"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.
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dimanche 13 janvier 2013

Demande en mariage

Grâce à Dieu, qui a dû s'occuper de la question avec sa diligence coutumière, le mariage est le seul des sept sacrements de l’Église catholique à avoir été sécularisé. C'est un décret du 20 septembre 1792, visant à « détermine[r] le mode de constater l’état civil des citoyens », qui l'a institué dans le droit français. Cette pratique, avec des accommodements divers, a perduré, pour le meilleur et pour le pire, jusqu'à nos jours, où il est question, dans un tout à fait respectable esprit d'égalité républicaine, d'en étendre les avantages, et peut-être même les inconvénients, à tous les couples possibles et imaginables.

L'opposition à ce projet de loi a rassemblé aujourd'hui plus d'un demi-million de manifestants - selon Le Figaro, et la plupart de ses confrères et sœurs de la presse -, réunis en trois cortèges convergeant vers le Champ de Mars, en chantant divers slogans inspirés du mot d'ordre universaliste adopté par les organisateurs :

Tous nés d'un homme et d'une femme. 

J'espère qu'on y aura également scandé la charmante petite comptine pour rondes de cour d'école maternelle, qui a ma préférence :

Un papa, 
                   une maman, 
                                            on ne ment pas aux 
                                                                                  zenfants.

                                                                                                                      (Youh...!)

Un rassemblement, nettement plus modeste, s'était tenu, il y a exactement un mois, place de la Bastille, pour appuyer le vote de cette loi du « mariage pour tous »...

On avait pu y croiser les membres d'un collectif qui, malgré une récente apparition dans 20minutes,  n'a peut-être pas encore fait dans les médias la percée qu'il mériterait - ne serait-ce qu'à cause de son nom ridicule de Collectif Oui oui oui.

Dans la présentation qui en a été faite, dans les Inrockuptibles, on apprend que ce collectif a été « créé par différents groupes, associations, organisatrices/teurs de soirées gouines, trans, pédés, hétéro-te-s et bi-e-s et simples citoyen-ne-s luttant pour une complète égalité des droits ».

Quant au triplement du « oui », il est motivé avec une belle éloquence communicante :

Contre l’immobilisme et la violence de l’ignorance de la France qui dit “non”, le collectif Oui oui oui oppose la répétition hypnotique d’un “oui” quasi orgasmique. Le but ? Reprendre la rue aux homophobes.

Avant d'être, dans sa « répétition hypnotique », une interjection « quasi orgasmique » assez convenue, le « oui » est un élément omniprésent du discours amoureux, et ce n'est certainement pas un hasard si l’Église, suivie de près par la République, en a fait le pivot sine qua non - justement - du mariage.

Interlude : 
Pour les frigides de tous sexes et des barjots en tous genres, 
ce coloriage d'un Oui-oui plutôt hétérosexuel.


Le plus beau « oui » de la littérature, qui est probablement aussi le plus célèbre,  a été écrit en anglais...

O that awfuI deepdown torrent O and the sea the sea crimson sometimes like fire and the glorious sunsets and the figtrees in the Alameda gardens yes and all the queer little streets and pink and blue and yellow houses and the rosegardens and the jessamine and geraniums and cactuses and Gibraltar as a girl where I was a Flower of the mountain yes when I put the rose in my hair like the Andalusian girls used or shall I wear a red yes and how he kissed me under the Moorish wall and I thought well as well him as another and then I asked him with my eyes to ask again yes and then he asked me would I yes to say yes my mountain flower and fust I put my arms around him yes and drew him down to me so he could feel my breasts all perfume yes and his heart was going like mad and yes I said yes I will Yes.

Ce « yes » a été traduit par Auguste Morel, assisté de Stuart Gilbert, et cette traduction a été entièrement revue par Valery Larbaud et l'auteur, James Joyce.

O cet effrayant torrent tout au fond O et la mer la mer écarlate quelquefois comme du feu et les glorieux couchers de soleil et les figuiers dans les jardins de l'Alameda et toutes les ruelles bizarres et les maisons roses et bleues et jaunes et les roseraies et les jasmins et les géraniums et les cactus de Gibraltar quand j'étais jeune fille et une Fleur de la montagne oui quand j'ai mis la rose dans mes cheveux comme les filles Andalouses ou en mettrai-je une rouge oui et comme il m'a embrassée sous le mur mauresque je me suis dit après tout aussi bien lui qu'un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m'a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d'abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l'ai attiré sur moi pour qu'il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme fou et oui j'ai dit oui je veux bien Oui.

Lors de ma première lecture d'Ulysse - c'était il y a une éternité -, j'avais lu bien rapidement, et bien mal, le monologue final de Molly Bloom, Pénélope mal mariée. Il faut croire que le contenu explicite, qui avait tant choqué les contemporains de Joyce, m'avait totalement échappé, puisqu'il m'a fallu une relecture, beaucoup plus tard - je ne lis pas Ulysse toutes les semaines -, pour m'apercevoir que ce merveilleux acquiescement de Molly ne faisait que répondre à une banale demande en mariage...

Mais les contresens s'incrustent dans la mémoire, et j'ai aimé sentir, parfois, bien loin de Gibraltar, que l'on me disait le « oui » que j'avais alors imaginé prononcé par Molly Bloom.

Et que ce « oui », simple, double ou triple, ait été ou non « quasi orgasmique » ne regarde pas grand monde...

lundi 7 janvier 2013

Conversation patoisante

C'est en lisant le texte que Valérie Rouzeau a consacré à Armand Robin, « ce miracle, cette catastrophe », que j'ai découvert qu'enfant « il vendait des taupes pour s’acheter des livres qu’il lisait en cachette de son père, en secret dans les arbres »... On comprendra que l'anecdote ait attiré toute mon attention quand j'aurai dit que, moi aussi, j'ai exercé comme taupier intérimaire dans la ferme paternelle, et pour des raisons assez opposées à celles d'Armand Robin.

En ce temps-là, j'étais en mon adolescence, et pour ma part déjà fort mauvais poète. Mais je lisais, je lisais à temps plein, sans prendre la peine de grimper dans les arbres pour me cacher - j'étais d'ailleurs assez peu habile sur les écorces. L'année précédente, une indisposition coriace m'avait silhouetté en Giacometti cachexique, avec une tonicité de pâte de guimauve. Pour me donner un peu d'exercice, mon père avait donc inventé de me confier la mission de débarrasser deux parcelles à destination modestement fourragère des taupes qui avaient pris l'habitude de les bosseler. J'appris à manipuler les pièges et à les disposer dans les coulées, et m'acquittai de ma tâche avec régularité, et une relative réussite.

(Je rassure les âmes inquiètes : la biodiversité des campagnes normandes ne fut guère bouleversée par le succès de ma mission...)

Le matériel de base, extrait de Comment attraper les taupes ?
par Henri Manchon, « titulaire de 40 années d'expériences ».
(Imprimerie Fromentin, Louviers, années 1970.)

A l'époque où j'ai déployé mes talents de prédateur asthénique - au mitan des années soixante, donc -, on se souciait beaucoup moins que par le passé de la présence des taupes dans les champs. On disait qu'elles y étaient devenues moins nombreuses, sans doute écœurées par les engrais et traitements que l'on commençait à déverser avec prodigalité sur toute culture. On pensait qu'elles avaient migré vers des sols plus cléments que de pauvres gens n'avaient même pas idée d'amender chimiquement. Les plus sédentaires de ces bestioles avaient dû rester à proximité des jardins, où on les chassait encore, mais sans faire appel à l'expertise du taupier, professionnel qui lui aussi avait disparu.

Finalement, c'est dans un livre que, bien des années plus tard, je pus en rencontrer un, nommé Joseph Heulot, qui a exercé dans les fermes du département de la Mayenne...

Jean-Loup Trassard a fait plus que retranscrire les souvenirs de cet homme modeste, il en a fait un vrai livre, Conversation avec le taupier, paru en 2007, aux éditions Le Temps qu'il fait - dont le nom fut choisi par le fondateur Georges Monti en hommage à Armand Robin...

En le lisant, j'ai retrouvé avec amusement bien des gestes qui avaient été les miens durant ces vacances-là, mais aussi la tournure des pensées que j'avais eues, les pieds dans la rosée, en posant mes pièges. Car, si la taupe est un adversaire minuscule et un gibier de peu de prix, elle est un animal assez mystérieux. Sa vie souterraine est discrète et en partie secrète, elle n'affleure que par accident ou nécessité - et ce sont alors les coulées de surface et les taupinières qui permettent de la repérer mais où l'on ne la prend que très rarement. On la soupçonne volontiers d'être assez « maline » pour deviner les intentions de qui la veut piéger, et celui-ci, en retour, se perd en tours et détours de pensée pour déjouer ses astuces et stratagèmes. Elle devient l’unique objet des ruminations ambulantes du taupier, qui finit par entretenir avec elle une manière de dialogue imaginaire permanent, à peine suspendu de temps à autre :

Tandis qu'il sort de la maison après neuveurer, le chien aboie un peu et rentre dans sa niche. Lui franchit le bouillon devant la mare puis à l'entrée du chemin, mélange de boue et de bouse que les pas des vaches triturent quatre fois par jour. Il s'en va seul et silencieux, en conversation muette avec une taupe ou une autre. Les paroles dites à table, entre les bouchées de pain, sur le temps, le rendement des betteraves fourragères, l'accident de tel ou tel, ont pu l'en détourner, maintenant les taupes regagnent leur place dans ses pensées, presque toute la place. Il quitte le bâti en passant derrière les hangars, la barge de paille, le fagotier, il n'est pas encore loin, les fermes ne sont pas si grandes chez nous, mais enfin le voilà parti. Un bout de chemin mène aux pièces, à la barrière du champ par où commencer, un pivert s'enfuit en criant, il peut bien, les taupes ne l'entendent pas.

(Une note marginale précise, ici, que « neuveurer » signifie « prendre un repas vers neuf heures, le matin ».)

Le livre de Jean-Loup Trassard m'a aussi fait découvrir d'autres matériels et d'autres procédés que ceux que j'avais utilisés. Et c'est surtout des « pièges américains », que je ne connaissais pas, dont je me souviens avoir bavardé avec lui, sur le Marché de la Poésie de la place Saint-Sulpice, où il vient régulièrement en voisin.

J'en ai profité pour lui demander ce que l'on nomme très couramment, mais tout à fait improprement, une « dédicace »... 

Le nom du destinataire a bien sûr été retouché.
A l'époque, je n'étais que moi-même et non Guy M.
(D'ailleurs, j'étais là incognito.)

Jean-Loup Trassard, que sa courte notice biographique autorisée dit être « né à la campagne, l'été 1933 » et qui a passé la majeure partie de sa vie entre Paris et Saint-Hilaire-du-Maine, dans sa Mayenne natale, connaissait son interlocuteur depuis toujours, c'est-à-dire depuis son enfance. Leurs dialogues se sont déroulés à hauteur d'hommes du même village, qui s'estiment et se respectent, malgré les différences d'âge - Joseph Heulot avait fait la première guerre - et de conditions - Jean-Loup Trassard est né dans une famille de « bourgeois ». De là, sans doute, vient que Conversation avec le taupier donne à lire, avec une admirable simplicité, toute la dignité d'une de ces « vies minuscules » qui peu à peu disparaissent de ce qu'il faut désormais nommer l'espace rural.

Si, à l'évidence, l'auteur respecte l'homme, il a tenu également à respecter sa parole, la restituant au plus près du prononcé, en patois mayennais fidèlement transcrit, avec quelques indispensables notes explicatives.

(C'était la première fois, à ma connaissance, que Trassard faisait si abondamment usage du parler régional dans l'un de ses livres. Il a récidivé depuis, avec L'homme des haies, paru en 2012 chez Gallimard.)


Causement, hommage au patois mayennais.
Éditions Le Temps qu'il fait, 2012.

Ce patois, « français local » ou « mauvais causement », disparaît peu à peu :

Aujourd’hui, en 2012, osons une mesure faite à l'oreille : les cultivateurs qui ont cinquante ans comprennent le patois, mais ils ne l'emploient presque plus.

On pourrait lui dresser une stèle funéraire et mémorielle, mais Jean-Loup Trassard a préféré écrire une agréable et érudite défense et illustration de cette langue, si longtemps méprisée et discréditée, qu'il parle, avec une certaine gourmandise, depuis l'enfance.

Il explique :

(...) J'avais l'impression, en mâchant ces mots-là, de produire des sons qui furent mêlés à la terre quand s'inscrivaient les premières ornières ou qu'étaient taillés les premiers champs puis, plus tard, finie la vaine pâture, élevés et battus à la pelle les talus de nos haies.

Là se rencontrent, en effet, et côtoient, parmi charrois, cultures, défrichements à la hache, à la houe, les racines gauloises et latines, graines semées entre les bruits de sabots et d'écuelles dans l'oreille des enfants, moisson par la génération suivante à la bouche de ses père et mère, patois issu du patois, soupirs, silences qui en disent long. Car tout est lié, le caractère des gens et l'ouvrage. agricole, les champs, chemins et fermes dispersées, les bêtes, les plantes, nous ensemble dans le temps humide, où le patois devient peut-être le langage des bêtes qui courent la nuit dans nos cultures. On parlait bien patois au chien, aux vaches, aux chevaux de trait (les tracteurs, eux, ne comprennent rien). Langage rapide, lettres avalées – la façon même de prononcer embrouille l'oreille du visiteur – langage pesant, dont l'accent tourne une terre profonde et se frotte aux écorces, où parfois la phrase non terminée disparaît dans le chemin qu'elle semblait creuser.

J'ai toujours tentation de laisser de telles sonorités un peu résonner dans ce que j'écris, comme si cette musique augmentait la présence de la campagne sur ma page pourtant muette.

Ce beau livre - aux éditions Le Temps qu'il fait, les livres sont tous beaux - est illustré de superbes photographies de l'auteur.

(Car Jean-Loup Trassard est aussi un grand photographe.)

Mais, comme le passage sur écran dénaturerait la richesse de leurs dégradés, je préfère insérer ici - par association avec la couverture de son livre, sans doute - une image plus ancienne qui représente, selon la légende du carnet où elle a été conservée, « la vieille cuisine de la ferme ».

C'est dans cette ferme qu'était né mon père.

On devait alors y parler aussi une sorte de patois...

Collection personnelle, cela va de soi...

samedi 1 décembre 2012

Principes d'incertitude

Dessinateur et écrivain, Frédéric Pajak compose et met en page d'étranges livres-paysages qui semblent être conçus pour les flâneurs. Il faut être capable de les parcourir dans tous les sens pour pouvoir les lire, afin de s'y perdre et de s'y retrouver - ou encore, ainsi que le dit l'intuition de la langue commune, pour s'y reconnaître...

Les éditions Noir sur Blanc viennent de publier le premier volume de Manifeste incertain - qui devrait en comporter d'autres, « au gré de l'incertitude » - , un « récit écrit et dessiné », « avec Walter Benjamin, rêveur abîmé dans le paysage ». Le bandeau qui accompagne ce beau livre et tient lieu de quatrième de couverture, donne une assez vague esquisse de parcours, non balisée, comme aiment en donner les promeneurs au retour de leurs pérégrinations :

Des souvenirs éparpillés, la rumeur de la mer furieuse, Samuel Beckett, Bram Van Velde, le retour des Esprits, deux jeunes fascistes à la fin des années 1980, et puis Walter Benjamin, « rêveur abîmé dans le paysage », qui s'interroge sur l'avenir du roman, sur l'Histoire, sur l'avènement du nazisme et de la culture de masse. Après un premier séjour en 1932 sur l'île d'Ibiza, fuyant Berlin, il y retourne en 1933. C'est l'heure du basculement, de l'exil définitif, de la pauvreté et de la solitude.

Roman antiromanesque, méditation sur le roman, roman fragmenté, écrit et dessiné, ce premier tome du Manifeste incertain est conçu comme un voyage dans la beauté, la fureur, la bêtise, les illusions et le désenchantement.

Dans un avant-propos, Frédéric Pajak dit avoir très tôt songé - à « dix ans peut-être » - à un livre « mélange de mots et d'images », rassemblant « des bouts d'aventure, des souvenirs ramassés, des sensations, des fantômes, des héros oubliés, des arbres, la mer furieuse ». Il raconte que, plus tard, alors qu'il gagnait sa vie en travaillant comme couchettiste dans les trains internationaux, une longue conversation nocturne avec un voyageur insomniaque avait fait resurgir le livre. Il en avait, dans un café proche de la gare, à Rome, trouvé le titre : Manifeste incertain.

A l'époque, les idéologies sont partout, gauchistes, fascistes, et les certitudes se bousculent dans les têtes.

Ajoute-t-il.

Étrange impression de familiarité, qui n'est pas une impression : je sais que je suis déjà venu là.

(Et je me demande ce que j'ai fait de ce carnet où, en quittant les grandes avenues idéologiques que j'avais arpentées à n'en plus pouvoir avancer, je notais, en les numérotant ironiquement à la manière des textes « théoriques » de cette époque, mes différents principes d'incertitude... Mais autant me demander ce que j'ai fait de ces principes, ou encore, ce que j'ai fait, moi que voilà, de ma jeunesse.)

Illustration de couverture du Manifeste incertain 1.
Au bord du gouffre, dessin de Frédéric Pajak 
initialement paru dans Quatre semaines avant l'élection,
hebdomadaire éphémère du printemps 2012. 

Un randonneur cartographe expérimenté pourrait sans doute faire, dans le Manifeste incertain, les relevés nécessaires pour rédiger un topoguide à l'usage des marcheurs pressés... Il pourrait leur indiquer comment s'organisent lignes de niveau et lignes de plus grande pente entre citations du texte et reprises d'images connues dans les illustrations. Il pourrait leur dire quelles tensions sous-tendent la rencontre du dessin et de l'écriture, et quelles lignes de force charpentent la mise en page...

Mais je ne suis qu'un promeneur en général catastrophique, qui ne sors carte et boussole – ne parlons pas de gps – qu'en cas d'égarement le plus complet, toujours avec l'impression confuse d'être enfin arrivé, mais sans savoir où, et sans en avoir la moindre certitude.

Ici, livre ouvert sur les pages 56 et 57, je me tiens au bord du gouffre.

Celui-là même qui a englouti Walter Benjamin, flâneur obstiné d'un autre siècle.


Dans son « Paris du Second Empire chez Baudelaire », Benjamin évoque Bagatelles pour un massacre, le plus violent des pamphlets antisémites de Céline. Il ne s'indigne pas. Ne se fâche pas. Il cite simplement, en passant, une allusion dans le journal intime de Baudelaire : « Belle conspiration à organiser pour l'extermination de la race juive. »
    Benjamin est pourtant conscient que l'antisémitisme se répand parmi les intellectuels français, y compris de gauche.

A Scholem, il raconte que les admirateurs de Céline sont mal à l'aise à la lecture de Bagatelles pour un massacre. Ils baissent les yeux et se contentent de soupirer : « Ce n'est qu'une blague. » Une blague de Céline qui voudrait, pour gagner un peu d'or, obliger les Juifs à acheter des matricules : « Toujours cette question d'identifier les Juifs, maçons et enjuivés... Je me demande si un numéro d'ordre dans chaque profession ne ferait pas mieux l'affaire ?... Un matricule par exemple, ainsi tout simplement... Monsieur le Cinéaste 350. Inutile d'ajouter juif, tout le monde comprendra... »
    Il y aurait une Histoire de la blague à raconter.


dimanche 11 novembre 2012

Un prix par surprise

J'ai lu et aimé tous les livres de Scholastique Mukasonga, et particulièrement son roman, Notre-Dame du Nil, paru au printemps, dans la collection Continents noirs des éditions Gallimard. Par conséquent, je me suis fort réjoui d'apprendre qu'elle a reçu, pour ce livre, le prix Renaudot 2012.

De cette attribution, Thierry Clermont, échotier littéraire au Figaro, a donné un compte-rendu qu'il a intitulé : Renaudot : stupeur et interrogations. Il y fait part de son profond étonnement - qui va, si l'on veut bien le croire, jusqu'à la « stupeur », ce qui n'est pas rien - devant la décision des jurés de récompenser le roman d'« une quasi-inconnue », lequel « ne figurait pas sur leur liste finale, mais seulement sur leur liste initiale rendue publique avant l'été ». Après avoir rappelé, exemples à l'appui, que « les membres du Renaudot ne sont pas des plus pointilleux sur leur règlement », il souligne, comme si cela une quelconque pertinence, qu'ils « confirment leur engouement pour la littérature africaine d'expression française », ce qui est probablement à ses yeux une sous-variété de littérature, voire une variété de sous-littérature.

Il tentera plus loin de dire quelques mots du livre qui a été récompensé. Ne l'ayant manifestement pas lu, il se contentera de recopier les quelques indications qu'il a pu glaner dans le dossier de presse fourni par l'éditeur. Mais avant d'en venir là, notre critique tient à exposer ses « interrogations » devant ce qu'il nomme un « tour de passe-passe »...

On est également en droit de se demander combien de jurés ont lu ce récit. Il était en effet passé pratiquement inaperçu à sa parution au printemps dernier. Une chose est sûre : Jérôme Garcin l'a lu. Juré du prix Renaudot depuis 2010, et patron des pages culture du Nouvel Observateur, il a consacré dans son magazine une pleine page élogieuse sur Scholastique Mukasonga…

On a peine à le croire, mais il semble bien qu'en signant cet articulet ragoteur, un petit - et quasi-inconnu - chroniqueur littéraire du Figaro entend régler ses comptes avec l'un de ses collègues dont la position médiatique lui fait de l'ombre. Il le fait, avec toute l'élégance de sa médiocrité, en cherchant à discréditer le travail d'une grande dame en écriture qui honore la littérature française.


Scholastique Mukasonga
(Photo : C. Hélie/Gallimard.)

Pour étayer sa mesquine dénonciation, Thierry Clermont cite partiellement les indiscrétions d'un des jurés, Franz-Olivier Giesbert :

On tournait en rond,, on a eu beaucoup de mal, il n'y a eu jamais un tel blocage et puis soudain, il y a eu un emballement général.

Mais, voulant insinuer une manipulation venue de la part de Jérôme Garcin,  il se garde bien de reprendre cette autre révélation, consignée dans la dépêche de l'AFP :

En fait, c'est un autre juré, le Nobel de littérature J. M. G. Le Clézio, qui a lâché son nom, raconte Giesbert.

Georges-Olivier Châteaureynaud, président du jury, confirme et ajoute, comme pour excuser Le Clézio, qu'il « est attentif à ce qui vient d'ailleurs »...

Que J. M. G. Le Clézio sache lire beaucoup mieux qu'un plumitif du Figaro n'est pas une hypothèse à négliger non plus.


PS : Comme pour se remettre de leur surprise, qui ne va pas toujours jusqu'à la « stupeur », les médias octroient une place non négligeable à cette attribution du Renaudot à Scholastique Mukasonga, qui leur accorde volontiers des entretiens.

Pour entendre le timbre et le phrasé de sa voix, on pourra écouter, sur France Culture, l'émission Les Matins du vendredi 9 octobre - mais seulement si l'on est en mesure de supporter les interruptions intempestives de Marc Voinchet, le maître des lieux, qui aime tant faire savoir qu'il a déjà tout compris de ce que son invité(e) voulait dire.

La veille, elle avait accordé un entretien à Marjorie Janetaud, pour un site d'informations locales, Côté Caen, qui a été publié sous le titre : Interview. Le prix Renaudot est attribué à une Normande.

Scholastique Mukasonga vit, en effet, à Saint-Aubin-sur-Mer. Elle exerce la profession de mandataire judiciaire à l’UDAF - Union départementale des associations familiales - et elle travaille à Caen.

A la question de savoir pourquoi elle a choisi de vivre en Normandie, elle répond très simplement:

J’ai choisi la Normandie pour ses vaches et la pluie.

Cela ne surprendra que celles et ceux qui n'aiment ni les vaches ni la pluie, ou qui manquent radicalement d'humour.

mardi 18 septembre 2012

Claquement de porte

Le lundi 10 septembre, selon des échotiers à l'oreille fine, on entendit une porte claquer dans l'immeuble de la rue Sébastien-Bottin qui abrite les Éditions Gallimard. Le bruit en fut aussitôt répercuté par les gazettes, et l'on ne manqua pas de signaler que l'on avait vu, peu de temps après, monsieur Richard Millet arborer, en descendant la rue, un air encore plus mécontent que d’habitude.

Cependant, aucun des téléobjectifs furtifs postés en face des fenêtres du numéro 5 n'a pu prendre la photographie du grand écrivain en train de faire, seins nus, une démonstration de force virile, face à Annie Ernaux ou Jean-Marie Gustave Le Clézio, inopinément croisés dans un couloir.

La rumeur n'envahit donc pas la presse pipole...

Charge d'intimidation ironique chez un grand primate sans écriture.

Un peu plus tard, à la fin de la semaine, j'appris que Richard Millet avait remis à Antoine Gallimard sa lettre de démission du comité de lecture de la maison.

Il devrait néanmoins continuer son travail de conseiller littéraire auprès de « ses » auteurs, mais en « prenant du champ ».

Cela veut peut-être dire qu'il pourra désormais rester chez lui.

Si c'est le cas, cela doit lui être un grand soulagement. Il serait ainsi débarrassé de cette corvée de se rendre tous les après-midi dans son bureau au cœur de Paris où l'attendait une pile de manuscrits. On imagine qu'il devait rêver de ne plus avoir à emprunter quotidiennement les transports en commun qui lui font tant de mal. Il nous a assez parlé, dans ses écrits et ses interventions radiophoniques, des troubles identitaires profonds qu'il éprouve dans les stations et voitures du réseau express régional pour qu'empathiquement on se réjouisse de cet allègement de ses tourments.

Et pour ses autres déplacements, qu'ils soient de loisir ou de confort, un(e) de ses ami(e)s pourra toujours lui conseiller de s'équiper d'un deux-roues.

(Mais pourrait-il supporter de se retrouver, à un feu rouge, entouré d'une escouade multiculturelle de livreurs de pizzas et/ou de sushis ?)

((Et si cela lui permettait, enfin, de renouveler son inspiration ?))

Le livreur de pizzas de Xavier Veilhan.

On ne nous a pas dit, finalement, quelle porte avait claqué chez Gallimard, et il est possible que ce fut celle des toilettes...

Au mois d'août, Christophe Ono-dit-Biot s'était senti obligé de recenser, pour Le Point, les trois derniers ouvrages lâchés en rafale par Richard Millet. Il commençait par un rappel :

« J'ai toujours eu du mépris pour les discours dominants », nous déclarait-il en janvier 2009 alors que nous l'interrogions avec Franz sur La confession négative, livre où il racontait une guerre au Liban qui fut peut-être la sienne (cf. Le Point n° 1897). Ajoutant que « vivre, c'est s'occuper de la merde », et qu'« écrire, c'est la remuer ».

Il y a certainement là matière à une réflexion littéraire d'importance...

Je n'ai pas cherché à l'aborder, préférant me reporter aux premières pages d'un roman de notre auteur, Lauve le pur, paru en 2000 chez P.O.L., éditeur. Il y présente son héros, dans le métro après un dîner solitaire, prenant le parti hautement symbolique de « s'abandonner enfin à ce qui lui rongeait le ventre ». De retour en son pays natal, le canton imaginaire de Siom, sur le plateau de Millevaches, il raconte à des connaissances - regroupées en un narrateur collectif qui, à son tour, raconte l'aventure au lecteur -, « comment il s'était laissé aller, tout doucement, comme si la douceur avec laquelle il se vidait était la réponse à l'opiniâtre force du mal »... 

Ce qui donne, si l'on veut se faire une idée du phrasé, et de la phraséologie, de notre auteur :

Il n'avait pas, cette nuit-là, échappé à l'opprobre, les yeux toujours attachés à ceux de la jeune rousse devant qui il s'était mis debout, au fond du wagon, les bras écartés, les doigts repliés sur les barres d'acier, et se vidant sans bruit, non pas d'un seul coup, mais peu à peu, par saccades, au rythme des roues du train. Bien mieux qu'une délivrance : de la joie, oui, quelque chose d'inexplicable qui lui faisait soutenir le regard de la rouquine avec un pauvre sourire, disait-il, parce qu'il venait de se montrer tel qu'il était : un homme seul dans la nuit de Paris, sous terre, plus profond qu'en un tombeau d'Égypte, entre Saint-Michel et Châtelet, ses brages, ses jambes et ses chaussures souillées puant plus que le diable, immobile à l'intérieur de ce qui n'était plus un cercle de lumière mais un îlot d'immondices, sans voir les autres passagers se lever et s'écarter de lui en s'indignant dans plusieurs langues, plus nu, plus obscène que s'il s'était déshabillé devant eux qui ne voyaient plus, si on peut dire, que l'odeur soufrée, fétide, sournoise, scandaleuse, quoique à peu près semblable à celle qui stagne sur une autre ligne, entre Châtelet et Auber, et que tout le monde respire sans broncher, vu qu'on ne peut l'attribuer à personne, celle-là, et que c'est dans une pestilence de cette sorte, dans cette lie, dans ces souffrances-là, qu'on vient au monde et qu'on finira dans quelque chose de pire, et qu'il n'est sans doute pas d'autre moment où l'on soit aussi nu, même dans l'amour ou dans la maladie.

Cet extrait devrait suffire à faire comprendre dans quelle métaphysique de l'humaine condition entend nous faire patauger la littérature au sens de Richard Millet.

(Comme ce morceau de bravoure chiasseuse s'étend sur une cinquantaine de pages, ceux qui ne voient pas voudront bien s'y reporter - il doit même y avoir une édition de poche...)

Cette littérature, qu'il prétend que l'on attaque à travers lui, est peut-être, après tout, celle que nous méritons.

(Je me demande...)

Mais comment se contenter d'une littérature qui ne serait que le chiotte de la pensée ?

(Oui, dans la langue que je parle, « chiotte » change de genre en passant au pluriel, comme « amour », « délice » et « orgue ».)


PS : Puisque le paradigme Céline a souvent été évoqué, voir invoqué, à propos de notre auteur, signalons le roboratif Retour sur l'affaire Céline, mis en ligne sur le blog du Moine Bleu


samedi 8 septembre 2012

Arpenteurs d'un simulacre

Dès l'abord, cela ressemble à une de ces blagues fort appréciées des antimilitaristes qui croient encore que les militaires sont aussi bêtes que les ecclésiastiques.

Ce qui est faux, on le sait bien.

Cette histoire était bien peu connue avant que Xavier Boissel ne s'en empare pour en faire un livre que les bons libraires - c'est à cela qu'on les reconnait - proposent encore aux lectrices et lecteurs qui fréquentent leurs échoppes. 

Xavier Boissel,
Paris est un leurre
 La véritable histoire du faux Paris.

A la fin de la première guerre mondiale, vers 1917, l’État-major français décide de planifier une réplique de Paris et de ses environs destinée à duper les aviateurs allemands susceptibles de venir bombarder l'agglomération parisienne. (...)

Nous disent les premières lignes du prologue.

Xavier Boissel a commencé par se pencher sur la documentation relative à cet étonnant projet. Elle n'est pas très abondante et, du service historique de la Défense à Vincennes, il lui fut répondu qu'on n'en pouvait trouver aucune trace dans le fonds d'archives... Il put cependant rassembler bon nombre de détails sur cette tentative inaboutie - les installations prévues se furent pas opérationnelles avant l'armistice de novembre 1918 - et même retrouver, dans une collection privée, des clichés d'époque. Il put, surtout, localiser avec précision les endroits qui avaient été choisis pour qu'on y construise le simulacre lumineux de la ville, qui devait leurrer les aviateurs de l'armée allemande.

Tout cela aurait pu donner de quoi alimenter un petit articulet bien troussé - c'est en gros le prologue du livre -, mais ce n'est pas vraiment l'idée qui est venue à notre auteur :

Les lieux où devaient être construite cette ville en fac-similé requéraient que l'on s'y rende, qu'on les arpente méticuleusement, que l'on soit à l'affût du moindre signe susceptible de renvoyer à cette chimère, que l'on pousse l'investigation au cœur de la syntaxe urbaine, attentifs aux lapsus du territoire. Il fallait, quand bien même le réel est toujours déceptif, accorder créance au genius loci.

Il s'est donc lancé à la dérive, avec la complicité de Didier Vivien pour les photographies et celle de Gaspard Vivien pour la cartographie et les simulations, dans une Tentative d'épuisement d'un leurre parisien...

C'est le titre du premier chapitre.

Plan de la zone B' du faux Paris,
reproduit dans le cahier photo.
(L’Illustration n°4048, 2 octobre 1920.)

Cette divagation sur les lieux où se sont depuis longtemps évaporés les vestiges d'une ville factice a été réalisée les 18 et 21 décembre 2011 sur deux des sites qui avaient été retenus par l’État-major en 1917. Le livre et le site associé en retracent, par l'image et l'écriture, le parcours et en recensent les découvertes...

L'itinéraire des arpenteurs se développe aux frontières des territoires du réel « toujours déceptif », se heurte à l'entrée d'une caserne, longe une boucle de la Seine, traverse l'autoroute A1...

(Je ne résume pas, je fais du vrac.)

Et l'on se réjouit que, par un effet somme toute prévisible du hasard objectif, cette errance à la poursuite d'un faux semblant finisse sa course dans le vrai semblant des installations assez minables, mais bien réelles, de « Morlu City »...

Morlu City, vue partielle.
(Photo : Didier Vivien.)

Le chemin de Xavier Boissel et de ses complices en dérive psychogéographique en croise d'autres, et de ceux qui jamais ne déçoivent.

Ce sont les chemins de la réflexion, et l'on y rencontre « toute une constellation de penseurs, de Günther Anders à Jean Baudrillard en passant par Daniel J. Boorstin ou Guy Debord, qui se sont efforcés de conceptualiser le règne désormais généralisé du faux ».

Et bien d'autres encore au fil des pages.


PS : Une citation de Guy Debord, à la fin de l'avant-dernier chapitre, qui affirme que « Paris n'existe plus » - mais a-t-il jamais existé ? - m'a donné l'envie de revoir le film dont elle est tirée, In girum imus nocte et consumimur igni, 1978. On peut le trouver sur le site UbuWeb...

vendredi 31 août 2012

Miniatures d'enfance

C'est un petit livre de moins de cent cinquante pages, paru sous la discrète jaquette bleutée des éditions du Mercure de France, annoncé par l'éditeur comme « le premier roman d’Emmanuelle Guattari ».

Mais il semble que La petite Borde soit tout autre chose qu'un roman...


Emmanuelle Guattari est née à Blois, dans les années 60, et elle a passé son enfance dans le voisinage de la clinique de La Borde, établissement de soins psychiatriques fondé en 1953 par Jean Oury, qui fut très tôt rejoint par Félix Guattari. La quatrième de couverture rappelle aux oublieux que « cette clinique hors normes entendait rompre avec l’enfermement traditionnel qu’on destinait aux malades mentaux et les faire participer à l’organisation matérielle de la vie collective ». Peut-être devrait-elle aussi rappeler aux mêmes que ce lieu existe toujours, toujours dirigé par le docteur Jean Oury...

Quand on habite enfant à La Borde parce que ses parents y travaillent, l’endroit est surtout perçu comme un incroyable lieu de liberté : un château, un parc immense, des forêts et des étangs. À travers une série de vignettes et par touches impressionnistes, Emmanuelle Guattari évoque avec tendresse son enfance passée dans ce lieu extraordinaire où les journées se déroulent sous le signe d’une certaine fantaisie.

Nous dit encore la quatrième qui sait tout.

Et ce n'est pas faux.

Car si l'auteure s'écarte délibérément du récit circonstancié d'une enfance lointaine, qui serait la reconstitution romanesque d'années dissoutes dans les brumes de la mémoire, c'est pour mieux insister sur ces points où, dans la distance, la mémoire se condense et où se cristallise le souvenir. Elle en compose une suite de miniatures qui dessinent la silhouette de toute une enfance, la sienne mais aussi un peu la nôtre. On ne cherchera pas dans cette entreprise intimiste un témoignage inédit sur La Borde, ou des révélations sur la personnalité de Félix Guattari, mais on pourra y trouver, accord suspendu, comme un écho du génie du lieu :

C’était souvent la Chauffe qui nous emmenait à l’école. C’est-à-dire, un Pensionnaire, dans une des 2 CV Citroën de La Borde.

On retrouvait la voiture et son chauffeur devant le Château.

Nous nous entassions à l’arrière, les petits sur les genoux des aînés, collant nos bouches, nos mains au tube froid de la banquette du siège avant.

Longtemps, ce fut Alexandre. Il roulait très, très lentement. Nous restions assez silencieux.

Nous regardions le compteur ; quand on atteignait le vingt à l’heure, il levait le pied de l’accélérateur ; je ne crois pas qu’il passait la seconde vitesse ; c’était un voyage doucereux dans le hululement assourdissant du moteur, le long des champs de vignes et les petits bois. On s’ennuyait un peu, surtout dans la côte. Mais nous n’arrivions jamais en retard. L’événement, c’était qu’il lâchait tout le temps le volant pour se gratter la paume d’une main avec l’autre ; et nous on essayait de compter à quel intervalle.

Il était très gentil avec nous. Il y avait d’autres pensionnaires plus ombrageux, et là on se tenait vraiment tranquilles.

On nous lâchait devant l’école comme une grosse fournée.

On était ceux de La Borde.

Dans le village de Cour-Cheverny du début des années soixante, la Clinique constituait encore une présence fantastique. La peur des Fous était tangible. Elle nous a sensiblement mis dans le même sac, une bande de drôles de loustics qui laissaient des Fous circuler dans un parc sans barrières et vivaient avec eux. C’est lorsque j’ai été scolarisée en maternelle que j’ai aperçu la situation.

Dans l’univers foisonnant et complet du phalanstère labordien où nous étions nés, je n’avais jamais pris la mesure des choses.

Nous savions que les Pensionnaires étaient des Fous, évidemment ; mais La Borde, avant toute chose, c’était chez nous.

Les Pensionnaires, on disait aussi les Malades, n’étaient ni en plus ni en moins dans notre sentiment. Ils étaient là et nous aussi.

Nous avions pour certains de l’affection et certains d’entre eux nous aimaient beaucoup aussi. Avant toute chose, pour les enfants que nous étions, ils étaient des adultes. En tant que tels, ils étaient dépositaires d’une autorité et plus forts que nous ; la première distinction se faisait là.

(...)

samedi 28 juillet 2012

Un art ancien et vénérable

@ 1 L'art de la liste est un art vieux. Il passe même pour être vétuste.

@ 2 Mais supposons (on peut toujours supposer) que la première forme poétique, aux origines fabuleuses de la poésie, ait été la liste. L'art de la liste apparaîtra alors comme vénérable.

Ainsi Jacques Roubaud commençait-il une conférence prononcée à Tübingen, en décembre 1998, qui a été publiée sans tarder, en français et en allemand, sous un titre assez prévisible, L'art de la liste / Die Kunst der Liste - Edition Isele, 1998. Cet exposé entendait montrer que cet art, tel qu'il est mis en œuvre par les oulipiens, constitue bel et bien « une approche et une approximation de l'infini ». Mais avant d'en arriver à ce point crucial, Roubaud prend soin de retracer, « en accéléré », l'histoire et la préhistoire de cette forme poétique, selon lui, première.

Notre conférencier récuse d'emblée, avec une parfaite et réjouissante mauvaise foi, la tonitruante déclaration johannique selon laquelle « au commencement était le verbe ». Il pose avec raison que nos ancêtres hominidés en marche vers la sapience-sapience avaient surtout, en ces temps difficiles, besoin d'inventer des substantifs afin de nommer les « singuliers » - au sens de Guillaume d'Occam - du monde environnant. Sans doute pour économiser les hypothèses superfétatoires dans son scénario - faisant ainsi un salutaire usage du rasoir du même Occam -, Roubaud ne suppose pas un grand sens de la conceptualisation chez nos aïeux les plus lointains, aussi leur langage naissant est-il constitué exclusivement de noms propres, les seuls qui soient à même d'exprimer pleinement la singularité du singulier. Cependant le manque d'idéation, qui aura bien le temps de se développer pour le meilleur et pour le pire dans les millénaires qui suivront, se trouve largement compensé par la puissance poétique de cette possibilité de nomination que découvre l'humanité à son aurore. Il faut admettre que jamais les mots de la tribu n'eurent un sens plus pur. La profération du nom était un geste poétique d'une absolue pureté car tout humain était poète, et chacun s'exprimait en poèmes d'un seul vers, soit en monostiches...  

Mais.

@ 27 Il est rare que le monde présente au poète un singulier unique.Il en offre en général plusieurs ; une foule même. Les premiers poètes furent obligés de choisir une stratégie pour la restitution poétique du monde, avec son exubérance. Disons, pour simplifier, qu'ils avaient le choix entre deux stratégies :

- ou bien les exprimer tous simultanément en un monostiche unique.

- ou bien les prononcer successivement.

Le choix de cette seconde stratégie devait mener à la forme poétique de la liste, « fille du temps, de sa flèche séquentielle et de sa discrétisation par l'instrument poétique ».

Inventaire d'un grenier ou liste des courses d'une ménagère assyrienne, je ne sais, 
mais c'est tout un poème, et un des premiers à accéder à l'écriture.

Jacques Roubaud laisse à chacun(e) dans son auditoire la tâche de dresser la liste des poèmes listes marquant sa mémoire de la poésie, écrite ou orale. A peine signale-t-il, en passant, les catalogues homériques, les généalogies bibliques ou rabelaisiennes et les énumérations diverses que font, au cours de leurs improvisations, les poètes, chanteurs, conteurs, bardes, aèdes, griots ou rhapsodes...

D'autres exemples pourraient venir à l'esprit, comme celui des « Choses qui... » dont Sei Shōnagon a fait l'essentiel de son Makura no sōshi - traduit par Les notes de l’oreiller ou par Notes de chevet - achevé au tout début du XIe siècle. Cette dame de la cour impériale japonaise, au demeurant insupportable pimbêche courtisane, s'y révèle, par son attention au « sentiment des choses », plagiaire par anticipation de la sensibilité perecquienne  à l'« infra-ordinaire » :

Choses qui passent vite avec indifférence

Un bateau à voile.
L'âge des hommes et des femmes.
Le printemps.
L'été.
L'automne.
L'hiver.
La jeunesse.
Tout passe avec indifférence.

Ou

Images qu'on garde en mémoire sans savoir pourquoi

Un paravent chinois dont les panneaux peints sont en lambeaux.
Un ugemberi usé, décousu, dont les fils transversaux se sont rompus en maint endroit.
Un pin mort sur lequel s'entremêlent des glycines grimpantes.
Le vieux gardien d'un temple dont les yeux commencent à s'obscurcir.
Un katabira usé suspendu au kicho.
Un homme jadis spirituel et élégant, jadis heureux en amour - maintenant las et vieilli.
Dans un jardin, les arbustes disposés avec goût par le jardinier, brûlés, détruits par un incendie..., tandis que les herbes folles, désordonnées, et les plantes sauvages de l'étang sont intactes.

(Première traduction complète en français, par Kuni Matsuo et Steinilber Oberlin, 1928, rééditée dans la Bibliothèque cosmopolite Stock.)

L'oreiller de la dame nippone.

Quelques siècles plus tard - et je crois me souvenir que c'était en 1978 -, Georges Perec a donné une liste de ces « images qu'on garde en mémoire sans savoir pourquoi ». Loin d'être un banal « recueil de bribes de souvenirs », Je me souviens est l'un des plus grands textes du XXe siècle et l'une des plus belles réussite de la vénérable forme-liste. Dans sa défense et illustration de l'art oulipien de la liste, Jacques Roubaud ne pouvait évidemment le passer sous silence et il lui accorde la place éminente qui lui revient.

Cependant, il en surprendra plus d'un - et, en quelque sorte, je suis ce « plus d'un » - avec son analyse plutôt sophistiquée de l’œuvre. Il y voit, en effet, un poème de 480 vers identiques, chacun étant accompagné de sa glose. Ainsi

Je me souviens que Reda Caire est passé en attraction au cinéma de la porte de Saint-Cloud.

est-il lu comme un vers, « Je me souviens », suivi de son commentaire paraphrastique mettant en lumière ce fameux Reda Caire - qui ne devra sans doute son passage à la postérité qu'à George Perec.

Il semble que l'on puisse ragarder plus simplement Je me souviens comme un poème liste alignant, comme aux bons vieux temps archaïques évoqués par Roubaud dans son « conte des origines », les désignations singulières de traces mémorielles, c'est-à-dire leurs noms propres.

(Le fait que les 480 vers soient truffés de noms propres - au sens commun (!) du terme - n'est pour rien dans cette affaire... Mais il encourage la constitutions de nouvelles listes, glosant la liste poème initiale, comme les deux ouvrages indispensables de Roland Brasseur, Je me souviens de Je me souviens : Notes pour Je me souviens de Georges Perec à l'usage des générations oublieuses et Je me souviens encore mieux de Je me souviens : Notes pour Je me souviens de Georges Perec à l'usage des générations oublieuses et de celles qui n'ont jamais su - Le Castor Astral, 1999 et 2003.)

Sans vouloir être plus roubaldien que Roubaud, le lecteur de Je me souviens peut se demander si ce n'est pas justement ce retour aux origines de la forme liste qui en fait toute la force.

Comme si, le lisant, on se souvenait avoir été la petite Lucy de l'inénarrable monsieur Coppens, dressée sur ses petites jambes pour voir au dessus des grandes herbes de la savane, prononçant le premier monostiche de la (pré)histoire de l'humanité :

MAMMOUTH !!!

(... à suivre.)

mardi 19 juin 2012

Résonance aléatoire

D'après un sondage récemment effectué auprès d'un échantillon représentatif constitué de trois estimables personnes de ma génération, je serais le seul à me souvenir de Nestor's Saga, de John Surman et Jack DeJohnette... Ce brutal constat statistique m'a surpris, d'autant plus que mes interlocuteurs, ayant continué à s'intéresser aux productions de l'industrie cinématographique, auraient pu remarquer quelques moments de la musique du film Respiro, réalisé par Emanuele Crialese et sorti en 2002.



Nestor's Saga (The Tale Of The Ancient) est la première plage du disque The Amazing Adventures Of Simon Simon, où l'on entend John Surman aux saxophones soprano et baryton, à la clarinette basse et au synthétiseur, et Jack DeJohnette à la batterie, au congas et au piano électrique. Cet album est sorti  en 1981, en cette exaltante période où socialisme français et libéralisme mondial s'observaient en attente d'une excitante parade nuptiale. Cette musique fut rapidement cataloguée comme « planante » - mot d'époque - et classée pas très loin des ramages relaxants du new age... Je redoutais même de l'entendre un jour l'autre utilisée comme musique d'ascenseur. C'est pourquoi, j'ai pris l'habitude, à cette époque, de préférer monter par les escaliers.

Mais j'écoutais tout de même le disque en cachette :


Mes craintes n'étaient évidemment pas fondées. Les spécialistes des ambiances sonores ont l'oreille mercenaire et putassière, mais fine. Il ne pouvaient pas ne pas entendre dans cette musique la tension qui l'anime et l'intranquillité qui la sous-tend.

Cette même intranquillité qui s'exprimait en toute liberté, une dizaine d'années avant, dans les improvisations de The Trio, le groupe formé de John Surman aux anches, Barre Phillips à la contrebasse et Stu Martin à la batterie.


De temps en temps, John Surman offre à son public un album solo, minutieusement enregistré en usant de cette technique qu'on appelait jadis le riricordigne et qui doit maintenant porter un autre nom tout aussi franglosaxon mais nettement plus tendance.

Après Westering Home, 1972, Upon Reflection, 1979, Withholding Pattern,1984, Private City, 1987, Road to Saint Ives, 1990,  et A Biography of the Rev. Absalom Dawe, 1994, vient d'arriver Saltash Bells, 2012. Le disque est édité chez ECM, qui a mis en ligne un player où pourront le découvrir les oreilles curieuses de belle ouvrage sonore. Elles y entendront le britannique multiinstrumentiste y souffler dans des saxophones soprano, ténor et baryton, des clarinettes alto, basse et contrebasse, et un harmonica, tout cela sur fond de synthétiseur.

Dans ces dix compositions, John Surman part en quête des sonorités de son enfance. La plage qui donne son titre à l'album, Saltash Bells, évoque, nous dit-il, le son des cloches lointaines que, navigant avec son père sur une rivière du Devon, il entendait résonner sur l'eau et dans toute la vallée...

Mon vocabulaire est trop limité pour dire ce qui habite - poétiquement, cela va de soi - ces méditations musicales parfois crépusculaires.

Le hasard objectif, que ma subjectivité, bonne fille, est toujours prête à favorablement accueillir, a voulu que j'écoute ce disque en feuilletant le dernier numéro du Matricule des Anges, tout juste arrivé. Le « mensuel de la littérature contemporaine » - il n'y en a qu'un, et je suis abonné - consacre son dossier du mois à W. G. Sebald. En réponse à la question « En quoi Sebald réinvente-t-il une sorte de romanesque de la mémoire ? », Georges-Arthur Goldschmidt cite un court passage des Anneaux de Saturne que j'ai voulu replacer dans le livre, sans doute pour le simple plaisir de m'égarer et de me retrouver dans la prose de Sebald. 

Je ne saurais évidemment dire - voir plus haut - comment s'est établie la résonance - ou l'accord - entre cette lecture erratique et la musique...

Mais c'était comme si le titre, si juste, du dossier du Matricule, W. G. Sebald, topographie de la mélancolie, avait aussi quelque chose à voir avec l'entreprise de John Surman.


PS : Georges-Arthur Goldschmidt cite le début de ce passage :

- Ce soir-là, à Southwold, comme j'étais assis à ma place surplombant l'océan allemand, j'eus soudain l'impression de sentir très nettement la lente immersion du monde basculant dans les ténèbres. En Amérique, nous dit Thomas Browne dans son traité sur l'enfouissement des urnes, les chasseurs se lèvent à l'heure où les Persans s'enfoncent dans le plus profond sommeil. L'ombre de la nuit se déplace telle une traîne halée par-dessus terre et comme presque tout, après le coucher du soleil, s'étend cercle après cercle - ainsi poursuit-il - on pourrait, en suivant toujours le soleil couchant, voir continuellement la sphère habitée par nous pleine de corps allongés, comme coupés et moissonnés par la faux de Saturne - un cimetière interminablement long pour une humanité atteinte du haut mal.

Traduit de l'allemand par Bernard Kreiss.

Ce passage se trouve à la page 107 de mon folio-Gallimard, mais aussi en quatrième de couverture - ce que j'ai préféré ignorer...

lundi 18 juin 2012

Les yeux entre ciel et trottoir

Surtout incongrue, cette injonction où le rêve semble s'accrocher à trois points de suspension...

Paris XXe, 8 juin 2012.

Je l'ai photographiée comme je pouvais, sous le ciel gris de ce samedi-là, avec en tête le souvenir tout frais de ces lignes de Jean Meckert, parcourues avant de passer à la caisse de la librairie l'Atelier :

Ce qui distingue le mieux le primaire, c'est son besoin d'utilité. Il y a toujours du moraliste et du revendicateur chez l'homme qui travaille. 

Quand je suis tout seul j'appelle ça l'esprit de lourdeur et je me comprends parfaitement. Je suis économe de tout et j'ai horreur de ce qui ne sert à rien, ça a été trop longtemps une nécessité pour moi. Ainsi, il y a des yeux au ciel et des yeux au trottoir, c'est toute l'humanité en raccourci. Je dis cela sans amertume exagérée. 

Il ne faut rien brusquer. Je sais que moi aussi je verrai de jolies choses en levant les yeux et j'aurai peut-être une belle voix pour chanter tout ce qui ne sert à rien. Pour l'instant, j'ai le torticolis quand je me redresse. Je ne m'adresse encore qu'aux piqueurs de mégots. Je travaille dans l'utile et je préviens tout de suite ceux qui ne sont pas du quartier que ce n'est pas marrant. 


Du quartier où a été prise cette photographie, Jean Meckert en était probablement quand, en 1935, il a recopié sur un cahier d'écolier ses premiers essais d'écriture. Il les avait nommés « Contes », et les éditions Joseph K. viennent de les publier sous le titre Abîme et autres contes inédits - l'extrait cité provient du conte-titre. Il a sans doute écrit ces textes à son retour de l’armée où il avait signé un engagement de dix-huit mois, croyant échapper au chômage... Il vivait alors de petits boulots, au point sans doute d'avoir le regret des ateliers de la rue de Chine, que recoupe la rue Villiers de L'Isle-Adam, où il avait été embauché comme arpète, et n'avait pas encore trouvé cet emploi qu'il occupera plus tard, à la mairie du XXe, non loin de là, place Gambetta, où il pourra dactylographier, sur des feuilles de papier timbré récupérées, son premier roman publié. Il dira souvent, sourire en coin, que c'est le papier timbré qui avait dû impressionner Raymond Queneau, lecteur chez Gallimard, et l'amener à défendre Les coups - 1941, existe en folio/Gallimard.

Ces  « Contes » de la dèche, de la mouise et de la débine, ont été écrits par un tout jeune homme qui allait devenir auteur la Blanche de la rue Sébastien-Bottin, mais aussi, sous le nom de Jean Amila mais à la même adresse, auteur de la Série Noire. Il est difficile de les lire sans jouer à « Jean Meckert es-tu là ? » ou à « Jean Amila es-tu là aussi ? » et de ne pas conclure en disant qu'ils « annoncent l’œuvre à venir », après avoir fait la liste des qualités de l'écrivain Amila-Meckert déjà bien marquées... Mais, il semble que l'on pourrait aussi répertorier un certain nombre de faiblesses futures qui sont absentes de ces pages. On peut penser à ces afféteries de style qui gênent la lecture de son deuxième roman, L'homme au marteau - 1943, réédité en 2006 chez Joëlle Losfeld, collection Arcanes -, ou aux bons sentiments qui empéguent les livres nés de ses collaborations avec le cinéaste André Cayatte.

Il y a alors trop de rage chez Meckert pour chercher à plaire ou même plaider...

Quant au ciel, qu'il faudrait regarder, il est si loin, si noir.

Aussi noir que l'eau où se jette le narrateur d'Abîme, au pont du Carrousel :

Et alors, mes vieux copains, il s'est passé quelque chose que je n'ai jamais très bien compris.

D'être tout d'un coup un apprenti macchab, ça m'a concilié brusquement toutes les bonnes grâces de la société. Autant je pouvais les emmerder et les dégoûter quelques secondes auparavant, autant je devenais subitement intéressant; à croire que l'humanité c'est une sale bête monstrueuse et puante qui ne renifle que les cadavres.

Pour moi, messieurs, pour moi qui, vivant, n'étais pas considéré plus qu'un pet de lapin, pour moi tout seul, on a brisé des glaces, couru au téléphone, lancé des bouées, tendu des gaffes, des mariniers ont sauté dans leurs barques, la brigade fluviale s'est amenée avec son canot et son projecteur, au bout de vingt minutes, une manière de record dont je suis assez fier, on m'a repêché, on m'a fait les mouvements, on m'a collé dans la bouche, autour du thorax, partout, les appareils les plus perfectionnés ...

Faut croire que je suis un dur à cuire, j'en suis revenu. J'ai ouvert les yeux. J'en ai la souvenance très vague, forcément. On m'a roulé dans une couverture. Quand ils se sont aperçus que j'étais pas mort, j'ai cessé d'être intéressant, ils se sont mis à m'engueuler en me demandant des détails et tout. J'ai dit que j'avais plus le rond, ça leur a suffi. Ils m'ont laissé dans mon coin. Ils ont parlé de leur boulot, à donner tous les détails, c'était le sauvetage le plus réussi du mois, ils blaguaient tous, moi je ne comptais plus.

Un type est venu, il m'a engueulé copieusement d'abord et puis il m'a fait diriger sur l'hôpital.

On ne soigne pas le moral, à l'hôpital, on s'en fout. Seulement moi, j'ai eu la chance d'attraper une maladie intéressante, une bonne inflammation des bronches et de la plèvre par-dessus le marché, quelque chose de solide, j'étais un malade régulier, j'avais plus qu'à me laisser vivre.

Qu'aurait-on dit de ce manuscrit chez Gallimard ?


PS : Quand je prenais en photo cette inscription, des camarades de galère étaient probablement déjà être installés au 260 de la rue des Pyrénées, à quelques enjambées de là, dans un ancien foyer des PTT inoccupé depuis plusieurs années. Les « expulsés, mal-logés, énervés, chômeurs, précaires, enragés sociaux » savent bien qu'en regardant entre ciel et trottoir, on peut voir beaucoup de bâtiments vides...

J'ai appris leur présence le lundi suivant par un communiqué de soutien de SUD PTT.

On peut trouver, ici et , des informations sur les aventures de ces nouveaux habitants du quartier. Le propriétaire de l'immeuble, l'« entreprise sociale pour l'habitat » Toit et Joie qui, depuis sa création en 1957, « intervient en tant qu’opérateur de logement social dans toutes ses dimensions » a eu le privilège de se voir offrir un gracieux publi-reportage par le Moine Bleu.

mardi 12 juin 2012

Une farce politique

Sur la quatrième de couverture de l'édition de poche - collection Points, 2007 -, on a choisi de titiller l'attention du chaland potentiel avec l'extrait d'une critique du Monde :

Subversif en diable, ce roman est un petit bijou d'intelligence et d'humour dont on ne saurait trop conseiller la lecture à chacun. 

A commencer par les politiques de tout bord.

On peut douter de l'efficacité de ce teasing. On sait bien que, malgré leurs méritoires efforts de simulation, « les politiques de tout bord » ne lisent guère, hormis les chiffres surlignés dans les rapports qu'on leur remet, accompagnés des suggestions de quelques éléments de rhétorique sommaire pour une éventuelle déclaration à la presse... On les imagine plus, actuellement, en train de scruter à la loupe les résultats de la dernière consultation électorale qu'en train d'apprécier l'humour et l'intelligence de La lucidité, ce roman de José Saramago « dont on ne saurait trop conseiller la lecture à chacun ».

Suggestion d’achat
pour la bibliothèque de l'Assemblée Nationale,
si elle existe, et s'il reste des crédits.

La lucidité - Ensaio sobre a lucidez, 2004, traduit en 2006 par Geneviève Leibrich pour les Éditions du Seuil - est pourtant une fable politique du plus grand intérêt, racontée sur le ton de la farce didactique par le souriant pessimiste qu'était José Saramago - prix Nobel de Littérature 1998.

Dans un pays imaginaire, à gouvernance néanmoins démocratique, le dépouillement du scrutin des élections municipales, révèle que, dans la capitale, les électeurs ont voté blanc à plus de soixante-dix pour cent. Après un temps de perplexité et de stupéfaction, agrémenté des railleries des gens de la province, les responsables du pays décident que leurs concitoyens auront à voter de nouveau le dimanche suivant. Le vote blanc atteint alors quatre-vingt-trois pour cent dans la capitale...

En cette épidémie de lucidité politique, les gouvernants ne sauront voir qu'une rébellion à mater. Diverses mesures de contrainte, répression et rétorsion vont être envisagées et mises en œuvre. Elles seront accompagnées des provocations usuelles et de tentatives d'investigations approfondies. Une lettre de dénonciation permettra même de désigner les coupables rêvés, en établissant un lien avec l'épidémie de cécité blanche qui, quatre ans auparavant, s'était déclarée dans le pays (*). Mais l'enquêteur désigné pour fabriquer cette culpabilité jugée politiquement nécessaire sera lui aussi atteint d'une forme bénigne de lucidité...

José Saramago en juillet 2007.
(Photo : Fredy Builes/Reuters)

De ces péripéties, Saramago fait un récit implacable, où, selon ses propres termes, « une fois le point de départ imaginaire admis, tout s’enchaîne avec rigueur, selon une logique de cause à effet, comme un mouvement d’horlogerie ».

Mais il n'est pas certain que « les politiques de tout bord » puissent apprécier l'humour d'une alerte férocité avec lequel notre auteur imagine les échanges entre membres du gouvernement...

Dans un entretien accordé à l’Humanité, paru le 19 octobre 2006, Saramago reconnaissait :

Je ne sais pas ce qui se dit réellement dans les conseils des ministres, ni sur quel mode, mais quand on capte un certain ton, une certaine attitude, je pense qu’on est dans le vrai. Pour tout dire, je pense que M. Chirac parle comme le président de cette République.

Histoire peut-être d'en juger, mais plutôt pour montrer que l'on peut être « dans le vrai » sans être un écrivain réaliste, voici un extrait du récit de l'allocution télévisée où le président du pays annonce aux citoyens séditieux de la capitale que les responsables abandonnent la ville, désormais en état de siège :

(...) C'est vous qui êtes les coupables, c'est vous qui avez ignominieusement déserté le concert national pour vous engager sur la voie tortueuse de la subversion, de l'indiscipline, du défi le plus pervers et le plus diabolique jamais lancé au pouvoir légitime de l'état au cours de la longue histoire des nations. (...) À présent vous êtes une ville sans loi. Vous n'y aurez pas un gouvernement pour vous imposer ce que vous devez faire ou ne pas faire, comment vous devez ou ne devez pas vous comporter, les rues seront à vous, elles vous appartiennent, utilisez-les comme il vous plaira, aucune autorité ne viendra vous barrer le chemin et vous donner le bon conseil, mais aussi, écoutez bien . ce que je vais vous dire, aucune autorité ne vous protégera contre les cambrioleurs, les violeurs et les assassins, cela sera votre liberté, profitez-en. Vous vous imaginez peut-être illusoirement que, livrés à votre libre arbitre et à vos caprices, vous serez capables de mieux organiser et de défendre plus efficacement votre vie que nous ne l'avons fait avec nos vieilles méthodes et nos lois anciennes. Erreur terrible que la vôtre. Tôt ou tard, vous serez obligés de vous choisir des chefs qui vous gouvernent si vous ne voulez pas les voir jaillir bestialement du chaos dans lequel vous allez inévitablement sombrer et les voir vous imposer leur loi. Vous vous rendrez compte alors de la dimension tragique de votre erreur. Vous vous révolterez peut-être comme au temps des contraintes autoritaires, comme au temps funeste des dictatures, mais ne vous faites pas d'illusions, la répression sera aussi brutale et vous ne serez pas appelés à voter car il n'y aura pas d'élections ou alors peut-être y en aura-t-il, mais elles ne seront pas indépendantes, propres et honnêtes comme celles que vous avez dédaignées, et il en sera ainsi jusqu'au jour où les forces armées qui ont décidé avec moi et avec le gouvernement de la nation de vous abandonner au destin que vous avez choisi devront revenir pour vous délivrer des monstres que vous aurez engendrés vous-mêmes. Toutes vos souffrances auront été inutiles, vaine votre obstination, et vous comprendrez alors trop tard que les droits ne sont intégralement des droits que dans les mots dans lesquels ils ont été énoncés et sur le papier sur lequel ils ont été inscrits, que ce soit une constitution, une loi ou un règlement quelconque, vous comprendrez, et plaise au ciel que vous en soyez convaincus, que leur application immodérée, inconsidérée, bouleverserait la société la plus stable, vous comprendrez enfin que le bon sens commande que nous les tenions simplement pour des symboles de ce qui pourrait être éventuellement, mais jamais pour une réalité effective et réalisable. Voter blanc est un droit imprescriptible, personne ne le niera, mais de même que nous interdisons aux enfants de jouer avec le feu, de même nous avertissons les peuples que jouer avec la dynamite est contraire à leur sécurité. (...) L'image grave et emplie de componction du chef de l'état disparut et à sa place surgit de nouveau le drapeau hissé en haut de sa hampe. Le vent l'agitait de-ci, de-là, de-là, de-ci, comme s'il était pris de vertige, pendant que l'hymne reprenait les accords belliqueux et les accents martiaux composés à une époque où l'exaltation patriotique était à son comble mais qui aujourd'hui produisaient un son fêlé. Ça oui, l'homme a bien parlé, résuma le plus âgé de la famille, et faut reconnaître qu'il a tout à fait raison, les enfants ne doivent pas jouer avec le feu car après il est sûr et certain qu'ils feront pipi au lit.

Inutile de dégainer le surligneur...


(*) Saramago rattache ainsi son Ensaio sobre a lucidez à l'un de ses précédents romans, Ensaio sobre a cegueira - paru en 1995 et traduit en 1997 par Geneviève Leibrich pour les Éditions du Seuil sous le titre L'aveuglement. Il a déclaré que cette construction en diptyque-miroir ne faisait pas partie de ses intentions initiales mais que la connexion s'est établie de manière inévitable...

mercredi 6 juin 2012

Le temps de la lecture

Il y a maintenant quelques années, au sortir de la lecture d'une note du blogue de Pierre Assouline, académicien Goncourt, j'avais, à toutes fins utiles, reporté sur mon bêtisier ce commentaire pénétrant :

Pas lu Magris.
Ne pense pas avoir le temps.

Cette remarquable contribution critique était signée d'un certain Génie Sans Bouillir...

La notule du célèbre Passou ne manquait pas de reprendre l'idée reçue habituelle sur Claudio Magris qui serait, pour le public, l'écrivain d'un seul livre, Danube (1)... Mais, si mes souvenirs sont bons, elle portait sur Vous comprendrez donc (2) - que notre pauvre Génie Sans Bouillir n'aura probablement pas le temps de lire non plus.

Je ne puis que le plaindre très sincèrement.

Cependant, toute ma compassion ne m'empêchera pas de me réjouir d'avoir pris le temps de lire Danube, évidemment, mais aussi le limpide Microcosmes (3), sans oublier  À l'aveugle (4), vertigineux roman que je pense bien avoir le temps de relire un de ces jours.

Peut-être après avoir achevé la lecture - très lente car je serai triste quand j'aurai terminé - que je fais actuellement d'Alphabets (5).




Alphabets regroupe un choix de chroniques littéraires données par Claudio Magris au Corriere della Serra durant ces vingt dernières années, et quelques articles, souvent plus étendus, parus en revue. Ces textes sont généralement assez courts, de cinq à dix pages, et chacun est un petit essai critique original, érudit, sensible, malicieux, intelligent...

L'on comprendra aisément que la lecture vespérale de ces pages ait pu avantageusement remplacer pour moi, et en y faisant écran, celle des journaux, nettement plus déprimante en cette interminable période électorale...

Par ailleurs, on admettra qu'aucun quotidien en langue française n'est en mesure de proposer épisodiquement à ses abonnés le moindre équivalent aux chroniques de Claudio Magris dans le Corriere della Serra.

(Non, restons sérieux et ne venez pas me parler de celles que monsieur Philippe Sollers arrive à placer ici ou là...)

Écrivain nobélisable depuis une éternité, et de surcroît éminent universitaire, Claudio Magris se présente surtout dans ces pages comme un lecteur attentif et passionné - un semblable, un frère, si l'on veut. Dans le texte d'ouverture, Livres de lecture, il évoque des épisodes marquants de sa vie de jeune lecteur, à commencer par le premier livre « destiné à rester en quelque sorte et pour toujours le Livre, la rencontre avec la parole qui contient et en même temps invente la réalité ». Il s'en souvient parfaitement, il venait d'avoir six ans, et il s'agissait des Mystères de la jungle noire, d'Emilio Salgari. Il se décrit, « quelques années plus tard, passant des heures entières dans l'arrière-boutique d'une librairie de Trieste dont le propriétaire gardait toujours une toque sur la tête ». On y fouille avec lui - car on l'a fait, comme lui, dans d'autres lieux, parmi d'autres livres - pour découvrir, dans les volumes défraîchis de la Biblioteca dei popoli, « le Mahabharata et le Ramayana sanskrits, le Kalevala finnois, puis l'Edda, la Chanson des Nibelungen, les sagas norroises, tous ces grands poèmes épiques qui racontent la création du monde, la lutte entre le bien et le mal et expriment les valeurs d'une civilisation ». S'esquisse peu à peu le portrait de l'écrivain en lecteur, au travers de ces livres « dont la liste constitue [s]a carte d'identité ».

Qu'Alphabets puisse apparaître comme un autoportrait, Claudio Magris y fait allusion dans ce premier texte en se référant, comme il se doit, à Borges :

Un personnage de Borges qui peint des paysages s'aperçoit à la fin que c'est son propre visage qu'il a peint, et c'est ce qui arrive aussi à celui qui parle de livres. Mais le tout, c'est bien connu, n'est pas la somme des parties et le portrait complet, dans ce cas également, est inférieur, et de beaucoup, aux divers éléments dont il se compose.

Et c'est une citation du même qui conclut :

Un jour, en Chine, une étudiante de l'université de Xi'an m'a demandé ce qu'on perd en écrivant. Question difficile, kafkaïenne. Et en lisant ? Borges a dit un jour que d'autres pouvaient, s'ils le voulaient, tirer gloire des livres qu'ils avaient écrits, mais que sa gloire à lui, c'étaient les livres qu'il avait lus.

On dira donc qu'Alphabets contient une grande part de la gloire de Claudio Magris. L'éditeur a prévu un précieux index nominum, et les traducteurs une liste des traductions françaises existantes des œuvres citées. 

On ne perd rien à le lire.

Pas même son temps.



(1) Danubio, 1986, traduit en français en 1990 par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, depuis longtemps disponible en folio/Gallimard.

(2) Lei dunque capirà, 2006, traduit par Jean et Marie-Noëlle Pastureau pour les éditions Gallimard, collection « L'Arpenteur », 2008.

(3) Microcosmi, 1997, aussitôt traduit par les Pastureau, et lui aussi disponible en folio.

(4) Alla Cieca, 2005, traduit sans tarder par les mêmes et également repris en poche.

(5) Alfabeti, 2008, traduit par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Gallimard, collection « L'Arpenteur », 2012.