"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.
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mercredi 9 janvier 2013

Polémique à la graisse de bide

La pratique du titralacon, si elle s'est étendue à l'ensemble de la presse, est restée la spécialité reconnue du quotidien Libération qui en use - c'est du second degré - ou en abuse - c'est alors du troisième degré - selon les arrivages.

J'ignore si ce titre de reportage

A Lille, les sans-papiers dans la tente de la faim

figurera un jour dans les anthologies du journalisme libéré, mais il me semble constituer un bel exemple de l'effet de détachement subtilement décalé qu'il est possible d'obtenir avec quelques à-peu-près judicieusement agencés...

Cet article, réservé aux abonnés, figurait sur la page d'accueil du quotidien, ce lundi - il a été mis à jour le 7 janvier 2013 à 9 h 15 -, et c'était le premier de cette ampleur à être consacré à la grève de la faim des sans-papiers lillois, pourtant commencée il y a maintenant plus de deux mois. Il était signé de Haydée Saberan, correspondante de Libération à Lille.

On peut y lire un bref historique des actions du CSP 59 - Comité des sans-papiers du Nord - qui ont abouti à cette grève de la faim :

Actif à Lille depuis presque dix-sept ans, et encore plus depuis la campagne présidentielle, le Comité des sans-papiers du Nord a occupé tour à tour depuis janvier 2012 le siège lillois de l’UMP, la fac de droit, la direction du travail, l’antenne de l’Office de l’immigration et des locaux de la mairie de Lille. A chaque fois pour réclamer le droit de défendre les dossiers en préfecture au même titre que d’autres associations. En vain. Le 2 novembre, ils votent une grève de la faim. Ils passent trois semaines chez eux, puis investissent l’église réformée de Lille-Fives. Au bout de dix jours, l’église demande leur expulsion. Ils sont dispersés dans 13 hôpitaux, puis dans des hébergements d’urgence de la région. Dans les hôpitaux, on ne les garde pas s’ils refusent d’être alimentés. Quelques jours avant Noël, ils débarquent dans l’église Saint-Maurice de Lille. Expulsés dans la journée, ils s’installent sur le parvis, où ils ont passé Noël et le nouvel an. La veille de la Saint-Sylvestre, deux d’entre eux sont expulsés vers l’Algérie.

Cela est assez succinct, mais cela représente un réel effort d'information si l'on compare avec ce qu'on peut lire ailleurs depuis le 2 novembre. On se contente, en effet, d'y reprendre, comme d'habitude, les rares brèves publiées par les agences de presse pignonnant sur rue, qui, elles, se contentent de donner le ton en reprenant des communiqués officiels.

Hier, une vingtaine de personnes a occupé le siège de l'Agence France Presse, place de la Bourse à Paris, pour dénoncer la couverture de l'événement par l'AFP, bien illustrée par une dépêche où, à propos d'« une brève occupation de la mairie de Lille », le 2 janvier, l'on évoquait des sans-papiers qui « se disent encore en grève de la faim »... Apparemment, seul le Nouvel Observateur a rendu compte de cette action. Il est vrai que l'Agence n'avait pas jugé bon d'en tirer la moindre dépêche.

Pourtant, on pouvait apprendre, de source militante, ceci :

Mardi 8 janvier, entre 15 et 16h, une délégation de soutiens aux sans papiers grévistes de la faim de Lille a été reçue par messieurs Bernard Pellegrin (adjoint au directeur de l'information de l'AFP) et Remi Tomaszewski (Directeur général de l'AFP). (...)

Messieur Pellegrin et Tomaszewski se sont engagé à :
   - Un suivi immédiat par l'AFP de la grève de la faim sur place, à Lille.
   - Relayer les enjeux et résultats de la rencontre prévue demain entre le CSP59 et le préfet du Nord, Dominique BUR, notamment si une conférence de presse s'organise à la sortie de la rencontre.
   - De prendre connaissance et en considération les examens médicaux des grévistes de la faim fournis par le CSP59.

Il est vrai qu'on exagère l'inhumanité des gouvernements :
Avant même d'avoir commencé une grève de la faim,
 ce migrant vient de recevoir ses papiers
.(Photo : Abaca.)

Si Libération avait peu parlé, jusque là, des difficultés multiples rencontrées par les grévistes de la faim lillois, c'est probablement par manque de place dans ses colonnes.

Car il en fallait, de l'espace rédactionnel, pour rendre compte des piteuses gesticulations de l'histrion Depardieu et pour suivre la poussive polémique ainsi lancée.

Du reste, plus que la suivre, Libération l'a soigneusement entretenue, offrant de larges tribunes à quelques monstres plus ou moins sacralisés par le marché du spectacle.

Sur cette pesante controverse, qui lundi dernier faisait encore l'objet de plus de la moitié des « articles les +    vus » de Libération, il est préférable de ne pas s’appesantir.

La grossièreté, la vulgarité et l'épaisseur de ce qui allait venir était, m'a-t-il semblé, annoncées par l'omniprésente image du comédien levant son pouce boudiné, mimique en forme de tic qui m'a fait - c'était inévitable - penser à un poème de Raymond Queneau, que je vous livre pour alléger un peu :


                Maigrir

                      I

Y en a qui maigricent sulla terre
Du vente du coq-six ou des jnous
Y en qui maigricent le caractère
Y en a qui maigricent pas du tout
Oui mais
Moi jmégris du bout des douas
Oui du bout des douas Oui du bout des douas
Moi jmégris du bout des douas
Seskilya dplus distinglé

                     II

Lautt jour Boulvar de la Villette
Vlà jrenconte le bœuf à la mode
Jlui dis Tu mas l’air un peu blett
Viens que jte paye une belle culotte
Seulement jai pas pu passque
Moi jmégris du bout des douas
Oui du bout des douas Oui du bout des douas
Moi jmégris du bout des douas
Seskilya dplus distinglé

                     III

Dpuis ctemps jfais pus dgymnastique
Et jmastiens des sports d’hiver
Et comme avec fureur jmastique
Je pense que si je persévère
Eh bien
Jmégrirai du bout des douas
Oui du bout des douas Oui du bout des douas
Jmégrirai même de partout
Même de lesstrémité du cou

Raymond Queneau, L'Instant fatal, 1946, réédité en Poésie Gallimard, 1966.

Ce poème a été mis en musique par Gérard Calvi, qui a été interprétée par Denise Benoit.

On trouve en ligne la version des Charlots, qui date de 1977 :



Après avoir fait allusion à cette polémique un peu lourdingue du bide, on peut trouver que les Charlots sont d'une légèreté aérienne.

mardi 13 novembre 2012

Le docteur qui répare les femmes

Dans un billet de son blog, la journaliste Colette Braeckman écrit que monsieur Laurent Kabila, président de la République démocratique du Congo a plusieurs fois visité l'hôpital de Panzi, à Bukavu, qu'il a honoré certains services, notamment la maternité, de ses dons privés, mais qu'il a toujours refusé de se rendre dans la partie de l'établissement où sont accueillies et soignées les femmes victimes de violences sexuelles.

Ce service est dirigé par le docteur Denis Mukwege, « l'homme qui répare les femmes » (*).

Né en 1955, Denis Mukwege a trouvé sa voie dans la médecine, dont il a commencé l'étude en 1976 au Burundi. Tout juste diplômé, il a fait ses débuts à l'hôpital de Lémera, au sud de Bukavu. Peu de temps après, l'attribution d'une bourse d'étude lui a permis d'aller au CHU d'Angers pour se spécialiser en gynécologie. En 1989, malgré les propositions qui lui étaient faites de s'établir en France, il a choisi de rentrer au pays pour occuper le poste de directeur de l'hôpital de Lémera. Il échappa de peu aux tueries de la première guerre de libération : en 1996, l'établissement est détruit, personnels et patients massacrés. Il se réfugia un temps au Kenya, mais finalement revint à Bukavu pour fonder l'hôpital de Panzi avec le soutien d'un organisme caritatif suédois.

En regardant la vidéo suivante, on peut se faire une idée de ce qui a été a mis en place à Panzi, où il faut accueillir ces femmes blessées, victimes de viols, et leurs enfants - car la plupart n'ont plus de familles, ou sont rejetées par elles - et soigner le mieux possible les séquelles physiologiques des violences qui leur ont été infligées... Il s'agit essentiellement de fistules vaginales et/ou anales qu'il faut réduire par intervention chirurgicale. Denis Mukwege a perfectionné les techniques opératoires dans ce domaine, où il est désormais reconnu comme l'un des meilleurs praticiens.

Le documentaire dont sont extraites ces images, Bukavu, a été réalisé par Maud-Salomé Ekila pour l’École Européenne de Chirurgie Laparoscopique. La caméra ne s'arrête donc pas à la porte de la salle d'opération et filme aussi les grands gestes qui réparent.

Ces gestes sont beaux ; l'insoutenable, c'était avant.


Très tôt, le docteur Mukwege a su qu'il ne suffisait pas de recoudre inlassablement ce que d'autres avaient déchiré. Il fallait aussi se faire entendre et dénoncer la pratique du viol en masse et son utilisation comme arme de guerre, cette stratégie de la terreur qui vise à « démoraliser, humilier et finalement soumettre une population », mise en œuvre tant par les bandes rebelles que par l'armée régulière. Par son action, il a fini par acquérir une certaine notoriété et de nombreux prix lui ont été attribués - prix Olof Palme, prix des droits de l'homme des Nations unies,  prix des droits de l’Homme de la République française, prix Van Goedart , prix Jean Rey, prix de la Fondation Roi Baudoin... Cette relative renommée amplifie sa voix qui tente de réveiller les instances internationales singulièrement somnolentes.

Le 25 septembre dernier, il a prononcé devant l'assemblée générale des Nations Unies un discours où il dénonçait, une fois de plus, « le silence assourdissant et le manque de courage de la Communauté internationale » face à « une guerre injuste qui a utilisé la violence et le viol des femmes comme une stratégie de guerre » et appelait à « une action urgente pour arrêter les responsables de ces crimes contre l’humanité et les traduire devant la justice ». Il a tenu ces propos sans les accompagner de ronds de jambe diplomatiques, récusant « la formule habituelle : "j’ai l’honneur et le privilège de prendre la parole devant vous" » :

Non ! Je n’ai ni l’honneur ni le privilège d’être ici en ce jour. Mon cœur est lourd.

Mon honneur, c’est d’accompagner ces femmes courageuses et victimes de tant de violences ; ces femmes qui résistent, ces femmes qui, malgré tout, restent debout.

Le docteur Denis Mukwege peut déplaire, et principalement à tous ceux qui ont un quelconque intérêt à instaurer et maintenir dans la région ce qu'ils envisagent peut-être comme un simple et profitable « équilibre de la terreur » - heureuse expression, n'est-ce pas ?

Alors qu'il rentrait chez lui, à Bukavu, après avoir raccompagné des visiteurs, au début de la soirée du 25 octobre, il a été l'objet d'une tentative d'assassinat. Cinq hommes en civil, mais équipés d'armes de guerre, l'attendaient. Ils ont tué, à bout portant, la « sentinelle » de sa « parcelle » qui tentait de l'avertir ou d'ameuter le quartier, et tiré dans sa direction avant de s'enfuir avec son véhicule, qu'ils ont abandonné et brûlé plus loin.

Le lendemain, les autorités congolaises envoyaient deux policiers pour protéger son domicile et ouvraient une enquête...

Peut-être plus affecté qu'il ne le dira jamais par cette agression, le docteur Denis Mukwege s'est réfugié en Europe, où il continue son combat, notamment auprès des instances européennes.

Mais il sait qu'à Bukavu des femmes déchirées l'attendent.


(*) Cette expression, un peu brutale, reprend le titre de l'ouvrage que Colette Braeckman a consacré au combat de Denis Mukwege. Il vient de paraître chez André Versailles, qui l'a édité en partenariat avec le GRIP - Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité.

lundi 5 novembre 2012

Pour ne pas oublier Nanterre

Pour celles et ceux qui, comme moi, n'étaient pas, samedi dernier, à la Maison du Chemin de l’île, à Nanterre, pour l'hommage rendu à la mémoire d'Abdennbi Guémiah, abattu il y a trente ans par un riverain excédé, vient d'être mis en ligne, par l'Agence IM'média, un film qui y a sans doute été projeté.

Il a pour titre

Cité Gutenberg (nanterre) : MISSION ACCOMPLIE

et je copicolle le texte de présentation :

Le 23 octobre 1982, Abdennbi Guémiah, 19 ans, est mortellement blessé par balle alors qu'il rentrait chez lui, cité Gutenberg à Nanterre. Il décèdera le 6 novembre. Sa famille et ses amis se mobilisent aussitôt avec une grande dignité pour honorer sa mémoire, restituer toute sa personnalité et pour que justice soit rendue. Le 1er février 1985, son meurtrier, un habitant des pavillons voisins, est condamné à 12 ans de réclusion criminelle.

Simultanément, l'ensemble des habitants se mobilisent pour leur relogement dans des conditions décentes. Toutes les familles seront relogées. Le mouvement s'étendra à l'ensemble des cités de transit de la banlieue Nord-Ouest de Paris, tandis que les familles des victimes des crimes racistes ou sécuritaires se regroupent au niveau national...

L'option d'intégration de la vidéo étant désactivée, je ne peux que renvoyer sur YouTube...







 Marche silencieuse après la mort d'Abdennbi
















La fin de la Cité Gutenberg.








lundi 29 octobre 2012

Images d'une résistance

A force, il n'y aura plus rien à voir dans les environs de Notre-Dame-des-Landes...

Rien que du béton reconnu d'utilité publique par l’État, ainsi que les (très) rares dépêches d'agences qui parlent des expulsions en cours nous le rappellent immanquablement, afin, sans doute, de mettre la diffusion des informations préfectorales en perspective...

Dans un silence médiatique comme bétonné lui aussi, les opérations de basse police se poursuivent dans la zone que l’État a décidé de détruire.

Et se poursuit la résistance dans cette même zone que des vivants ont décidé, eux, de défendre.

Comme ces images, à faire circuler, en témoignent :



Ce film a été tourné, monté et mis en ligne le 24 octobre, sur Vimeo et sur YouTube, par le Groupe de Recherches Ouvertes & d'Initiatives Multiples (GROIX). Le hasard, qui est loin d'être toujours si objectif que cela, a voulu que je le découvre sur le site de la Voix des Rroms, où l'on s'y connaît en expulsions...

Sans rien lâcher, des occupant-e-s de la zad et collectifs solidaires appellent à une manifestation de réoccupation :

Pour les précisions, voir les Tritons...

mercredi 1 août 2012

Un mec bien

Récemment, en voulant lire autre chose que les dernières nouvelles sur l'ouverture des jeux olympiques, j'ai fait une rencontre, au bout de quelques minutes d'errance et après une demi-douzaine de clics désabusés, avec « l'homme le plus laid du monde »... J'ai bien sûr été très heureux d'apprendre, en lisant l'articulet de Jérôme Hourdeaux, sur le site du Nouvel Observateur - c'était ça ou Rue 89... -, que

L’homme le plus laid du monde est un mec bien.

C'était le titre.

Bien propre à consoler les membres de la confrérie des sales gueules, dont je fais solidairement partie.

Il m'a fallu, à la suite de cette découverte, revoir quelques unes de mes idées reçues. Pour moi, en effet, « l'homme le plus laid du monde » était une figure d'encre et de papier dans un roman d'Enrique Vila-Matas, Le mal de Montano - El Mal de Montano, Editoria Anagrama, 2003, traduit par André Gabastou, la même année, pour Christian Bourgois éditeur. L'auteur a indiqué que, pour créer son personnage, qu'il a nommé Tongoy, il s'était « inspiré d'un personnage réel, un acteur français d'origine chilienne », dans lequel il est aisé de reconnaître l'un des plus talentueux comédiens de la scène française, souvent condamné à tenir des rôles d'affreux dans les nanars de notre cinématographe, le grand Daniel Emilfork.

Je ne sais pas s'il aurait aimé que l'on dise de lui qu'il était un « mec bien ». Il me semble même qu'il n'aurait pas trop apprécié l'idée qu'il est quasiment nécessaire d'avoir l'air, au moral, d'un bon gâs ben sympathique lorsque la nature, au physique, vous a fabriqué laid comme un pou...

Daniel Emilfork, l'homme qui rêvait de se réveiller mort.
Ça lui est arrivé, finalement, le 17 octobre 2006.
(Photos : François-Marie Banier.)

Les simagrées de ce brave type de Chester Lee Ridens ne parvenant pas à me désennuyer, je continuai à dériver sur mon erre... A quelques encablures de là, et cette fois sur le site de Rue 89 - c'était ça ou le Nouvel Obs... -, je tombai sur un sujet encore plus ancien : un compte-rendu, par Émilie Brouze, d'une émission de France Culture où l'on pouvait suivre la dernière journée de monsieur Frédéric Mitterrand en costard de ministre de la Culture et de la Communication.

La journaliste trouve « ce documentaire audio, surréaliste et rigolo », mais le lecteur-auditeur peut aussi bien, et plus justement sans doute, le juger affligeant...

Pour ne citer qu'un exemple des opinions exprimées ce jour-là par le déjà ancien ministre, tout en restant sur le terrain abordé précédemment, on peut retranscrire les propos du Mitterrand hors service sur le « physique de beau ténébreux » de monsieur Manuel Valls :

Il est beau gosse quand même Valls. C’est peut-être pour ça qu’il avait fait des commentaires un peu acerbes sur mon dernier livre, La Mauvaise Vie. Il devait se sentir un petit peu, je ne sais pas, menacé...

(Sur la première version de ceci, Émilie Brouze avait transcrit « bogosse », sans doute pour accentuer le côté « surréaliste et rigolo »...)

Nous laisserons résolument de côté la question de savoir si ces deux personnages sont des « mecs bien » puisque, s'agissant de « beaux gosses » - l'un reconnu par l'autre qui s'y croit -, elle est de moindre importance...

Et voici le grand séducteur quittant le ministère
sans ses petites roues à l'arrière...
(Photo : Thomas Samson / AFP.)

Cependant, il n'est pas impossible qu'un de ces jours, monsieur Manuel Valls, qui tient actuellement le rôle de ministre de l'Intérieur, et qui, à ce titre, est en charge (du contrôle) de l'immigration, reçoive, un de ces jours, un vrai diplôme de « mec bien » décerné par l'amicale de ses prédécesseurs du régime sarkozien.

Il semble sur la bonne voie, laissant se développer comme devant, quoi qu'il en dise ou veuille laisser paraître, des pratiques bien établies dans leur indignité.

L'histoire de Kamel Azzaz, exemplaire de ce point de vue, a été peu divulguée par la presse vacancière et olympique. Je n'ai trouvé, lors de mes pérégrinations sur la toile, qu'un très court article d'Aziz Zemouri, paru sur le site du Point, et divers communiqués sur les sites du CSP 59 et du RESF... Cela a dû sembler trop mince aux professionnels de l'information. 

Le dimanche 22 juillet 2012, Kamel Azzaz de nationalité Algérienne, lillois depuis 2007, fait du vélo rue de Lannoy à Lille, avec sa fille Lyliane. Des policiers, en civil, jaillissent d’une voiture pour l’interpeller. Ils l’emmèneront à la PAF sans se préoccuper de Lyliane sa fille apeurée et scandalisée, qui sera confiée à un monsieur qui passait par là et semblait connaitre Kamel.

Lit-on dans un premier communiqué.

(Et déjà, on s'interroge sur la légèreté professionnelle de policiers abandonnant une fillette « à un monsieur qui passait par là et semblait connaitre » son père, mais on se dit qu'il y a peut-être un peu d'exagération dans ce récit et qu'après tout, les policiers ont dû estimer qu'ils confiaient la petite à un « mec bien », car ils ont l’œil pour ça...)

Le lundi 23 juillet, Kamel est transféré au CRA de Lesquin après une garde à vue de 24h.

(Et l'on s'en étonne, car on nous a assez répété que la mise en garde à vue pour défaut de titre de séjour ou de carte de résidence, c'était effifi-ennini-fi-ni...)

Son avocat ayant déposé un recours, Kamel est convoqué au Tribunal administratif de Lille le vendredi 27 juillet à 9 heures. Il ne peut s'y rendre. Dans la nuit précédente - 3 h 30 du matin, nous dit-on - Kamel est embarqué pour l’aéroport de Roissy. Sa famille a réussi à rejoindre Roissy, mais ne parviendra pas à le voir... Dans l’avion d’Air France, des passagers, « choqués et indignés par la violence de l’expulsion et les agissements des policiers envers Kamel », se mobilisent et le commandant de bord prend la décision de débarquer Kamel et son escorte.

Pendant ce temps, en son absence, le Tribunal administratif rejette sa requête.

Reconduit au CRA de Lesquin, Kamel doit être présenté au Juge des Libertés le dimanche suivant.

A moins que l'administration n'arrive à l'expulser avant.

« Tu partiras de toute façon, même par bateau ! » 

Lui auraient dit des policiers...

Pour arriver à leurs fins, dans la nuit du vendredi au samedi, les accompagnateurs de Kamel ne prendront pas la peine, semble-t-il, de le réveiller. Il n'émergera de son sommeil que dans l'avion faisant route vers Alger. La veille au soir, il s'était plaint de douleurs à l'épaule et un médecin lui avait administré un analgésique... Il en existe, on le sait, de très puissants.

Le samedi, sans savoir que la seconde tentative d'expulsion a réussi, la petite fille et sa mère se sont rendues au CRA de Lesquin pour voir Kamel.

Il était sans doute déjà arrivé à Alger.

La gamine, choquée, a craqué comme peuvent craquer les enfants de 11 ans. Elle a été hospitalisée au CHR de Lille, et y est peut-être encore...


PS : J'ai reçu hier un courriel m'annonçant que le CSP 59, le MRAP, la LDH et le RESF organisaient, afin de poser quelques questions concernant cette affaire, une conférence de presse, le vendredi 3 août, à 11 heures, à la Maison de l'Immigration, 42 rue Bernos, à Lille.

PPS : Une pétition a été mise en ligne, à l'initiative du CSP 59 et du RESF, et en attente de la signature de la LDH et du MRAP, pour demander le retour immédiat de Kamel. 

mardi 19 juin 2012

Résonance aléatoire

D'après un sondage récemment effectué auprès d'un échantillon représentatif constitué de trois estimables personnes de ma génération, je serais le seul à me souvenir de Nestor's Saga, de John Surman et Jack DeJohnette... Ce brutal constat statistique m'a surpris, d'autant plus que mes interlocuteurs, ayant continué à s'intéresser aux productions de l'industrie cinématographique, auraient pu remarquer quelques moments de la musique du film Respiro, réalisé par Emanuele Crialese et sorti en 2002.



Nestor's Saga (The Tale Of The Ancient) est la première plage du disque The Amazing Adventures Of Simon Simon, où l'on entend John Surman aux saxophones soprano et baryton, à la clarinette basse et au synthétiseur, et Jack DeJohnette à la batterie, au congas et au piano électrique. Cet album est sorti  en 1981, en cette exaltante période où socialisme français et libéralisme mondial s'observaient en attente d'une excitante parade nuptiale. Cette musique fut rapidement cataloguée comme « planante » - mot d'époque - et classée pas très loin des ramages relaxants du new age... Je redoutais même de l'entendre un jour l'autre utilisée comme musique d'ascenseur. C'est pourquoi, j'ai pris l'habitude, à cette époque, de préférer monter par les escaliers.

Mais j'écoutais tout de même le disque en cachette :


Mes craintes n'étaient évidemment pas fondées. Les spécialistes des ambiances sonores ont l'oreille mercenaire et putassière, mais fine. Il ne pouvaient pas ne pas entendre dans cette musique la tension qui l'anime et l'intranquillité qui la sous-tend.

Cette même intranquillité qui s'exprimait en toute liberté, une dizaine d'années avant, dans les improvisations de The Trio, le groupe formé de John Surman aux anches, Barre Phillips à la contrebasse et Stu Martin à la batterie.


De temps en temps, John Surman offre à son public un album solo, minutieusement enregistré en usant de cette technique qu'on appelait jadis le riricordigne et qui doit maintenant porter un autre nom tout aussi franglosaxon mais nettement plus tendance.

Après Westering Home, 1972, Upon Reflection, 1979, Withholding Pattern,1984, Private City, 1987, Road to Saint Ives, 1990,  et A Biography of the Rev. Absalom Dawe, 1994, vient d'arriver Saltash Bells, 2012. Le disque est édité chez ECM, qui a mis en ligne un player où pourront le découvrir les oreilles curieuses de belle ouvrage sonore. Elles y entendront le britannique multiinstrumentiste y souffler dans des saxophones soprano, ténor et baryton, des clarinettes alto, basse et contrebasse, et un harmonica, tout cela sur fond de synthétiseur.

Dans ces dix compositions, John Surman part en quête des sonorités de son enfance. La plage qui donne son titre à l'album, Saltash Bells, évoque, nous dit-il, le son des cloches lointaines que, navigant avec son père sur une rivière du Devon, il entendait résonner sur l'eau et dans toute la vallée...

Mon vocabulaire est trop limité pour dire ce qui habite - poétiquement, cela va de soi - ces méditations musicales parfois crépusculaires.

Le hasard objectif, que ma subjectivité, bonne fille, est toujours prête à favorablement accueillir, a voulu que j'écoute ce disque en feuilletant le dernier numéro du Matricule des Anges, tout juste arrivé. Le « mensuel de la littérature contemporaine » - il n'y en a qu'un, et je suis abonné - consacre son dossier du mois à W. G. Sebald. En réponse à la question « En quoi Sebald réinvente-t-il une sorte de romanesque de la mémoire ? », Georges-Arthur Goldschmidt cite un court passage des Anneaux de Saturne que j'ai voulu replacer dans le livre, sans doute pour le simple plaisir de m'égarer et de me retrouver dans la prose de Sebald. 

Je ne saurais évidemment dire - voir plus haut - comment s'est établie la résonance - ou l'accord - entre cette lecture erratique et la musique...

Mais c'était comme si le titre, si juste, du dossier du Matricule, W. G. Sebald, topographie de la mélancolie, avait aussi quelque chose à voir avec l'entreprise de John Surman.


PS : Georges-Arthur Goldschmidt cite le début de ce passage :

- Ce soir-là, à Southwold, comme j'étais assis à ma place surplombant l'océan allemand, j'eus soudain l'impression de sentir très nettement la lente immersion du monde basculant dans les ténèbres. En Amérique, nous dit Thomas Browne dans son traité sur l'enfouissement des urnes, les chasseurs se lèvent à l'heure où les Persans s'enfoncent dans le plus profond sommeil. L'ombre de la nuit se déplace telle une traîne halée par-dessus terre et comme presque tout, après le coucher du soleil, s'étend cercle après cercle - ainsi poursuit-il - on pourrait, en suivant toujours le soleil couchant, voir continuellement la sphère habitée par nous pleine de corps allongés, comme coupés et moissonnés par la faux de Saturne - un cimetière interminablement long pour une humanité atteinte du haut mal.

Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss.

Ce passage se trouve à la page 107 de mon folio-Gallimard, mais aussi en quatrième de couverture - ce que j'ai préféré ignorer...