"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.
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jeudi 27 décembre 2012

Soirée d'anniversaire

Ce fut une bien curieuse idée que de me faire naître à la date où je suis né...

Mais je ne puis m'en prendre au choix que firent jadis mes chers parents puisque bon nombre d'indices convergents m'ont depuis longtemps conduit à penser qu'il n'y eut, de leur part, pas de choix du tout.

C'est donc à la veille d'une fin de monde annoncée qui fit long feu que j'entrai dans ma grande année climatérique.

Et cela fait une semaine qu'à ma grande surprise, cela dure...

Une ancienne tradition voyait en cette soixante-troisième, où je survis encore un peu, une année critique de la vie humaine. S'y rencontrent et s'y renouvellent, en effet, les influences cycliques des sept planètes, qui gouvernent la vie du corps, et des neuf muses, qui gouvernent celle de l'esprit...

On me pardonnera l'outrecuidance de renvoyer là-dessus à un billet de mon ancien blogue où, citations de Censorinus à l'appui, tout ceci se trouve un peu détaillé. Cela reste sans doute lisible, puisque, il y a deux ans,  j'étais beaucoup plus jeune que désormais, et j'avais par conséquent le style plus alerte et l'orthographe plus assurée.

Et puis, peut-être, voulais-je alors, sourire en coin, « au ciel bleu croire », comme disait « le Victor Hugo du XXe siècle »...

A moins que je n'y crusse vraiment :

Monique Morelli, Maintenant que la jeunesse...
Poème de Louis Aragon.
(extrait de Le nouveau crève-cœur, Gallimard, 1948.)
Musique de Lino Leonardi.

En taillant dans les vers de remplissage d'une plate horizontalité, assez coutumiers de notre auteur, d'habiles communicant(e)s pourraient utiliser cette parfaite aragonnerie pour vanter, auprès des « seniors » débutants, les « produits » qui leur ont été réservés, après étude minutieuse de leurs appétences en cours de réduction.

Malgré quelques désagréments et/ou alertes, je ne m'étais guère soucié de rejoindre cette classe d'âge officielle.

Mais le vieillissement est aussi affaire d'identité sociale, celle qu'atteste certains papiers ou qui se lit dans le regard des autres.

C'est ainsi que je fus rappelé à l'ordre, il y a deux mois, lors d'une réunion amicale où j'avais été indirectement invité par un pétulant jeune homme, à quelques jours de son anniversaire. J'y fus présenté à l'assemblée de trentenaires - ou en voie de l'être - qui s'était réunie chez lui comme un exemplaire d'humanité vétuste, et j'y fus traité comme tel, sur un ton gentiment goguenard mais insistant, dans la conversation qui s'installa. Je sentais que cela n'était pas le simple reflet ironiquement bienveillant de mes propres pirouettes sur mon âge canonique, et il me fut assez difficile de prendre ce qui venait comme cela venait et cum grano salis - d'autant que la mouture n'était pas trop fine. Je finis par me demander si l'on ne m'avait pas réservé un rôle pour un dîner de (vieux) con...

Mais de dîner, il ne fut pas question. J'ignorais qu'il s'agissait d'une soirée collective à thème défoulatoire - beuverie effrénée, partouze forcenée, défonce carabinée, tournoi de mikado ou marathon de karaoké, peu importe... Lorsque je quittai les lieux, le maître de cérémonie, après s'être poliment inquiété de ma santé déclinante, me confia que finalement, oui, il avait eu tort de me faire dire de venir. Je me gardai bien de l'assurer que, oui, cela avait été une erreur.

Cela en aurait été une à n'importe quel âge de ma vie, mais la sensation de mise à l’écart pour cause d'ancienneté a persisté, et creusé son sillon, qui, depuis, a tout à fait pris l'apparence d'une ride...

Avant de vivre avec intensité le « passage de la soixantaine » dont on me parle ici ou là depuis une bonne poignée d'années, de m'inscrire aux clubs des seniors de Trifouillis-en-Normandie, et de partir avec eux et ma valise à roulettes vers ces pays où « il fait un temps à n'y pas croire », il va falloir que je soigne cette dépression climatérique qui gagne du terrain.

Un article du Figaro Santé me rassure partiellement : la faculté s'inquiète de plus en plus sérieusement de la « dépression des seniors ». L'encadré des symptômes caractéristiques, où je fais quasiment un sans faute, confirme mon auto-diagnostic. Cependant - et c'est toujours le cas lorsque je me trouve une maladie -, certaines modalités de soins m'inquiètent un peu. On peut y lire, en effet, que, si le recours aux anti-dépresseurs est en général efficace,

En cas d'échecs thérapeutiques ou de contre-indications médicales à ces médicaments, il reste alors la solution des électrochocs: « Deux à trois séances hebdomadaires (sous anesthésie générale) pendant trois ou quatre semaines suffisent le plus souvent. Hormis quelques troubles de la mémoire dans les semaines qui suivent, il n'y a pas d'effets indésirables gênants et les résultats sont vraiment bons. Il ne faut donc pas en avoir peur quand toutes les autres solutions ont été épuisées », conclut le Pr Boulenger. Ce qui compte, c'est l'obtention d'un bon résultat…

De quoi me flanquer des angoisses en prime...

lundi 15 octobre 2012

Les vertus du chocolat

La saison des Ig® Nobel Prizes vient à peine de se terminer et certains chercheurs se mettent déjà sur les rangs pour l'année prochaine.

Le blogue Big Browser nous en fait découvrir un, en la personne du docteur Franz Messerli, cardiologue reconnu, qui vient de publier, dans The New England Journal of Medicine, un court article intitulé Chocolate Consumption, Cognitive Function, and Nobel Laureates. Il y est question de consommation de chocolat, de capacités cognitives et de lauréats du prix Nobel...

Depuis quelques années, on n'en finit pas de découvrir les propriétés bénéfiques de l’ingestion de substances cacaotées. J'ignore si l'on a déjà étudié les effets du gavage au chocolat dans le domaine de la cardiologie, mais notre bon docteur a préféré explorer un territoire situé à l'écart de celui dont il a fait sa spécialité. Il a donc abordé le rivage flou des sciences dits cognitives, où il était au moins assuré de n'être pas seul à grignoter ses tablettes de noir amer. De nombreuses études, en effet, ont déjà prétendu prouver que la consommation de chocolat avait d'heureuses conséquences : « réduction des risques de démence, meilleures performances lors de tests cognitifs, meilleures capacités intellectuelles chez les personnes âgées... », tout cela, semble-t-il, à cause de la présence de bienfaisants flavonoïdes. Le docteur Franz Messerli s'est avancé sur ces sentiers battus et rebattus avec sa petite idée : considérant que le nombre de prix Nobel obtenus par un pays pouvait être un sûr indicateur de sa vitalité intellectuelle, il a entrepris d'étudier la relation qui pouvait être établie entre ce nombre de récompenses Nobel, rapporté à dix millions d'habitants, et la quantité moyenne de chocolat consommée par les citoyen(ne)s de cette paisible et intelligente nation.

Cette étude semble avoir été assez facile à conduire, et notre chercheur a pu la mener tout en surveillant d'un œil ses patient(e)s en train de se malmener les coronaires en pédalant dans le vide.

Il a, dit-il, chargé la liste des Nobel sur le Wikipedia en anglais et regroupé les données chocolatées des pays nobélisés en utilisant les sites de Chocosuisse, Theobroma-cacao et Caobisco... La suite, qui a consisté à chercher un « ajustement linéaire » entre les deux séries numériques obtenues, est à la portée d'un enfant de cinq ans initié à l'usage d'un tableur.

En quelques clics, votre futur prix Nobel nourri à la blédine cacaotée pourra au moins obtenir ceci :


Disposant de deux séries de données - X, la consommation de chocolat par habitant, et Y, le nombre de prix Nobel pour dix millions d'habitants - dont les variations semblent conjointes, on peut toujours tenter de trouver une formule du type Y = aX + b qui les lierait. Un simple graphique tel que celui de la figure précédente permet de pifométrer la pertinence de cette tentative en observant l'alignement relatif des points de la représentation. Mais l'arbitre privilégié sera le résultat du calcul du « soi-disant coefficient de corrélation » r, pour reprendre l'expression du grand mathématicien Maurice Fréchet, très critique sur son usage. Cette quantité, comprise entre - 1 et + 1, est l'objet de multiples interprétations selon les contextes disciplinaires d'utilisation. C'est plus un indice de scientificité factice qu'un critère scientifique indiscutable. Pourtant la notion de « corrélation » qui en découle a fait sa route dans les esprits et fait son trou dans les discours sérieux - ou ceux qui se veulent tels. On peut imaginer, par exemple, qu'une bonne tête décomplexée nous annonce qu'immigration et délinquance sont deux phénomènes « fortement corrélés »...

Ici, le coefficient affiché est de 0,791. Il n'est pas de ceux qui pousseraient un chercheur en physique  à aller danser nu, avec des fleurs dans les cheveux, sur la place publique, en hurlant « Eurêka ! Eurêka ! » jusqu'à ce qu'il soit pris en charge par la gendarmerie en maraude... Franz H. Messerli le juge cependant significatif, mais il n'est pas physicien. Pourtant, il fait un peu la fine bouche, car il observe qu'en écartant la Suède, réputée mauvaise joueuse dans l'attribution des Nobel, il remonterait à 0,862. On pourrait lui suggérer de se débarrasser également de l'Allemagne, car il semble qu'alors son score deviendrait quasiment olympique... Mais ce serait sans doute inutile, car notre auteur a apparemment décidé d'être content : il estime avoir établi un fort lien de corrélation entre la consommation de chocolat et les capacités cognitives des habitants d'un pays.

Il y croit.

Il y croit tellement qu'il va jusqu'à affirmer :

La pente de la droite de régression nous permet d'estimer qu'il faudrait consommer environ 0,4 kg de chocolat de plus par habitant et par an pour augmenter d'une unité le nombre des lauréats au prix Nobel d'un pays donné.

Cependant, il se défend d'être de ceux qui confondent corrélation et causalité.

Of course, a correlation between X and Y does not prove causation but indicates that either X influences Y, Y influences X, or X and Y are influenced by a common underlying mechanism.

Dit-il clairement, mais en anglais.

(Alors Big Browser traduit :

Bien sûr, une corrélation entre X et Y ne prouve aucunement un lien de causalité, mais indique que soit X influence Y, soit Y influence X, soit X et Y sont influencés par un mécanisme sous-jacent commun.)

Persuadé des effets bénéfiques de la consommation de chocolat, Franz H. Messerli a un faible pour la première explication, mais envisage la deuxième avec une égale objectivité. Il nous explique qu'il est tout fait concevable que, dans un pays capable de produire des Nobel, les habitants soient assez intelligents pour reconnaître les bienfaits du chocolat et, en conséquence, augmenter les quantités ingérées. Il admet, cependant, qu'il est assez peu probable que l'attribution d'un prix Nobel puisse conduire à un accroissement durable de cette consommation, même si une hausse temporaire peut être enregistrée lors des festivités qui accompagnent les célébrations de ce bonheur national.

On voit que l'hypothèse selon laquelle le docteur Franz H. Messerli a pris les lecteurs du New England Journal of Medicine pour des truffes n'est pas non plus à négliger...

Quoi qu'il en soit, cette brillante étude nous pousse à encourager monsieur Jean-François Copé, qui s'en est révélé particulièrement friand, à continuer de consommer des barres de chocolat avec de la pâte feuilletée autour.

Certes, cela ne fera jamais de lui un prix Nobel, mais, si la moitié seulement de ce que l'on dit est vraie, cela ne pourra pas lui faire de mal non plus.

jeudi 11 octobre 2012

Plus c'est gros..., première rallonge

Comme son premier papier sur les travaux de Robert Lynn avait été un succès - il a figuré en tête des articles les + vus, et il a été cité ici-même -, Quentin Girard a cru possible de nous en offrir une rallonge dans le numéro du 9 octobre du quotidien Libération. Il avait cette fois - enfin ! - trouvé un titre adapté à la beaufitude de second degré de ses lecteurs :

Pénis : une étude mâle biaisée 

(Et de rire...)

Cette illustration, au moins, nous aura été épargnée.
(Libé a choisi quelque chose de plus distancié.)

Ce second article est complété par un entretien avec le docteur Ronald Virag, généralement présenté comme le pionnier de l'andrologie, dont le cabinet, nous dit son site, « est situé dans le 8ème arrondissement de Paris en face de l'entrée principale de l'Elysée » - on ne peut donc pas se tromper. Cet éminent spécialiste, « qui dit avoir vu "15 000 verges dans [s]a vie" », se veut rassurant, comme il se doit dans ces occasions-là, et n'envisage « une chirurgie de reconstruction » que dans les cas extrêmes.

Le texticule de Quentin Girard, simple variation sur la paillarde intitulée L'invalide à la pine de bois, n'ajoute pas grand chose aux remarques qu'il avait déjà faites. Au contraire. Son premier article mettait en évidence l'imposture de Robert Lynn se fournissant en données pipotées sur une page internet au contenu invérifiable, et indiquait clairement que cette manipulation avait pour objectif de produire une confirmation des théories racialistes de J. Philippe Rushton. Le second rappelle ces faits, sans plus, et surtout sans chercher à aller voir plus loin que le bout de la longueur d'un zizi moyen.

Or, dans un pays où il est manifeste que se ravive la tentation raciste, où certains « républicains » autoproclamés « font rimer socialisme avec racisme » - pour reprendre la juste expression de Philippe Alain sur son blogue -, il n'est pas impossible que ces théories fassent un retour parmi nous.

Autant savoir ce qu'elles sont.

 Image d'un temps que l'on croit révolu...
... mais tout le monde peut se tromper.


Il semble que, pour les tenants de ces théories racialistes, la répartition de l'espèce humaine en différentes races ne fasse aucun doute. C'est, à les entendre, une simple observation de bon sens ou un fait de nature non réfutable. Cela ne les empêche pas de passer une bonne partie de leur temps de recherche à aligner ce qu'ils présentent comme des preuves de leurs (pré)conceptions.

Au départ, leur démarche peut se réclamer d'une très ancienne pratique de la méthodologie scientifique, qui consiste à opérer des regroupements dans l'ensemble des objets d'étude, de manière à en obtenir une classification. Ils oublient, cependant, qu'une classification n'a d'intérêt que si elle permet d'enrichir les connaissances que l'on peut avoir de l'ensemble ainsi classifié. Dans le cas de la répartition en groupes raciaux, ce point est bien discutable... 

Pour transformer une classification en un véritable classement  hiérarchisé, il suffit d'y ajouter quelques préjugés. On trouve de ce glissement d'assez nombreux exemples dans l'histoire des sciences biologiques et autres. La plupart du temps, les scientifiques ont été amenés à corriger ces dérives ; seul le racialisme a résisté à ces efforts d'honnêteté intellectuelle. C'est sans doute parce qu'il se fonde essentiellement sur la non pertinence d'un classement posé a priori mais voulant se faire passer pour une classification.

Classement racial selon J. Philippe Rushton.
Extrait de son Race, évolution et comportement.

Le professeur J. Philippe Rushton distingue, comme on le voit, trois races humaines, qu'il a, curieusement, choisi de nommer de manière hétérogène par deux couleurs et une origine géographique. Son principal titre de gloire, dans la famille des savants racialistes, est d'avoir développé la « théorie r–K de l'histoire de vie » - r–K life history theory -, celle-là même que l'article de Robert Lynn prétendait confirmer. Il s'en fait le propagandiste dans l'ouvrage de vulgarisation Race, évolution et comportement dont la seconde édition, spéciale et abrégée, est maintenue en ligne par le Charles Darwin Research Institute, qui semble bien dévoué à cette cause.

Rushton reconnaît qu'il n'est pas l'inventeur de cette théorie r–K, due à un biologiste de l'université de Harvard, Edward Osborne Wilson, qui l'aurait « utilisée pour expliquer les changements de population chez les plantes et les animaux ». Notre auteur, lui, revendique de l'avoir, en toute simplicité, « appliquée aux races humaines »...

Et de nous expliquer ce qu'il en a retenu :

Une histoire de vie est un groupe de traits génétiquement organisés qui ont évolué ensemble pour répondre aux nécessités de la vie -- survie, croissance, et reproduction. Pour ce dont nous avons besoin, r est un terme de l'équation de Wilson qui désigne le taux naturel de reproduction (le nombre de descendants). Le symbole K représente la quantité de soins que les parents prodiguent pour garantir la survie de leur progéniture. Les plantes et les animaux ont différentes stratégies d'histoire de vie. Certains sont plus r et d'autres relativement plus K.

Les stratégies r et K diffèrent par le nombre d’œufs produits. La stratégie r est analogue à un tir à la mitrailleuse. Il y a tellement de coups qu'il y en aura bien un pour frapper la cible. Les animaux à stratégie r produisent beaucoup d'ovules et de spermatozoïdes, s'accouplent souvent et ont une progéniture nombreuse. À l'inverse, les adeptes de la stratégie K sont comme des tireurs isolés. Ils consacrent temps et efforts à quelques tirs bien placés. Ils donnent à leur progéniture beaucoup de soins. Ils travaillent ensemble pour obtenir de la nourriture et un abri, ils aident leurs semblables et ont des systèmes sociaux complexes. C'est pourquoi les animaux à stratégie K ont besoin d'un système nerveux plus complexe et d'un plus gros cerveau, mais produisent moins d'ovules et de
spermatozoïdes.


Dans cette lecture, on retrouve avec plaisir la niaiserie pédagogique de certains darwiniens qui vous présentent les espèces comme les petits personnages des jeux vidéos primitifs du siècle dernier, courant d'une stratégie à l'autre pour gagner des points de vie en faisant bip-bip. Mais au-delà de cet amusement passager, on voit assez où tout cela peut mener.

La scala naturæ, de l'huitre au gorille.

J'ignore si les travaux de Wilson aboutissent à cette énième version de la grande chaîne des êtres que les sciences biologiques ont héritée de la philosophie scolastique, mais c'est ainsi que, de manière assez explicite,  Rushton voit les choses. C'est bien commode puisqu'il ne lui reste plus qu'à ajouter trois maillons, les Noirs, les Blancs et les Orientaux, dans l'ordre :

Comment les trois races se placent-elles sur l’échelle r-K ? (...) Les Orientaux sont les plus K, les Noirs les plus r, et les Blancs se situent entre les deux.

Au cas où l'on n'aurait pas encore bien compris, il fait suivre cette extrapolation de quelques précisions supplémentaires, joliment teintées de subtiles nuances moralisatrices :

Le fait d'être davantage r signifie :
· gestation plus courte
· maturation physique plus précoce (contrôle musculaire, développement osseux et dentaire)
· cerveau plus petit
· puberté plus précoce (âges des premières règles, du premier rapport, de la première grossesse)
· caractères sexuels primaires plus marqués (taille du pénis, du vagin, des testicules, des ovaires)
· caractères sexuels secondaires plus marqués (voix, musculature, fesses, seins)
· contrôle du comportement plus biologique que social (durée du cycle menstruel, périodicité de la réponse sexuelle, prévision possible de l'histoire de vie à partir du début de la puberté)
· taux d'hormones sexuelles plus élevés (testostérone, gonadotropines, hormone folliculostimulante)
· individualité plus marquée (moins de respect de la loi)
· attitudes sexuelles plus permissives
· rapports sexuels plus fréquents (avant et pendant le mariage, et hors mariage)
· liens de couple moins solides
· enfants plus nombreux
· fréquence plus élevée de la négligence ou de l'abandon d'enfants
· maladies plus fréquentes
· espérance de vie plus courte


Après avoir parcouru cette longue liste, on est amené à se demander si notre professeur de psychologie ne ferait pas une sorte de fixette sur la question de la sexualité, surtout envisagée par lui  comme principale source de multiples dérèglements... Ce que ne dément pas l'hypothèse qu'il avance ensuite, et sa manière de la présenter :

La testostérone joue peut-être le rôle d’interrupteur principal, fixant la position des races sur l'échelle r-K. On sait que cette hormone sexuelle mâle influe sur l'idée de soi, le tempérament, la sexualité, l'agressivité et l'altruisme. Elle contrôle le développement des muscles et la gravité de la voix. Elle contribue aussi à l'agressivité et aux comportements à problèmes. Une étude portant sur plus de 4000 vétérans de l'armée a montré que les taux de testostérone élevés sont prédictifs d'une criminalité plus importante, de l'abus d'alcool et de drogues, de l'inconduite militaire, et de la multiplicité des partenaires sexuels.

Ainsi, c'est pour venir en renfort de cette théorie ridicule - mais qui a tout pour séduire nos actuels beaufs décomplexés - que le professor emeritus Robert Lynn s'est rendu coupable d'une imposture...

Les moralisateurs n'ont plus de moralité, faut croire...

jeudi 4 octobre 2012

Plus c'est gros...

Il est probable que l'intelligence humaine soit largement perfectible, mais il semble encore plus probable que l'humanité n'use que très parcimonieusement de cette possibilité.

En témoigne, notamment, la persistance, dans le domaine de la pensée dite scientifique, de bon nombre de fadaises en forme d'inepties.

Sur son site personnel, Richard Lynn, psychologue, diplômé de Cambridge et professor emeritus de l'université d'Ulster, indique, dans la présentation de ses travaux, quelles grandes découvertes il a faites concernant la délicate question de l'encéphale féminin et de l'intellect de même genre qui lui est associé.  

Ses travaux sur l'intelligence et la taille du cerveau l'ont amené, dit-il, à prendre en considération le fait que les femmes ont des cerveaux plus petits que ceux des hommes, et ce constat vaut même en tenant compte de la moindre corpulence de ces pauvres femmes. Il en découle, selon les règles d'une logique imparable, que les hommes doivent avoir, en moyenne, un QI plus élevé que les femmes, alors que l'on affirme généralement qu'hommes et femmes ont les mêmes QI moyens... Face à ce grave problème, Richard Lynn a proposé, en 1994, la solution : les filles mûrissant plus vite que les garçons, l'infériorité du QI moyen féminin se trouve ainsi compensée. Ce n'est qu'en apparence, sans doute, car, à partir de 16 ans, les garçons emportent largement le morceau, et à l'âge adulte, les hommes ont, en moyenne, un QI plus élevé d'environ 4 points que les femmes. Enfin il précise qu'il a montré, dans deux études de 2004 et 2005 menées en collaboration avec Paul Irwing, que, si la différence hommes/femmes est de 5 points de QI dans l'ensemble de la population, elle tombe à 4,6 points pour celle des étudiant(e)s de l'université...

Je suppose que les articles de cet éminent chercheur sont d'une rigueur irréfutable. Il parle, pour les deux derniers, de « two meta-analyses of sex differences on the Progressive Matrices », ce qui en impose, forcément - mais il ne s'agit que des «  matrices progressives de Raven », prétendu outil de mesure de l'aptitude intellectuelle générale. On ne sait s'il a développé une sorte de quotient de maturité, mais on lui fait confiance. Son résumé suffit à faire comprendre que la portée de cette découverte est immense : si l'on approfondit un peu cette histoire de moyenne, et si l'on s'en tient au domaine de la confirmation des fausses idées reçues qui semble être le sien, on est bien obligé de convenir qu'elle explique parfaitement pourquoi les petites filles trouvent que les garçons sont bêtes, mais bêêêêtes...

Allégorie de l'esprit scientifique.
(Image piquée au Jura Libertaire.)

Non content de s'intéresser au volume encéphalique des dames, Richard Lynn s'intéresse également à la longueur pénienne des messieurs, lorsque ces messieurs sont dans de bonnes dispositions. Il a récemment publié un article dans la revue Personality and Individual Difference, intitulé Rushton’s r–K life history theory of race differences in penis length and circumference examined in 113 populations, qui était annoncé pour le 12 mars 2012. La presse vient tout juste de s'en faire l'écho, en ne retenant que les mensurations moyennes des diverses virilités nationales. S'il est fait état de quelques critiques - Jelte Wicherts, professeur à l'université néerlandaise Tilburg, qui estime que cet article n'aurait jamais dû être publiée -, seul Quentin Girard, dans le Next de Libération, met le doigt sur l'imposture : pour établir ses données, Richard Lynn se serait contenté de consulter, sur internet, une carte mondiale des performances érectiles de l'humanité mise en ligne sur le site everyoneweb...

Les blagues de vestiaires ont toujours beaucoup de succès.
(Copie d'écran de The Telegraph.)

Quentin Girard suggère également dans quel but Richard Lynn a pris en considération cet ensemble de données non vérifiables. Il s'agissait pour lui, ainsi que le titre et le résumé de son article l'indiquent, de proposer une nouvelle confirmation des théories de son confrère en psychologie, le professeur J. Philippe Rushton, de l'université de Western Ontario, au Canada. Il a pour celui-ci une admiration qui semble sans borne, allant jusqu'à déclarer - c'était dans The Spectator, mais je n'ai pas la date -, que « s’il y avait une justice, il devrait recevoir le prix Nobel ». Comme lui, il a fait définitivement l'économie d'une remise en question de la notion de race, travaillant plutôt à l'affermir par des études orientées sur les  différences, diverses et variées, que l'on peut relever au sein de l'espèce humaine.

On peut se faire une idée des théories ouvertement racialistes, et accessoirement eugénistes, du professeur Rushton, en suivant un lien de sa notice Wikipedia menant tout droit à la version française de son ouvrage de 1995, Race, Evolution, and Behavior. Cette seconde édition, que l'on nous dit spéciale et abrégée, a été publiée par le Charles Darwin Research Institute, qui en assure une active promotion en toutes langues.

La race va bien au-delà de la couleur de la peau affirme d'emblée le titre du premier chapitre, qui précisément annonce la couleur avec ce préambule :

La race est-elle une réalité ? Les races diffèrent-elles par leurs comportements et non pas seulement par leur physique ? Ces idées sont-elles seulement le résultat du racisme blanc ? La science moderne révèle qu'il existe pour les différences raciales un modèle à trois voies concernant à la fois les caractéristiques physiques et le comportement. En moyenne, les Orientaux ont une maturation plus lente, ils sont moins fertiles, moins actifs sexuellement, moins agressifs, et ils ont un cerveau plus gros et un QI plus élevé. Les Noirs sont à l'opposé. Les Blancs se situent entre les deux, mais plus près des Orientaux que des Noirs.

Avant d'aborder le vif de son sujet, J. Philippe Rushton nous livre quelques réflexions à propos d'un livre de Jon Entine,intitulé Taboo : Why Black Athletes Dominate Sports and Why We Are Afraid to Talk About It - Un tabou : pourquoi les athlètes noirs dominent le sport et pourquoi nous avons peur d'en parler. Il nous donne ainsi un aperçu de la puissance de son raisonnement scientifique :

Les différences raciales se manifestent très tôt dans la vie. Les bébés noirs naissent une semaine plus tôt que les blancs, et pourtant leur développement osseux montre que leur maturation est plus avancée. Vers cinq ou six ans, les enfants noirs excellent en sprint, en saut en longueur et en saut en hauteur, toutes disciplines qui demandent une brève explosion de puissance. À l'adolescence, les Noirs ont des réflexes plus rapides, comme dans le bien connu réflexe rotulien.

Les est-Asiatiques courent encore moins bien que les Blancs. Les mêmes différences de largeur de hanches, de longueur de jambes, de masse musculaire et de niveau de testostérone qui donnent aux Noirs l'avantage sur les Blancs donnent aux Blancs l'avantage sur les est-Asiatiques. Mais admettre ces différences génétiques entre races dans le sport conduit au grand tabou de la différence entre races en ce qui concerne le volume cérébral et la criminalité. Et c'est pourquoi il est tabou de dire que les Noirs sont meilleurs dans beaucoup de sports.

La raison pour laquelle les Blancs et les est-Asiatiques ont des hanches plus larges que les Noirs, et courent donc moins bien, tient au fait que leurs bébés ont un cerveau plus gros à la naissance. Pendant l'évolution, l'augmentation du périmètre crânien a imposé aux femmes un bassin plus large. De plus, les hormones qui confèrent aux Noirs un avantage en sport les rendent agités à l'école et plus facilement enclins au crime.

La suite va encore plus loin, il semble...

dimanche 26 août 2012

La criminologie clandestine

Pour obtenir la création d’une section de « criminologie » au sein du Conseil National des Universités (CNU),  monsieur Alain Bauer aurait, selon le sociologue Laurent Mucchielli, usé d'un argumentaire fort subtil :

(...) [Alain Bauer] accuse la « frilosité » des universitaires, invoque le « retard historique » de la France, prétend que des « milliers d’étudiants » seraient actuellement « dans la clandestinité » et prétend qu’il a toute légitimité pour incarner la criminologie en France, lui qui aurait été « élu par ses pairs » dans une chaire de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers.

N'étant pas criminologue, je ne puis vous dire si la clandestinité est un crime ou un délit, ou s'il s'agit là d'une de ces « nouvelles menaces » dont monsieur Bauer et ses amis font si grand cas. Mais c'est assurément une position fâcheuse pour ces « milliers d’étudiants »... Pour les en faire sortir, un arrêté a été pris par le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et publié au journal officiel en mars 2012,pour imposer, face à la communauté universitaire pour le moins réticente, la création de la section de « criminologie » au CNU.

Bien sûr, les frileux ont protesté. Le bureau de la Commission permanente du CNU, dans un communiqué du 15 mars 2012, a dénoncé « la création d’une nouvelle spécialité scientifique par une voie politique », estimant, plus loin, que « cette création [était] portée par un groupe de personnes véhiculant des préoccupations étrangères à toute considération scientifique ». De son côté, l'Association Française de Droit Pénal « met[tait] en garde contre l'instrumentalisation de la criminologie à des fins politiques et dénon[çait] tant la méthode, qui a[vait] présidé à la mise en place de cette nouvelle instance, que l'inconsistance de son objet ».

Cette « mascarade », conduite dans le plus pur style sarkozien de base, a trouvé une conclusion un peu abrupte le 6 août 2012 avec un nouvel arrêté laconique - la section 75 intitulée « criminologie » est supprimée.

On imagine les « milliers d’étudiants » en criminologie reprenant le chemin de la clandestinité.

Ici désormais s'enseignera la criminologie...
(Photo : Luis Villa del Campo, 2006.)

Laisser entendre que l'enseignement de la « criminologie », au sens de monsieur Alain Bauer et de ses amis, ne se fait que de manière confidentielle pour des  « milliers d’étudiants » au sein de l'Université relève de la farce, ce qui s’accommode assez bien avec la « mascarade » du mois de mars.

Depuis longtemps, les étudiants sérieux peuvent, par exemple, s'intéresser aux activités du Département de recherche sur les Menaces Criminelles Contemporaines. Le DRMCC - ou plus simplement MCC pour les intimes -, a été fondé en 1997 au sein de l'Institut de Criminologie de Paris, à l'université d'Assas. Dirigé par messieurs François Haut et Xavier Raufer, il s'est fixé « pour objet la détection précoce, l’observation et l’analyse de toutes les formes de menaces criminelles aux fins de proposer des diagnostics, de dégager des concepts et de mesurer leur impact », et la page de présentation du département précise, en forme de renvoi d'ascenseur, que 

Le MCC, c’est aussi (...) une complicité, un travail permanent avec notre ami Alain Bauer (qu’on ne présente plus).

En 2009, « notre ami Alain Bauer », grand maître de la « criminologie » française a été, pour sa part, nommé, au Conservatoire national des arts et métiers, professeur titulaire d'une chaire qu'on pourrait croire créée tout exprès pour lui. Des enseignants du Cnam avaient alors peu apprécié l'honneur qui allait être fait à ce respectable établissement et l'avaient fait savoir. Malgré la crainte de voir déferler aux portes du Conservatoire des « milliers d’étudiants » jusque là « dans la clandestinité », la création de cette nouvelle chaire de « criminologie » fut acceptée, et on l'attribua, comme demandé, à monsieur Alain Bauer, que l'on peut désormais appeler le Professeur Bauer.

Depuis, il s'emploie à « fournir les éléments d'une introduction générale à la criminologie de haut niveau », tout en « donn[ant] accès à des éléments actualisés et appliqués », dans un cours annuel.

Durant l'année universitaire 2011-2012, on dénombrait 16 auditeurs inscrits...

(Mais l'on prévoyait la création de quatre postes d'enseignants sur un « pôle de criminologie »...)

Ici officiellement s'enseigne la criminologie...
(Photo : Mbzt, 2011.)

Malgré le succès très relatif de cet enseignement qui paraissait si nécessaire à madame Pécresse, le poste de monsieur Alain Bauer ne semble pas actuellement menacé de suppression. Ce qu'il se permet de nommer « la normalisation » n'ira pas jusqu'à l'atteindre dans sa chaire...

Aussi est-il assez vain de s'interroger sur l'avenir universitaire personnel du professeur Bauer.

Pour le reste, son activité de consultant en sécurité suffira à l'occuper, sans parler de sa passion pour l'art culinaire, qui pourrait bien le mener, un jour ou l'autre, à s'emparer d'une autre chaire, celle d'ethnogastronomie sécuritaire, au Collège de France où il serait probablement flatté d'être coopté...

(Cependant, on ne saurait trop lui conseiller de prendre très régulièrement l'avis d'un consultant à même de faire un diagnostic précis de ses taux de cholestérol et de glycémie. A partir de cinquante ans, il faut être attentif à ces menaces qui pèsent sur les amateurs du bien-manger, même s'ils ont  procédé à un décèlement précoce des risques afférents.)



PS : Sur la « criminologie » française, envisagée sous ses différents aspects, la référence est l'indispensable petit livre de Mathieu Rigouste, Les marchand de peur ; La bande à Bauer et l'idéologie sécuritaire, paru en 2011 aux éditions Libertalia.


dimanche 5 août 2012

Une clandestine au jardin

Il n'y a jamais eu de saisons, on le sait bien, et quand il y en a, elles sont pourries...

En ce printemps malade, au moment d'installer, à une date approximativement convenable, quelques tubercules de dahlias dans un endroit approprié, j'ai constaté qu'au bord du massif croissait une plante exogène venue s'y installer clandestinement pendant que j'avais le dos tourné. Les feuilles étaient déjà bien développées, et plutôt décoratives. Je décidai de laisser venir jusqu'à la floraison...

Laquelle est en cours, à environ deux mètres du sol.


Les botanistes ont reconnu, en haussant les épaules, la très commune Eupatoire à feuilles de chanvre - Eupatorium cannabinum L. - qui pousse généralement dans les fossés des bords de route...

Cette plante multiplie les appellations vernaculaires : Chanvrine, Chanvre d'eau, Chanvrière, Cannabine, Eupatoire d'Avicenne, Eupatoire des Arabes, Herbe de sainte Cunégonde, Origan des marais... J'en passe mais je ne saurais oublier que Gaston Bonnier lui attribue la dénomination de Pantagruélion aquatique.

A la fin de son Tiers-Livre, Rabelais raconte « Comment Pantagruel feist ses apprestz pour monter sus mer » - chapitre XLIX - , et notamment qu'« il feist charger grande foison de son herbe Pantagruelion, tant verde & crude, que conficte & praeparée ». Il se livre alors à un éloge de cette herbe « & des admirables vertus d'icelle » qui a donné lieu à bien des commentaires érudits - ou non. Il commence par une savante description de la plante et en décrit les feuilles :

Les feueilles a longues trois foys plus que larges, verdes tous iours: asprettes, comme l'Orcanete : durettes, incisées au tour comme une faulcille & comme la Betoine: finissantes en poinctes de Sariffe Macedonicque, & comme une lancette dont usent les Chirurgiens. La figure d'icelle peu est differente des feueilles de Fresne & Aigremoine : & tant semblable à Eupatoire, que plusieurs herbiers l'ayant dicte domesticque, ont dict Eupatoire estre Pantagruelion saulvaginé.

La ressemblance entre les feuilles de l'Eupatoire chanvrine et de l'Aigremoine eupatoire - Agrimonia eupatoria - ne saute pas aux yeux, du moins sur les plantes fraîches...

Il semble que leurs utilisations médicinales aient rapproché les deux espèces. En 1543 - le Tiers-Livre a été publié en 1546 -, Leonhart Fuchs remarquait, à propos de notre « Pantagruelion saulvaginé » :

Cette plante n'a pas encore de nom latin, mais les apothicaires ne se trompent pas beaucoup en l'appelant Eupatorium.

Pour lui, il ne fait pas de doute que ce nom devrait revenir à l'Aigremoine, par ailleurs encore nommée Eupatoire des Grecs.

Ainsi donc, il me faut bien admettre que la plante clandestine de mon jardin s'est autrefois rendue coupable, avec la complicité d’apothicaires et de charlatans, d'usurpation d'identité. C'est sans doute pour cela que je la garde à vue...


(Flora von Deutschland, Österreich und der Schweiz, 1885, 
par le Prof. Dr. Otto Wilhelm Thomé.)

J'ai trouvé la citation de Fuchs en consultant le livre du chanoine Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France - première édition en 1947, réédition en 2010, avec une préface de Clotilde Boisvert, chez Omnibus.

Cet auteur m'a également appris que la délinquante du jardin avait bien des qualités :

La teinture homéopathique préparée avec la plante fraîche fleurie trouve son emploi dans les inflammations des gencives, de la pulpe dentaire, de la muqueuse buccale, dans le flux salivaire, dans l'irritation violente de la gorge, dans l'embarras gastrique, l'anorexie, les crampes d'estomac, les irritations des reins, de la vessie, de l'utérus, la gravelle et le catarrhe vésical.

Extérieurement, les applications de feuilles fraîches écrasées ou de décoction de plante fraîche favorisent la cicatrisation des plaies, la résolution des contusions et des tumeurs du fondement.

J'ai ainsi compris que j'avais peu de raison de me priver de sa présence incongrue...

L'idée d'admettre, pour elles-mêmes, les mauvaises herbes dans les jardins n'est pas nouvelle. Elle doit beaucoup au travail de Gilles Clément, qui est, selon sa ouiquinotice,  « jardinier, paysagiste, botaniste, entomologue, écologue et écrivain » mais semble surtout tenir à la première appellation - au début des années 1990, son intervention sur les 13 hectares du parc André-Ctroën a été déterminante. Il est aussi, depuis 1979, enseignant à l'École nationale supérieure du paysage de Versailles, et il a été invité à occuper une chaire annuelle de Création artistique au Collège de France en 2011-2012. Sa leçon inaugurale, Jardins, paysage et génie naturel, a été prononcée le 1er décembre 2011.
Elle débute par une tentative de définition des trois termes : jardin, paysage, environnement.

Parlant du jardin, Gilles Clément rappelle que ce mot, « partout dans le monde, signifie à la fois l’enclos et le paradis », et il poursuit :

L’enclos protège. Au sein de l’enclos se trouve le « meilleur » : ce que l’on estime être le plus précieux, le plus beau, le plus utile et le plus équilibrant. L’idée du meilleur change avec les temps de l’Histoire. L’architecture du jardin traduisant cette idée change en conséquence. Il s’agit non seulement d’organiser la nature selon une scénographie de l’apaisement mais encore d’y exprimer une pensée aboutie de l’époque à laquelle on vit, un rapport au monde, une vision politique. Quelle que soit la figure stylistique et l’architecture qui en découle au fil du temps, le jardin apparaît comme le seul et unique territoire de rencontre de l’homme avec la nature où le rêve est autorisé.

Il termine sa réflexion sur l'idée de jardin par ces mots, qui me parlent du « Pantagruelion saulvaginé » que j'ai laissé croître :

Nous ne savons pas en quoi précisément consiste le « meilleur » puisqu’il varie avec le temps. Ce que l’on maintenait autrefois hors de l’enclos - le sauvage, la mauvaise herbe - pénètre aujourd’hui le jardin. Il peut même en être le sujet principal. Nous pouvons nous demander ce qui a si brutalement changé dans l’histoire de l’humanité pour qu’une valeur décriée devienne un trésor apprécié. Quelle est donc cette herbe qui nous dicte sa loi ?

(Le texte de Gilles Clément qui, on s'en doute, dépasse largement ma petite histoire, est consultable en ligne.)

lundi 30 juillet 2012

Un art vénérable et ancien

On peut remarquer que, dans son « conte des origines » du langage et de la poésie - c'est tout un -, Jacques Roubaud n'a même pas pris la peine de faire la moindre allusion à la fable biblique de la Genèse (II, 19-20) où l'on voit le créateur, un peu dépassé par les événements, s'inquiéter de la solitude du pauvre Adam, lui fabriquer en urgence tous les représentants du monde animal et les lui présenter afin qu'il les nomme...

Ce qui donne, dans la Bible de Jérusalem :

[18] Yahvé Dieu dit : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. » [19] Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et les oiseaux du ciel, et il les amena à l'homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l'homme lui avait donné. [20] L'homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et toutes les bêtes sauvages, mais, pour un homme, il ne trouva pas l'aide qui lui fût assortie.

Et dans la traduction d'André Chouraqui :

18. IHVH-Adonaï Elohîms dit: « Il n’est pas bien pour le glébeux d’être seul !
Je ferai pour lui une aide contre lui. »
19. IHVH-Adonaï Elohîms forme de la glèbe tout animal du champ,
tout volatile des ciels,
il les fait venir vers le glébeux pour voir ce qu’il leur criera.
Tout ce que le glébeux crie à l’être vivant, c’est son nom.
20. Le glébeux crie des noms pour toute bête,
pour tout volatile des ciels, pour tout animal du champ.
Mais au glébeux, il n’avait pas trouvé d’aide contre lui.

Ce qui est peut-être plus pohaitique, mais pas tellement plus clair, car on se demande bien ce qu'il a à crier comme ça, celui-là...

(Précisons, pour ceux qui auraient un peu oublié le film, que dans les deux versets suivants, IHVH-Adonaï Elohîms, ou Yahvé Dieu, ou qui que ce soit faisant office de doublure ce jour-là, manufacture, après prélèvement sur Adam d'un os mystérieux, la femme, celle qui doit être pour lui « une aide qui lui soit assortie », ou encore « une aide contre lui », ou encore, au vu du contexte, une sorte d'animal de compagnie idéal...)

Restitution pigmentée d'une photographie d'époque.
(Fresque de Théophane le Crétois
au monastère Agios Nikolaos Anapafsa, Grèce.)

Mes professeurs d'antan, chers frères et bons pères selon les saisons, m'ont appris que cette cérémonie de l'imposition du nom à toute créature avait une forte signification symbolique. Car elle institue, disaient-ils, Adam comme maître du monde créé. L'acte de nomination était par eux interprété d'abord et surtout comme un acte de domination.

Nous voici bien loin de la liste poème.

Car ce montage narratif, bien qu'il amène l'acteur principal à prononcer une liste digne de considération, peut difficilement être vu comme le récit de la naissance du geste poétique. Guidé par son créateur en pleine improvisation, le « glébeux » se trouve conduit à attribuer un nom à chaque être vivant avec un souci d'exhaustivité si prosaïque et si ennuyeux qu'on se demande s'il n'aurait pas préféré qu'on lui fiche la paix...

Ce n'est pas le premier poème fleuve au long cours qui est alors prononcé, mais plutôt la première nomenclature scientifique complète - réduite, il est vrai, au règne animal - préfiguration des inventaires raisonnés du « système de la nature ».

(Ce précieux catalogue n'a pas été transcrit par la bible et, malgré des siècles et des siècles de recherches passionnées, de disputes entre érudits et d'anathèmes, on ne sait même pas en quelle langue il avait été établi... Cette quête de la langue première aura au moins permis à Maurice Olender d'écrire un livre très beau et très intelligent, Les Langues du Paradis ; Aryens et Sémites, un couple providentiel, paru en 1989 chez Gallimard-Le Seuil, réédité en collection Points, au Seuil, en 1994, et re-réédité, au même endroit et en version augmentée, en 2002.)

On n'oublie pas, naturellement, que Carl von Linné, en parlant de son grand œuvre, Systema naturæ per regna tria naturæ, secundum classes, ordines, genera, species, cum characteribus, differentiis, synonymis, locis, n'hésitait pas à se portraiturer comme un nouvel Adam appelé à donner leurs noms aux créatures - et sans négliger les plantes. Cette prétention peut nous faire sourire, mais nous avons retenu, et maintenu au frais sur les étagères du sérieux,  cet adage qu'il professait et qui, j'en suis certain, n'aurait pas déplu à mes anciens maîtres :

Nomina si nescis, perit et cognitio rerum.

(Si l'on ignore le nom des choses, on en perd aussi la connaissance.)

Le nouvel Adam, déguisé en Lapon et tenant en main une linnée boréale.
(Gravure de H. Kingsbury d'après un tableau de Martin Hoffman, 1737.)

Ce souci de reconstituer ou d'élaborer une langue parfaite, ou même la langue parfaite, capable d'enregistrer la connaissance que nous pouvons avoir des choses, a mené a d'impressionnantes constructions intellectuelles, obsessionnelles et parfois délirantes. Le catalogue de ces multiples tentatives menées à la frontière de la raison et de la déraison aurait probablement le charme extravagant des fatrasies médiévales. J'ignore si l'on en a dressé cette encyclopédie vagabonde, mais on peut aussi agréablement les rencontrer au hasard des lectures...

Ainsi peut-on croiser, au détour des Enquêtes de Jorge Luis Borges - livre de 1952, traduit par Paul et Sylvia Bénichou pour les éditions Gallimard en 1986 -, la figure assez peu connue de John Wilkins auquel est consacrée une note. Wilkins, qui « s’intéressa à la théologie, à la cryptographie, à la musique, à la fabrication de ruches transparentes, à la marche d’une planète invisible, à la possibilité d’un voyage dans la lune, à la possibilité et aux principes d’un langage mondial », publia en 1668 un bel ouvrage de 600 pages in quarto consacré à « ce dernier problème » et intitulé An Easy towards a Real Character and a Philosophical language. Il y expose sa solution au problème :

Il divisa l’univers en quarante catégories ou genres, subdivisibles en sous-genres, subdivisibles à leur tour en espèces. Il assigna à chaque genre un monosyllabe de deux lettres ; à chaque sous-genre, une consonne ; à chaque espèce une voyelle. Par exemple : de veut dire élément ; deb, le premier des éléments, le feu ; deba, une portion de l’élément feu, une flamme. (...)

Les mots de la langue universelle de John Wilkins ne sont pas des symboles arbitraires et grossiers : chacune des lettres qui les composent est significative, comme le furent les lettres de l’Écriture sainte pour les cabalistes. Mauthner (*) remarque que les enfants pourraient apprendre cette langue sans en connaître l’artifice ; plus tard, au collège, ils découvriraient qu’elle est, en même temps qu’une langue, une clef universelle et une encyclopédie secrète.

[(*) Auteur d'un Wörterbuch der Philosophie (1924), consulté par Borges.]

Borges a beau jeu de relever dans cette ambitieuse construction linguistique et cognitive des « catégories ambiguës, superfétatoires, déficientes », qui lui  « rappellent celles que le docteur Franz Kuhn attribue à certaine encyclopédie chinoise intitulée Le marché céleste des connaissances bénévoles » :

Dans les pages lointaines de ce livre, il est écrit que les animaux se divisent en
a) appartenant à l’Empereur,
b) embaumés,
c) apprivoisés,
d) cochons de lait,
e) sirènes,
f) fabuleux,
g) chiens en liberté,
h) inclus dans la présente classification,
i) qui s’agitent comme des fous,
j) innombrables,
k) dessinés avec un très fin pinceau de poils de chameau,
l) et cætera,
m) qui viennent de casser la cruche,
n) qui de loin semblent à des mouches.

(Traduction de Paul et Sylvia Bénichou, seule la disposition typographique a été modifiée.)

Le texte de Borges indique un autre exemple où semble soudainement s'abolir l'écart entre la patiente construction d'une nomenclature systématique et l'immédiateté désordonnée de l'expression poétique. Il s'agit des subdivisions introduites par l’Institut bibliographique de Bruxelles. Mais la liste de l'encyclopédiste chinois, qui a toutes les apparences d'un apocryphe, est de loin la plus fascinante.

De l'aveu même de Michel Foucault, on sait que de cette fascination est née la méditation philosophique qu'il a menée sur la naissance de l'Homme, et d'une manière qui s'écarte notablement de la narration d'un « conte des origines » :  Les Mots et les Choses : Une archéologie des sciences humaines, Gallimard, 1966.



mercredi 25 juillet 2012

Mystère anatomique

Beaucoup moins spectaculaire que celle des dinosaures, la disparition de l'os pénien chez quelques mammifères, dont les mâles de l'espèce humaine, ne laisse point d'être fort mystérieuse. Ce sujet a tout pour éveiller la curiosité des esprits insatiables que nous sommes, vous et moi, mais la littérature de vulgarisation scientifique n'a pas encore, il me semble, traité la question avec toute l'ampleur qu'elle mérite. C'est pourquoi la plupart de nos contemporains, à l'exception de quelques lecteurs attentifs de Fred Vargas - qui, au détour de Dans les bois éternels, la fait découvrir à son commissaire Adamsberg -, ignorent cette particularité anatomique de la majorité des primates.

Bien sûr, on peut parfois entendre un biologiste éclairé, désireux de meubler une conversation languissante ou de faire valoir l'ouverture de son bel esprit, se lancer dans un exposé aimablement érudit. On aura alors droit à l'inévitable anecdote du roi Henri IV qui prétendait avoir cru, jusqu'à quarante ans, que c'était un os. Certains, plus savants ou non, raconteront à peu près la même historiette, mais en l'attribuant à Louis XV qui aurait conservé cette idée fausse sur sa « nature » jusqu'à l'âge de cinquante ans. L'auditoire se prendra alors à regretter qu'aucune étude médico-historique sérieuse n'ait jamais - hélas ! - été entreprise sur le priapisme héréditaire des Bourbon.

Et l'on parlera d'autre chose...

Quelques spécimens d'os péniens,
provenant de la collection du Professeur Cyrille Barrette.

L'os pénien, que l'on nomme également baculum - car on ne saurait parler savamment qu'en latin de tout ce qui concerne, de près ou de loin, la sexualité -, pose aux biologistes une redoutable double énigme. Que cette formation osseuse hétérotopique - non rattachée au squelette - soit présente dans l'appareil génital de certaines espèces, et avec une assez grande variabilité de formes et dimensions, pose la délicate question de sa fonction et de son rôle dans les pratiques de la reproduction. On admet qu'il peut assurer au membre du mâle une rigidité accrue et une meilleure tenue à l'effort, mais cela paraît être une interprétation trop simple dont les scientifiques ne sauraient se contenter. Ils ont été conduits à formuler des modèles explicatifs plus éclairants, comme celui que donne, dans toute sa naïveté virilo-centriste, la notice ouiquipédiesque :

Lors de l’accouplement, c’est sa présence qui cause des douleurs chez la femelle, celles-ci provoquant elles-mêmes une forte contraction du vagin à l’origine de l’orgasme chez le mâle.

(On peut rencontrer le même point de vue dans certaines élucidations du plaisir féminin...)

On a énoncé et tenté de vérifier des hypothèses un peu moins simplistes que celle-là, mais on est encore loin de bien comprendre en quoi la présence et/ou l'absence du baculum est une aide pour le vaillant petit spermatozoïde dans sa stratégie de conquête de l'ovule qui, à terme (!), fait de lui le sauveur de l'espèce...

Une illustration de cette impitoyable compétition :
Woody Allen et quelques-uns de ses congénères avant l'assaut.
( Everything You Wanted to Know About Sex… But Were Afraid to Ask, 1972.)

Avec ses diverses et plaisantes connotations, le sujet peut fournir un bon point de départ pour une chronique scientifique estivale. Les lecteurs - et les lectrices, donc ! - en sauront gré au plumitif... Car il faut bien reconnaître qu'ils - et elles, donc ! - sont un peu las(ses) de réapprendre tous le mois de juillet qu'il y a de bonnes raisons pour que, chaque été, l'homme redevienne un loup sexuel pour la femme - et inversement, donc ! -, parce que, voyez-vous, ça doit être gé-né-tique...

Pierre Barthélémy, journaliste scientifique, « passeur de sciences » et spécialiste en « improbabologie », a retrouvé pour l'occasion une pochade commise en 2001 par deux sérieux universitaires, Scott Gilbert, professeur de biologie au Swarthmore College, et Ziony Zevit, spécialiste de littérature biblique et des langages sémitiques à l'American Jewish University de Los Angeles. Les deux potaches ont publié leur blague érudite sous la forme d'une correspondance adressée à l'American Journal of Medical Genetics où les abonné(e)s peuvent encore la consulter - les non-abonné(e)s iront voir ailleurs, on la trouve aussi.

Pour Scott Gilbert, le récit biblique de la création d’Ève à partir d'une côte prélevée sur Adam endormi par l'Eternel, ne peut s'accorder avec ce que l'on sait de l'humaine morphologie. Ceux qui ont pris la saine habitude de compter leurs abattis savent qu'il ne leur manque, de quelque côté qu'ils se tournent, aucune côte fixe ou flottante. S'impose donc l'idée d’interroger le texte de plus près et de voir ce qui  a été généralement traduit par « côte ». Ziony Zevit a relevé quelques occurrences de ce vocable dans le Livre de Samuel et le Livres des Rois et estimé que, si le mot hébreu ainsi traduit pouvait bien désigner une « côte » ou un « côté », il pouvait aussi prendre le sens de soutien architectural - « colonne », « étai », « poutre », ce genre de choses...

Nos deux compères n'ont aucun besoin de faire un dessin, il est dès lors évident que l'étai osseux de l'anatomie virile qui a servi au bricolage divin est le fameux baculum disparu. 

Ils poussent la malice jusqu'à noter que le prélèvement a laissé une cicatrice sur la morphologie des descendants d'Adam : « cette magnifique suture », nommée raphé périnéal, qui sillonne le pénis, le scrotum et le périnée - preuve que l’Éternel taillait large.

Il est difficile de savoir si les rédacteurs de l'American Journal of Medical Genetics ont pris - un peu - au sérieux cette savante fantaisie, dont le succès peut s'expliquer par la plus-value symbolique qu'elle apporte au mythe de la Genèse. Mais ils ont pu y voir également les prémices prometteurs d'une nouvelle science, encore à construire, l'exégèse biblique évolutionniste...


PS : L'existence, chez certaines espèces animales, d'un os clitoridien, encore nommé baubellum, est encore plus mal connue... Quant à sa fonction, elle est encore plus mystérieuse, cela va sans dire...

mercredi 4 juillet 2012

Du goût et de la couleur

Un grand classique de la mythologie bourgeoise bohème est l'évocation émue des qualités gustatives de la tomate d'autrefois, celle-là même qu'un présumé (arrière) grand paternel faisait mûrir au fond de son jardin campagnard. Dans les cas de nostalgie la plus aiguë, le sujet se trouve au bord de la crise, qui s'annonce par l'irrépressible tremblement mentonnier et la naissance de la larme au coin de l'œil - et ne parlons pas des pénibles déglutitions de la salive dont le jaillissement est particulièrement abondant lors de ces grands moments mnémoniques. Je ne puis alors qu'accompagner le mouvement, avec une empathie généralement appréciée, mais d'une remarquable insincérité.

Car, si le potager de mon enfance d'authentique cul-terreux normand produisait à foison la pomme de terre, la carotte, l'oignon blanc, le petit pois et l'haricot vert, la goûteuse tomate y mûrissait fort rarement. Les années où un excès d'optimisme avait poussé le maître des lieux à tenter d'en installer, les plants de tomate, s'ils avaient échappé au terrible mildiou, ne produisaient, au mieux, que de quoi faire, en fin de saison, cette affreuse confiture de tomate verte, dont le goût dominant reste, bizarrement, associé pour moi à celui de la célèbre tarte au concombre.
 
Fin de saison pour un plant de tomate effondré.

Bien que le souvenir de la tomate d'autrefois soit probablement en grande partie reconstitué selon les règles élémentaires du récit d'enfance, il est incontestablement fidèle à une certaine histoire de la perte progressive du goût dans nos habitudes alimentaires.

Cette histoire est surtout celle de la naissance et du développement d'une industrie qui, ayant inventé de ne plus cultiver la tomate mais de la produire, rêve de transformer la plante en une sorte de liane sous perfusion fructifiant en flux tendu. Se sont ainsi imposées, sur les étals des marchés et les rayons des supermarchés, les hybrides F1, savamment fabriqués... La conquête se poursuit actuellement, marquée par l'omniprésence, quelle que soit la saison, des tomates en grappes, calibrées, insipides mais toutes du même rouge appétissant - l'odeur des tiges, âcre et tenace, l'étant beaucoup moins, on la qualifie de « tonique » pour en tirer argument de vente.

Il serait sans doute excessif de parler de résistance de la part de certains consommateurs, mais il faut noter que, de manière peut-être marginale, le triomphe de l'industrie tomatière a été quelque peu ébréché par la réapparition, chez des maraîchers raisonnables et soucieux du bon fruit et de la belle légume, de variétés anciennes depuis longtemps oubliées. Plus sensibles aux maladies, demandant plus d'attention et de soin, ces tomates d'antan ont cependant l'avantage d'être des variétés fixées, aboutissement d'un long processus de sélection, qui peuvent être reproduites à l'identique, contrairement aux hybrides, en conservant leurs qualités. Leur succès, que l'on attribuera, avec le mépris qui fait partie des éléments rhétoriques habituels, à l'émergence des « bobos », a pris suffisamment d'ampleur pour qu'une société coopérative, se présentant comme un « leader français sur le marché de la tomate » mais aussi comme « un précurseur en matière de communication dans le secteur des fruits et légumes », se mette à produire de la Cœur-de-Bœuf et de la Noire-de-Crimée à peu près dépourvues de saveur...

Cet effort de produire des variétés anciennes sans goût était peut-être inutile. C'est du moins ce qui me semble pouvoir se déduire de l'article paru le 28 juin sur le site de Science Daily qui ne fait, pour l'essentiel, que copicoller un article du site UC Davis News & Informations :

Discovery May Lead to New Tomato Varieties With Vintage Flavor and Quality

Cette découverte, qui devrait conduire à la création de variétés nouvelles ayant le goût des anciennes, a été publiée dans la revue Science par une équipe de dix-huit scientifiques dirigée par Ann L. T. Powell, de l'University of California - Davis. C'est donc forcément du sérieux... Loin d'être une astuce de jardinier amateur abonné à Rustica, cette trouvaille apporte des informations sur les mécanismes génétiques permettant de contrôler les traits caractéristiques - goût, couleur - des fruits. 

Après avoir rappelé que l'industrie de la tomate étatsunienne pèse 15 millions de tonnes par an, le publireportage de l'UC-Davis raconte l'aventure de cette valeureuse équipe de scientifiques sur le mode du storytelling. N'y manque pas le déclic eurêka, au cours de longues et minutieuses observations champêtres de plants de tomate : les fruits les plus savoureux ne mûrissent pas uniformément et sont d'abord d'une vilaine couleur vert sombre... De là, bien sûr, découle l'intérêt porté aux facteurs de transcription génétiques contrôlant le développement des chloroplastes, dont on nous dit qu'ils sont des structures cellulaires permettant, dans l'opération de photosynthèse, de convertir l'énergie solaire en sucres et autres composés qui ont une influence sur le goût et la couleur des fruits.

Tout cela est si élémentaire que les détails ne sont pas donnés - sauf, pour faire sérieux, les noms des deux facteurs de transcription découverts -, et l'on a parfois l'impression que le rédacteur prend son lecteur pour un producteur de tomates...

Le mot de conclusion revient à Jim Giovannoni, cosignataire de la publication et chercheur au Boyce Thompson Institute de Cornell University :

Understanding the genes responsible for these characteristics facilitates the challenging process of breeding crops that meet the needs of all components of the food-supply chain.

Dit-il.

Ce que gougueule tradoc transpose en :

Comprendre les gènes responsables de ces caractéristiques facilite le difficile processus de sélection des cultures qui répondent aux besoins de toutes les composantes de la chaîne d'approvisionnement alimentaire.

Ce qui n'est peut-être pas trop inexact, il me semble.

Tomates vintage, récolte 2008.
(Photo empruntée à Tomodori,
site consacré à la tomate ancienne.)

PS : La traduction automatique, malgré sa lourdeur, vaudra mieux, pour décrypter cet article, que le résumé qu'en donne Le Monde.fr avec AFP. On peut, en effet, y lire :

Depuis longtemps, les cultivateurs de tomates sélectionnent des variétés génétiquement modifiées produisant des fruits de couleur vert pâle avant de mûrir simultanément et devenir rouges afin d'être récoltées en même temps.

Je ne sais qui, du Monde ou de l'AFP, a décidé, en parlant de « variétés génétiquement modifiées », de prendre les désirs de certains entrepreneurs tomatiers pour des réalités...


lundi 25 juin 2012

Le crime paie, mais si peu

Dans son Opéra de quat'sous - Die Dreigroschenoper, créé le 31 août 1928 à Berlin -, Bertold Brecht délègue à son personnage, le truand Mackie Messer, le soin de poser cette délicate question éthique :

Quel est le plus grand crime ? Braquer une banque ou en fonder une ?

On admettra qu'en des temps où la distinction entre ces deux types d'entrepreneurs a tendance à s'estomper, la réponse est rien moins qu'évidente...

Bien qu'ils se défendent d'entrer dans des considérations morales ou juridiques, trois professeurs d'économie britanniques - Barry Reilly, de l'Université du Sussex ; Neil Rickman et Robert Witt, de l'université du Surrey - viennent d'apporter une contribution décisive à la question en démontrant que braquer une banque est, plus qu'un crime, une erreur économique. Pour en arriver là, ils ont, nous dit Sophie Amsili, du Figaro, « établi ce qui est sûrement le premier modèle économique du braquage de banque », en prenant pour point départ le fait, indéniable, que « la criminalité est une activité économique comme une autre. Il y a des bénéfices, des pertes, des risques, et des rendements. Il y a aussi des intrants, le travail et le capital, et des coûts ».

Nos trois professeurs d'économie ont mis leurs résultats à disposition du public dans le numéro de juin de la revue Signifiance, publiée conjointement par The Royal Statistical Society et The American Statistical Association. Leur article est intitulé Robbing banks : Crime does pay - but not very much, mais la journaliste du Figaro préfère en rendre compte sous le titre Pourquoi braquer une banque n'est pas rentable... Elle a sans doute estimé plus prudent de ne pas laisser entendre que, dans le cas des cambriolages bancaires, le crime paie, effectivement, mais pas beaucoup. Les lecteurs auraient pu craindre que les salauds de pauvres, ces gagne-petit, ne prennent cela pour un encouragement à tenter certaines pratiques délictueuses, voire criminelles, ne rapportant guère moins que la galère des petits boulots habituels.

Cet article est cependant bien utile si l'on veut éviter de lire in extenso la filandreuse prose, en anglais, de nos trois chercheurs qui, n'ayant pas grand chose à dire, tirent manifestement à la ligne pour arriver à meubler leurs cinq pages. On se réjouit, certes, qu'ils aient pu accéder aux données exclusives de la British Bankers' Association pour établir, avec toute la rigueur scientifique qui s'impose, le revenu moyen d'un braquage d'agence bancaire. Mais cette autorisation ne leur ayant été accordée que sous de strictes conditions de confidentialité, les détails des calculs manquent, qui auraient pu faire l'objet, on le suppose, d'une bonne page de tableaux judicieusement commentés. Qu'importe, les auteurs se rattrapent, par exemple, en justifiant la quantification pifométrique de la perte financière représentée par la sanction judiciaire - en moyenne, trois ans de prison - infligée par la justice britannique aux audacieux entrepreneurs qui ont raté leur coup. Ils occupent également l'espace qui leur a été généreusement accordé en insérant un bel encadré contenant les astucieuses « équations » utilisées. Les statisticiens amateurs et les amateurs de statistiques n'y trouveront que trois ou quatre formules usuelles, d'une très grande platitude, qui ne m'ont donné aucune envie de m'y remettre...

Pour adoucir l'aridité de leur papier, nos trois professeurs d'économie l'ont agrémenté de plaisantes illustrations. Ils ont notamment choisi de reproduire la très célèbre photographie de Bonnie Parker et Clyde Barrow - « better known as Bonnie and Clyde », précisent-ils - prise par l'un de leurs comparses entre 1932 et 1934, tout en précisant que ces deux gangsters de légende ne sont jamais devenus riches.

Et pour cause...

Finalement, selon le Figaro :

Loin de certains scénarios hollywoodiens, leur conclusion est sans appel : « Le rendement d'un braquage de banque moyen est, honnêtement, très mauvais. »

Les auteurs, eux, terminent leur article par ces mots :

The lesson of which would seem to be : successful criminals study econometrics. Statistics can help in all walks of life.

(Il semble que la leçon à tirer de ceci est que les truands qui réussissent étudient l'économétrie. Les statistiques sont utiles dans n'importe quelles circonstances de la vie.)

Il est possible que ce soit de l'humour britannique.

Ou un dépassement brechtien de Brecht.

vendredi 8 juin 2012

Paroles d'experts

Si je bloguais dans la catégorie « Experts multithématiques et nonobstant monomaniaques » , j'aurais intitulé ce billet

Pourquoi Sarkozy aurait dû gagner
et pourquoi il a perdu.

(Car c'est bien de cela que je vais discourir.)

Et

paf !

j'aurais eu deux cent trente quatre commentaires de lecteurs n'ayant lu que le titre.

(Car c'est un très beau titre, surtout en grasses italiques...)

Thème astral de Nicolas Sarkozy.

Nicolas Sarkozy aurait dû sortir vainqueur de la dernière élection présidentielle car tel était son destin.

On peut le voir de manière parfaitement claire sur le schéma ci-dessus.

La Tribune de Genève, très sérieux quotidien à l'objectivité suisse affirmée, a offert aux lecteurs  de son site quelques compléments d'information sur ce sujet. On peut y voir et entendre, notamment, madame Audray Gaillard, politico astrologue, émettre cette intéressante pronostication :

Sur le plan de la séduction, Nicolas Sarkozy possède actuellement un excellent transit de Vénus qui arrivera à sa culmination le soir du 6 mai prochain, avec cet aspect il a plus d'un atout dans sa manche pour convaincre et séduire.

On devinait qu'avoir « un excellent transit » était un « atout » dans une vie de séducteur convaincant, et en voila une confirmation quasi scientifique.

Si l'on apprécie les pourcentages, on peut regretter que les expert(e)s de l'astrologie ne chiffrent pas davantage leurs prédictions. Cela explique sans doute pourquoi Le Figaro s'est tourné vers d'autres savants prévisionnistes à compétence reconnue et attestée par des titres universitaires.

Le 8 mars, malgré des sondages calamiteux pour le président maintenant sorti, le très sérieux quotidien à l'objectivité française confirmée publiait, sous le titre Les maths donnent Sarkozy victorieux avec 50,3% des voix, un entretien avec Bruno Jérôme qui, avec Véronique Jérôme, aurait prévu « victoire du président sortant d'une courte tête ». Nos « deux universitaires français » ont, nous dit-on, obtenu ce résultat, indépendamment de tout bricolage sur un échantillon représentatif, en utilisant « une équation basée sur la popularité, l'évolution du chômage et le comportement des électeurs dans les élections passées ». Mais on ne nous donne aucun détail sur la formule magique utilisée, pas plus qu'on ne nous avertit que les « deux universitaires français » ne sont pas mathématiciens - d'où quelques réactions d'humeur chez leurs faux confrères...



Verdict des urnes, comme on dit, en fausses couleurs.
(Origine : Radio France.)

Pour bien comprendre le pourquoi de cette défaite de Nicolas Sarkozy, qui a fait mentir les astres et les maths, il faut, à mon avis d'expert multithématique et nonobstant monomaniaque, se tourner vers les praticiens d'une autre discipline scientifique : la synergologie.

La Libre Belgique, très sérieux quotidien d'une incontestable objectivité belge, a publié, au lendemain du grand débat pour la seconde tournée, une irréfutable analyse due à monsieur Stephen Bunard, présenté comme « coach en communication et synergologue ».

Et, franchement, on s'y croirait :

Sarkozy était assez conforme à ce qu'il est habituellement, avec des codes inconscients de séduction, comme lorsqu'il présente davantage la partie gauche de son visage ou qu'il effectue des mouvements d'épaules. Il a également usé de codes de domination, notamment en pointant l'index. Mais il a beaucoup plus maitrisé son côté surexpressif, pleins d'émotions, qui le traverse habituellement, en tentant plutôt de paraitre pédagogue. Il a d'ailleurs bien rempli son contrat.

(...)

[Hollande] a plutôt montré un rejet de Sarkozy et de sa politique. Il sortait souvent la "langue de vipère" pour tacler l'adversaire. Il le mettait aussi à distance, en penchant la tête en arrière, en le regardant de haut. De ce point de vue, il a affiché plus de pugnacité, d'agressivité que d'habitude, mais sans aller jusqu’au bout de la logique. Il a, par exemple, adopté les "lèvres en huitre", qui signifient une maitrise du discours.

Et, en plus, on comprend tout :

Je pointerais juste l'attitude de Sarkozy sur la question du nucléaire. Quand il a dit "j'ai pris des engagements", il a commencé à se toucher le nez, ce qui montre un problème d'image, de confiance.


Le geste fatal, et pourtant si coutumier.
(Photo Reuters, prélevée sur le Lab Europe 1, où elle est ainsi légendée :
Lorsque l'on attaque son image, Nicolas Sarkozy se touche le nez, 
il se rassure inconsciemment.)