option étant néanmoins préférable à la caricature de la seconde, représentée par un excessif cabotinage à la Luchini. Quant à l’accompagnement musical, lorsqu'on se croit obligé d'en tapisser le fond sonore, il ne s'impose pas à mon goût car, très doux de nature et plutôt glabre, je déteste que l'on me hérisse le poil.
Au lieu de perturber le flot d'un poème en parsemant son parcours d'éclats harmoniques plus ou moins congrus, on peut aussi le mettre en musique... Deux grands musiciens, au moins, ont composé des cycles de mélodies sur des poèmes de Rimbaud : Benjamin Britten, avec Les Illuminations, pour soprano (ou ténor) et cordes, en 1939, et Gilbert Amy, avec Une Saison en enfer, pour soprano, piano, percussion et bande électroacoustique, en 1980. Mais, à ma connaissance, aucun compositeur n'a mis en musique Le Bateau ivre.
Pochette du Rimbaud de John Zorn.
Le Bateau Ivre de John Zorn, premier morceau de l'album sobrement intitulé Rimbaud, sorti au mois d'août chez Tzadik, est une pièce d'une dizaine de minutes destinée à un orchestre de chambre. Zorn a repris la distribution instrumentale, devenue presque classique, du Pierrot lunaire d'Arnold Schönberg, flûte, clarinette, piano et cordes, y supprimant la voix et y adjoignant un vibraphone (*). Cet ensemble sonne parfois à la manière de la musique qu'au temps où je découvrais Rimbaud, les fines oreilles trouvaient « un peu d'avant-garde, non ? ». Cela peut ajouter une discrète touche de remembrance mélancolique au plaisir que l'on prend à l'écoute de cette composition où Zorn joue avec beaucoup de fluidité - et c'est bien le moins pour illustrer « les clapotements furieux des marées » - sur les rythmes et les timbres comme un enlumineur jouerait des traits et des couleurs pour orner sur la page ce que le texte du poème abandonne aux marges, et à la rêverie.
Enluminures également, les deux pièces inspirées par Une saison en enfer et les Illuminations, mais avec des moyens musicaux tout à fait différents.
Pour A Season in Hell, John Zorn a fait appel à Ikue Mori, une complice musicale de longue date, que l'on sait capable de déchaîner tous les démons de l'enfer avec un simple ordinateur portable... Tous deux le font, et c'est bien comme ça.
Le libre commentaire des Illuminations semble, de prime abord, beaucoup plus sage. Il est confié à un solide trio de jazz classique - piano, basse, batterie (**) -, qui s'amuse beaucoup à « embrasse[r] l'aube d'été » et qui sait découvrir « les pierres précieuses qui se cachaient »...
Album zutique, feuillet 38.
Rimbaud dans son bateau ivre.
Dessin non signé attribué à Gill.
(Emprunté au site Arthur Rimbaud, le poète.)
La dernière pièce rimbaldienne proposée par John Zorn emprunte son titre, Conneries, à une section de l'Album zutique où sont regroupés trois sonnets signés Rimbaud, Jeune goinfre, Paris et Cocher ivre. Mais le choix de textes fait par Zorn s'étend à l'ensemble des poèmes de l'Album, avec un retour fréquent aux Remembrances du vieillard idiot, pastiche du bon François Coppée. C'est Mathieu Amalric qui prête sa voix dans ce morceau, disant, criant, hurlant les textes, soutenu par John Zorn au piano, à l'orgue, à la guitare, à la batterie, au saxophone alto et aux divers bruitages et bidouillages acoustiques. Collage éclaté, tonitruant, cette composition devrait heurter les fines oreilles bien éduquées qui la trouveront inaudible...
Tant pis pour elles.
(*) Tara Helen O'Connor, flute ; Rane Moore, clarinette ; Alex Lipowski, vibraphone ; Steve Beck, piano ; Erik Carlson, violon ; Elizabeth Weisser, alto ; Chris Gross, violoncelle ; Brad Lubman, direction.
(**) Stephen Gosling, piano ; Trevor Dunn, basse et Kenny Wollesen, batterie.
PS : Dire la poésie est un art difficile, oui, mais qui réserve, à l'occasion, des surprises, comme cette version de Matinée d'ivresse, dite en deux langues, avec un décalage dans les voix qui en fait un tout autre objet poétique...
Lizzy Mercier Descloux et Patti Smith.
samedi 15 septembre 2012
... et le chant de tous
... y el canto de todos que es mi propio canto.
... et le chant de tous, qui est encore mon chant.
Violeta Parra, Gracias a la Vida, 1966.
En terminant sur cette allusion au « chant de tous », Violeta Parra ne songeait probablement pas aux foules qui allaient, avec une ferveur massacreuse, reprendre en chœur sa chanson devenue rengaine, et pas seulement à la Fête de l'Humanité...
Ce qu'elle avait enregistré, en 1966, un an avant de se donner la mort, était une ballade délicate, un merci à la vie qui résonnait comme un adieu :
Extrait de Las últimas composiciones de Violeta Parra, 1967.
L'interprétation que devait, dix ans plus tard, en donner Colette Magny, avec Mara à la guitare et Patrice Caratini à la contrebasse, suivait la même ligne de sereine mélancolie :
Extrait de Chili un peuple crève...,
enregistré en 1976 avec Maxime Le Forestier et Mara.
Cette chanson a été reprise sur le disque Inédits et Introuvables,
qui, non réédité, est bien sûr redevenu introuvable.
Si j'étais cohérent, je devrais en vouloir à Joan Baez dont le coup de pouce, dans son album de 1974 et surtout dans ses concerts, allait propulser cette chanson sur la scène mondiale avec une rythmique qui n'était pas vraiment la sienne...
Mais je ne suis pas cohérent.
Et puis, comment en vouloir à une grande interprète qui sait aussi prêter sa voix à de plus grandes, comme elle le fait ici :
Mercedes Sosa - La Negra - et Joan Baez, le 5 juin 1988 à Xanten, en Allemagne.
lundi 3 septembre 2012
Un homme de mesures
Tous les trois mois, avec une régularité de métronome, je me rends chez mon médecin de référence, afin qu'il renouvelle le traitement au long cours qui devrait me conduire à mourir en excellente santé, voire même à ne pas mourir du tout. J'y suis allé dans la matinée, et j'ai dû attendre un peu : une mère de famille de cinq enfants avait obtenu le rendez-vous précédent pour procéder à la révision générale de sa troupe avant la rentrée scolaire. Tout le monde finit par sortir du cabinet, par ordre d'arrivée en scène, à l'exception de l'heureuse maman qui fermait la marche en portant le petit dernier braillard.
Cette sortie interrompit la lecture d'un numéro pas trop ancien du Nouvel Observateur qui traînait dans le vrac des revues de la salle d'attente. Je m'étais attaché à déchiffrer un article passionnant qui m'a livré, dans son introduction, cette intéressante, et même stupéfiante, statistique : il y a, en France, deux fois plus de festivals d'été que de variétés de fromages... Hélas ! je n'ai pas eu le temps de noter les références de cette importante contribution journalistique.
Si parfois, sous la plume de créatifs publicitaires, la Suisse se présente comme « le petit pays des grands fromages », il s'y déroule également des manifestations festivalières et estivales. Mais - ma documentation a des lacunes - j'ignore combien de fromages il y faut pour faire un festival, ou combien de festivals pour faire un fromage...
Du 23 août au 2 septembre se tenait à Saint-Prex, dans le canton de Vaud, la septième édition du St Prex Classics, consacré à la voix, la musique et la danse.
Malgré la présence du grand Murray Perahia, une partie de la presse helvète a préféré faire tout un fromage du « concert conférence » donné par Jacques Attali à la tête du Sinfonietta de Lausanne - pour le concert -, et en compagnie de Darius Rochebin - pour la conférence. Le Sinfonietta devait y interpréter le Concerto pour 2 violons en ré mineur, BWV 1043, de Johann Sebastian Bach, et les Ouvertures des Noces de Figaro et de Don Giovanni, de Wolfgang Amadeus Mozart. Darius Rochebin, quant à lui, devait animer une causerie intitulée Musique et Économie...
Cela devait se passer le samedi 1er septembre, mais je n'ai trouvé ni compte-rendu ni vidéo permettant de se faire une idée de cet événement de la vie musicale.
(C'est dommage, on aurait aimé voir si la gestuelle du chef Attali avait progressé depuis sa prestation avec l'Orchestre Universitaire de Grenoble...)
On pourra cependant constater que notre grand économiste a profité de sa présence en Suisse pour accorder à la presse quelques entretiens. Le plus substantiel a été réalisé par Christophe Passer, qui l'a mis en ligne le 29 août, à 11 h 31, sur le site de L'Hebdo « bon pour la tête ».
On y devine la personnalité musicale de ce maître très éclairé :
Question : (...) Vous n’aimez pas la musique contemporaine ?
Réponse : Il m’arrive tout de même de diriger parfois du Ravel, qui n’est pas tout à fait contemporain, mais presque. Et je ne crois absolument pas que la musique atonale ait le moindre avenir. Pour moi, c’est une impasse. La musique doit renvoyer à la nature. Elle s’inscrit depuis toujours dans ses relations avec des mélodies populaires, même dans ses partitions les plus savantes. La musique atonale, je l’ai écrit il y a longtemps, renvoie au contraire à des conceptions très technocratiques, voire bureaucratiques, de la société. Au moment où elle est apparue, la musique atonale annonçait le régime soviétique.
Mais surtout, le « presque » contemporain de Ravel nous fournit généreusement de quoi penser :
La « présence musicale » de Jacques Attali est probablement tout à fait contournable, mais il est certain qu'il aimerait que sa présence médiatique continue à faire quelque « bruit » - « La musique, c’est du bruit mis en ordre. », dit-il...
Aussi le retrouve-t-on, ce lundi, dans Le Parisien, pour un entretien « absolument incontournable » où il nous rappelle que, « face à la crise », en ce « mois de tous les dangers », il connaît, lui, les solutions :
Mais on pense que 316 mesures battues par le chef Attali, ça risque de faire un peu long...
PS :Un cadeau, en souvenir de l'époque où arrivaient sur ma platine, et dans le plus grand désordre, les enregistrements de l'intégrale des concertos pour piano de Mozart, par Murray Perahia.
Il est ici avec le Chamber Orchestra of Europe, qu'il dirige dans le dernier concerto pour piano de Mozart, le K 595. C'était en 1991.
(Je n'ai trouvé que deux mouvements...)
Comment dit-on « incontournable » en français ?
Cette sortie interrompit la lecture d'un numéro pas trop ancien du Nouvel Observateur qui traînait dans le vrac des revues de la salle d'attente. Je m'étais attaché à déchiffrer un article passionnant qui m'a livré, dans son introduction, cette intéressante, et même stupéfiante, statistique : il y a, en France, deux fois plus de festivals d'été que de variétés de fromages... Hélas ! je n'ai pas eu le temps de noter les références de cette importante contribution journalistique.
Les fromages de Suisse.
Si parfois, sous la plume de créatifs publicitaires, la Suisse se présente comme « le petit pays des grands fromages », il s'y déroule également des manifestations festivalières et estivales. Mais - ma documentation a des lacunes - j'ignore combien de fromages il y faut pour faire un festival, ou combien de festivals pour faire un fromage...
Du 23 août au 2 septembre se tenait à Saint-Prex, dans le canton de Vaud, la septième édition du St Prex Classics, consacré à la voix, la musique et la danse.
Malgré la présence du grand Murray Perahia, une partie de la presse helvète a préféré faire tout un fromage du « concert conférence » donné par Jacques Attali à la tête du Sinfonietta de Lausanne - pour le concert -, et en compagnie de Darius Rochebin - pour la conférence. Le Sinfonietta devait y interpréter le Concerto pour 2 violons en ré mineur, BWV 1043, de Johann Sebastian Bach, et les Ouvertures des Noces de Figaro et de Don Giovanni, de Wolfgang Amadeus Mozart. Darius Rochebin, quant à lui, devait animer une causerie intitulée Musique et Économie...
Cela devait se passer le samedi 1er septembre, mais je n'ai trouvé ni compte-rendu ni vidéo permettant de se faire une idée de cet événement de la vie musicale.
(C'est dommage, on aurait aimé voir si la gestuelle du chef Attali avait progressé depuis sa prestation avec l'Orchestre Universitaire de Grenoble...)
On pourra cependant constater que notre grand économiste a profité de sa présence en Suisse pour accorder à la presse quelques entretiens. Le plus substantiel a été réalisé par Christophe Passer, qui l'a mis en ligne le 29 août, à 11 h 31, sur le site de L'Hebdo « bon pour la tête ».
On y devine la personnalité musicale de ce maître très éclairé :
Question : (...) Vous n’aimez pas la musique contemporaine ?
Réponse : Il m’arrive tout de même de diriger parfois du Ravel, qui n’est pas tout à fait contemporain, mais presque. Et je ne crois absolument pas que la musique atonale ait le moindre avenir. Pour moi, c’est une impasse. La musique doit renvoyer à la nature. Elle s’inscrit depuis toujours dans ses relations avec des mélodies populaires, même dans ses partitions les plus savantes. La musique atonale, je l’ai écrit il y a longtemps, renvoie au contraire à des conceptions très technocratiques, voire bureaucratiques, de la société. Au moment où elle est apparue, la musique atonale annonçait le régime soviétique.
Mais surtout, le « presque » contemporain de Ravel nous fournit généreusement de quoi penser :
La musique et la finance ont de grands rapports. Ce sont, dans les deux cas, des activités virtuelles, universelles, qui peuvent se développer de manière rapide et créative. Quand je veux voir l’avenir d’un pays, j’écoute où en est sa musique. C’est pourquoi, par exemple, je ne crois pas du tout à l’avenir de la Chine comme force prééminente : elle n’a jamais réussi à nous imposer sa musique. Mais je crois beaucoup à la montée en puissance du Brésil, de l’Afrique, ou de l’Inde, qui ont désormais une présence musicale planétaire absolument incontournable.
La « présence musicale » de Jacques Attali est probablement tout à fait contournable, mais il est certain qu'il aimerait que sa présence médiatique continue à faire quelque « bruit » - « La musique, c’est du bruit mis en ordre. », dit-il...
Aussi le retrouve-t-on, ce lundi, dans Le Parisien, pour un entretien « absolument incontournable » où il nous rappelle que, « face à la crise », en ce « mois de tous les dangers », il connaît, lui, les solutions :
Le rapport de la commission que j’avais produit proposait 316 mesures sans impact budgétaire.
Mais on pense que 316 mesures battues par le chef Attali, ça risque de faire un peu long...
Jacques Attali et un spécialiste des fausses notes.
(Remise du fameux rapport aux 316 mesures.)
PS :Un cadeau, en souvenir de l'époque où arrivaient sur ma platine, et dans le plus grand désordre, les enregistrements de l'intégrale des concertos pour piano de Mozart, par Murray Perahia.
Il est ici avec le Chamber Orchestra of Europe, qu'il dirige dans le dernier concerto pour piano de Mozart, le K 595. C'était en 1991.
(Je n'ai trouvé que deux mouvements...)
Premier mouvement.
Troisième mouvement.
Comment dit-on « incontournable » en français ?
dimanche 3 juin 2012
Le saxophone à pédales
Sans aucun doute, il est concevable de construire une variété d'harmonium rudimentaire ne jouant que le registre du saxophone.
Mais Guillaume Perret ne pratique pas ce type d'instrument à pédales. D'habitude il souffle dans un saxophone ténor - voire soprano -, qui semble équipé comme pour un électrocardiogramme, et les pédales lui servent à modifier à son gré le son émis et produire à volonté ce que l'on nomme, en franglo-saxon, des effects.
Cela s'appelle un saxophone électrique et avec un tel engin on peut faire n'importe quoi.
Guillaume Perret, lui, a choisi de faire de la musique.
Guillaume Perret et son groupe, The Electric Epic, ont eu, il y a quelque temps, les honneurs de la presse à l'occasion de la sortie de leur premier disque. La critique a probablement été très impressionnée de le voir paraître sous le prestigieux label Tzadik, celui de John Zorn...
On pourra lire, avec intérêt ou amusement, l'article dithyrambique de Dominique Queillé, dans Libération-Next du 13 avril. On y découvre, narré dans le plus (artificiellement) fleuri des langages, le récit halluciné d'un concert de l'Epic durant le festival Banlieues Bleues et la merveilleuse histoire du vaillant petit saxophoniste savoyard.
On regrette de n'avoir pas été présent au Blanc-Mesnil :
Entre rage et émotion, fondamentalement jazz (chorus compris) mais toujours sur un fil à faire valser les étiquettes, le saxophoniste et son Electric Epic ont pulvérisé une matière sonore éclatée dont l’énergie ne déparerait pas les scènes des Eurockéennes ou de la Route du rock. Une poésie urbaine à la fois sauvage et tendre, mise en orbite par une ouverture hypnotique dans l’obscurité. Avec juste un faisceau rouge éclairé dans le pavillon du saxo, le jeune jazzman scande le frémissement de l’ébullition à venir. (...) S’y coagule une appétence maîtrisée des effets électrifiés - pédales et autres machines - dont les bidouillages au service d’un chaos collectif en pleine cohésion accélèrent les courants alternatifs, passant d’une écriture à la lettre à l’impro débridée. Distorsion, fusion, nouveau son. Répit organique et plus intimiste, une composition pour bec tempère la montée de sève trash galvanisante.
Et le directeur du festival aurait finement conclu :
« Ils ont mis la barre très haut ! »
Après avoir proféré le retentissant « Yesssssss... » qui s'impose, le lecteur apprendra, notamment, que notre « prodige français surgi de nulle part » est natif d'Annecy, et que, « plutôt routard, sac à dos et cuivre en bandoulière », ce « sage garnement autodidacte, âgé de 31 ans, (...) n’en fait qu’à sa tête depuis de brillantes études au conservatoire (classique et jazz) ». Et il n'en reviendra pas en lisant qu'« à la réception du disque, John Zorn a réagi par trente pages de mail, commentant chaque morceau, avant de conclure par « Huge respect » (total respect) ». Mais on l'avait déjà prévenu que John Zorn avait « édité sans délai » ce disque et cela « malgré un calendrier booké pour les deux prochaines années ».
Si, conquis par cette prose, le lecteur se mettait à chercher naïvement le cédé chroniqué de si promotionnelle manière - assavoir un certain Brutalum Voluptuous, « manifeste sonique dans le siècle » (!) que Dominique Queillé prétend avoir écouté -, il n'en trouverait aucune trace dans le catalogue Tzadik... Il y trouvera un Guillaume Perret & The Electric Epic par Guillaume Perret & The Electric Epic, ne comportant, en outre, aucune plage intitulée Brutalum Voluptuous.
(Les programmes du New Morning et du festival de jazz de la Défense, où notre saxophoniste doit bientôt se produire avec sa formation, reprennent tous deux la même fausse information...)
Peu importe l'origine de cette bévue, la musique de Guillaune Perret est là.
Et depuis quelque temps déjà...
Si une critique paresseuse la découvre maintenant, les amateurs avaient pu déjà l'entendre dans des salles où l'on n'attend pas le coup de baguette miraculeuse du magicien John Zorn pour écouter les vrais musiciens.
Par exemple au Triton - 11bis rue du Coq Gaulois, Les Lilas, métro Porte des Lilas - où a été tournée cette vidéo qui est un bel hommage au jazz éthiopien :
Quant au fameux Brutalum Voluptuous, c'est bien un morceau du groupe, prévu sur la maquette, disponible en ligne, de leur premier disque.
Le voici :
Mais Guillaume Perret ne pratique pas ce type d'instrument à pédales. D'habitude il souffle dans un saxophone ténor - voire soprano -, qui semble équipé comme pour un électrocardiogramme, et les pédales lui servent à modifier à son gré le son émis et produire à volonté ce que l'on nomme, en franglo-saxon, des effects.
Cela s'appelle un saxophone électrique et avec un tel engin on peut faire n'importe quoi.
Guillaume Perret, lui, a choisi de faire de la musique.
The Electric Epic :
Guillaume Perret, saxophone à pédales;
Jim Grandcamp, guitare électrique;
Philippe Bussonnet, guitare basse;
Yoann Serra, batterie.
(Jazz sous les pommiers, 2 juin 2011.)
Guillaume Perret et son groupe, The Electric Epic, ont eu, il y a quelque temps, les honneurs de la presse à l'occasion de la sortie de leur premier disque. La critique a probablement été très impressionnée de le voir paraître sous le prestigieux label Tzadik, celui de John Zorn...
On pourra lire, avec intérêt ou amusement, l'article dithyrambique de Dominique Queillé, dans Libération-Next du 13 avril. On y découvre, narré dans le plus (artificiellement) fleuri des langages, le récit halluciné d'un concert de l'Epic durant le festival Banlieues Bleues et la merveilleuse histoire du vaillant petit saxophoniste savoyard.
On regrette de n'avoir pas été présent au Blanc-Mesnil :
Entre rage et émotion, fondamentalement jazz (chorus compris) mais toujours sur un fil à faire valser les étiquettes, le saxophoniste et son Electric Epic ont pulvérisé une matière sonore éclatée dont l’énergie ne déparerait pas les scènes des Eurockéennes ou de la Route du rock. Une poésie urbaine à la fois sauvage et tendre, mise en orbite par une ouverture hypnotique dans l’obscurité. Avec juste un faisceau rouge éclairé dans le pavillon du saxo, le jeune jazzman scande le frémissement de l’ébullition à venir. (...) S’y coagule une appétence maîtrisée des effets électrifiés - pédales et autres machines - dont les bidouillages au service d’un chaos collectif en pleine cohésion accélèrent les courants alternatifs, passant d’une écriture à la lettre à l’impro débridée. Distorsion, fusion, nouveau son. Répit organique et plus intimiste, une composition pour bec tempère la montée de sève trash galvanisante.
Et le directeur du festival aurait finement conclu :
« Ils ont mis la barre très haut ! »
Après avoir proféré le retentissant « Yesssssss... » qui s'impose, le lecteur apprendra, notamment, que notre « prodige français surgi de nulle part » est natif d'Annecy, et que, « plutôt routard, sac à dos et cuivre en bandoulière », ce « sage garnement autodidacte, âgé de 31 ans, (...) n’en fait qu’à sa tête depuis de brillantes études au conservatoire (classique et jazz) ». Et il n'en reviendra pas en lisant qu'« à la réception du disque, John Zorn a réagi par trente pages de mail, commentant chaque morceau, avant de conclure par « Huge respect » (total respect) ». Mais on l'avait déjà prévenu que John Zorn avait « édité sans délai » ce disque et cela « malgré un calendrier booké pour les deux prochaines années ».
Si, conquis par cette prose, le lecteur se mettait à chercher naïvement le cédé chroniqué de si promotionnelle manière - assavoir un certain Brutalum Voluptuous, « manifeste sonique dans le siècle » (!) que Dominique Queillé prétend avoir écouté -, il n'en trouverait aucune trace dans le catalogue Tzadik... Il y trouvera un Guillaume Perret & The Electric Epic par Guillaume Perret & The Electric Epic, ne comportant, en outre, aucune plage intitulée Brutalum Voluptuous.
(Les programmes du New Morning et du festival de jazz de la Défense, où notre saxophoniste doit bientôt se produire avec sa formation, reprennent tous deux la même fausse information...)
Peu importe l'origine de cette bévue, la musique de Guillaune Perret est là.
Et depuis quelque temps déjà...
Si une critique paresseuse la découvre maintenant, les amateurs avaient pu déjà l'entendre dans des salles où l'on n'attend pas le coup de baguette miraculeuse du magicien John Zorn pour écouter les vrais musiciens.
Par exemple au Triton - 11bis rue du Coq Gaulois, Les Lilas, métro Porte des Lilas - où a été tournée cette vidéo qui est un bel hommage au jazz éthiopien :
Quant au fameux Brutalum Voluptuous, c'est bien un morceau du groupe, prévu sur la maquette, disponible en ligne, de leur premier disque.
Le voici :
(Cet enregistrement date de 2009.)
samedi 26 mai 2012
Authenticité de la chemise à carreaux
Histoire sans doute de nous changer des bredouillis prémonitoires de monsieur Gérard Longuet, l'une des premières déclarations du nouveau ministre de la Défense a rendu hommage à François Morvan, disparu le 19 mai. Ce n'est que par la suite, et juste à temps pour les obsèques, qu'est venu le communiqué assez creux du ministère de la Communication – qui fait aussi la Culture.
Selon Ouest-France, monsieur Jean-Yves Le Drian, par ailleurs président du Conseil de régional de Bretagne, aurait déclaré, samedi, en apprenant la nouvelle :
Ajoutant, pour se montrer connaisseur :
« Plus jamais la polka joli coucou ne sera pareille ! »
Notre ministre défenseur de la « culture populaire bretonne » aurait pu ressasser le lieu commun habituel et se contenter de dire que, sans les frères Morvan, la polka Joli coucou serait maintenant, comme une bonne partie du répertoire de kan ha diskan de leur région, totalement oubliée... Sa formule passe-partout possède au moins le mérite de laisser entendre que François Morvan a fait partie, avec ses frères, d'un groupe de chanteurs d'un talent exceptionnel.
Formellement le kan ha diskan est une technique vocale permettant à un groupe d'au moins deux voix, en général de même tessiture, de produire, en se relayant d'une phrase sur l'autre, un chant continu. On peut imaginer que la mise en place de ces reprises, sur un rythme de croisière bien accentué et plutôt rapide, exige une cohésion sans faille de la part des interprètes. Et on devine que cette exigence est renforcée du simple fait que les chants du kan ha diskan, s'ils racontent une histoire, tragique, héroïque, drôle ou même paillarde, sont avant tout des airs à danser. Ils servent à guider ce que le touriste indifférent désigne indifféremment sous le nom de "gavottes" - dénomination qui a été reprise vernaculairement, alors que se sont maintenus, chez les bretonnants éclairés, des termes plus justes. A toute première vue, superficielle et déficiente, ces danses peuvent sembler un monotone piétinement de la chaîne - ouverte ou fermée - des participants... Pour se persuader qu'il n'en est rien, il suffira au néophyte d'entrer dans la chaîne. S'il n'est pas affecté d'arythmie générale irréversible, il devrait sentir que le pas de la gavotte, qui se développe sur huit temps, et comporte un changement de pied d'appui - à un moment variable selon les airs et, m'a-t-on dit, les régions - n'est pas si simplet et, surtout, ne supporte, de la part du groupe vocal qu'il suit si étroitement, le moindre faux départ ou vrai retard.
Pour saluer François Morvan, on aurait pu dire qu'il avait été tout simplement un grand artiste - et de cela les enregistrements qui figurent sur le CD Les frères Morvan - un demi-siècle de kan ha diskan, édité par Coop Breizh, en témoignent amplement.
On préfère recourir à la thématique convenue du « pan de l'histoire de la Bretagne (...) qui disparaît »...
Et l'on va même jusqu'à ajouter une dose d'authenticité rurale :
Certes, on se demande si c'est le ministre qui bredouille à ce point, ou si la transcription de Ouest-France est défectueuse.
Mais on est certain que jamais sur l'estrade François Morvan n'aurait ainsi bafouillé...
Selon Ouest-France, monsieur Jean-Yves Le Drian, par ailleurs président du Conseil de régional de Bretagne, aurait déclaré, samedi, en apprenant la nouvelle :
« Avec le décès de François Morvan, c'est un pan de l'histoire de la Bretagne, une partie de la culture populaire bretonne qui disparaît. »
« Plus jamais la polka joli coucou ne sera pareille ! »
Certes.
Mais « pareille » à quoi ?
Après l'avoir apprise de leur mère Augustine, qui devait la tenir de son père Guillaume, les frères Morvan l'ont chantée à quatre - il y avait Yves, François, Henri et Yvon -, à partir de 1958, dans les festoù noz de la région. Elle est devenue leur chanson la plus demandée, et l'est restée. Ils l'ont interprétée à trois, après la mort de l'ainé en 1984. Quand François a décidé de se retirer, en 1999, les deux cadets ont continué à chanter cette fameuse polka plus jamais pareille...
On les voit ici en donner une belle interprétation, avec le soutien discret des musiciens du groupe Red Cardel :
Mais « pareille » à quoi ?
Après l'avoir apprise de leur mère Augustine, qui devait la tenir de son père Guillaume, les frères Morvan l'ont chantée à quatre - il y avait Yves, François, Henri et Yvon -, à partir de 1958, dans les festoù noz de la région. Elle est devenue leur chanson la plus demandée, et l'est restée. Ils l'ont interprétée à trois, après la mort de l'ainé en 1984. Quand François a décidé de se retirer, en 1999, les deux cadets ont continué à chanter cette fameuse polka plus jamais pareille...
On les voit ici en donner une belle interprétation, avec le soutien discret des musiciens du groupe Red Cardel :
Henri et Yvon Morvan, interprétant Joli coucou
avec le groupe Red Cardell, à Callac (Côtes d'Armor).
Formellement le kan ha diskan est une technique vocale permettant à un groupe d'au moins deux voix, en général de même tessiture, de produire, en se relayant d'une phrase sur l'autre, un chant continu. On peut imaginer que la mise en place de ces reprises, sur un rythme de croisière bien accentué et plutôt rapide, exige une cohésion sans faille de la part des interprètes. Et on devine que cette exigence est renforcée du simple fait que les chants du kan ha diskan, s'ils racontent une histoire, tragique, héroïque, drôle ou même paillarde, sont avant tout des airs à danser. Ils servent à guider ce que le touriste indifférent désigne indifféremment sous le nom de "gavottes" - dénomination qui a été reprise vernaculairement, alors que se sont maintenus, chez les bretonnants éclairés, des termes plus justes. A toute première vue, superficielle et déficiente, ces danses peuvent sembler un monotone piétinement de la chaîne - ouverte ou fermée - des participants... Pour se persuader qu'il n'en est rien, il suffira au néophyte d'entrer dans la chaîne. S'il n'est pas affecté d'arythmie générale irréversible, il devrait sentir que le pas de la gavotte, qui se développe sur huit temps, et comporte un changement de pied d'appui - à un moment variable selon les airs et, m'a-t-on dit, les régions - n'est pas si simplet et, surtout, ne supporte, de la part du groupe vocal qu'il suit si étroitement, le moindre faux départ ou vrai retard.
Pour saluer François Morvan, on aurait pu dire qu'il avait été tout simplement un grand artiste - et de cela les enregistrements qui figurent sur le CD Les frères Morvan - un demi-siècle de kan ha diskan, édité par Coop Breizh, en témoignent amplement.
On préfère recourir à la thématique convenue du « pan de l'histoire de la Bretagne (...) qui disparaît »...
Et l'on va même jusqu'à ajouter une dose d'authenticité rurale :
Chemise à carreaux, casquette sur la tête, grâce à lui le Kan ha diskan est sorti de l'oubli en devenant un hymne si révélateur de l'âme bretonne.
Certes, on se demande si c'est le ministre qui bredouille à ce point, ou si la transcription de Ouest-France est défectueuse.
Mais on est certain que jamais sur l'estrade François Morvan n'aurait ainsi bafouillé...
PS : Je n'ai pas trouvé de vidéo des frères Morvan en trio... Il faut donc imaginer les bras de François sur les épaules de ses deux cadets, et pour entendre sa voix, fermer les yeux et écouter les enregistrements.
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