"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.
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jeudi 22 novembre 2012

Concession perpétuelle

Grand classique de l'antienne guerrière, La Prière du para se chante, avec une virile gravité, sur l’air de la Marche de la garde consulaire à Marengo. La tradition en attribue les paroles à l'aspirant André Zirnheld, professeur de philosophie et parachutiste français libre, membre du Special Air Service, tué au combat, en Libye, le 27 juillet 1942. Après sa mort, on avait trouvé dans ses affaires personnelles un carnet, où il notait réflexions et citations. Un  seul poème y figure, aux pages 17 et 18, intitulé simplement Prière. Il est daté d'avril 1938 ; son auteur était alors enseignant de philosophie en Tunisie, et son inspiration était, semble-t-il, plus mystique que militaire :

          Prière

Je m'adresse à vous, mon Dieu,
Car vous seul donnez
Ce que l'on ne peut obtenir que de soi.

Donnez-moi mon Dieu ce qui vous reste
Donnez-moi ce que l'on ne vous demande jamais

(...)

L'adaptation actuellement connue comme chant de l'E.M.I.A. - École militaire interarmes - est due à l’élève-officier Bernachot, de la promotion 1961-1962, qui a notablement modifié le texte, prenant au pied de la lettre ce qui, dans le poème de 1938, relevait plus probablement de la métaphore :

Mon Dieu, mon Dieu, donne moi la tourmente
Donne moi la souffrance
Donne moi l'ardeur au combat

Mon Dieu, mon Dieu, donne moi la tourmente
Donne moi la souffrance
Et puis la gloire au combat

(...)

Cette « gloire au combat », le jeune philosophe ne la demandait pas...
 
Le début de la Prière sur le carnet d'André Zirnheld.

Mardi matin, quelques mesures de La Prière du para ont été utilisées comme ponctuation musicale afin de dramatiser quelque peu le Zoom de la rédaction, présenté par Simon Tivolle, durant l'émission matinale de France Inter. On prétendait y rendre compte de la polémique soulevée par la décision prise de transférer en grande pompe républicaine les cendres du général Marcel Bigeard au Mémorial des guerres en Indochine, à Fréjus.

Et ainsi fut fait, en équilibrant au pèse-lettre les diverses interventions...

On put entendre madame Anne-Marie Quenette, qui préside la Fondation Général-Bigeard, « amie de la famille » mais aussi son conseil juridique, se désoler avec une éloquence assez convenue :

C'est une saga incroyable, une saga humiliante, une saga lamentable... Que le général ait attendu deux ans et demi pour qu'on lui trouve une demeure éternelle, c'est quand même difficile à concevoir et à admettre.

Bien sûr, quelques extraits d'archives permirent de réentendre la jactance du général, suggérant qu'à Ðiện Biên Phủ, si on l'avait laissé faire, « on aurait pu les casser »...

Le contrepoint fut assuré par une intervention d'Henri Pouillot, l'un des premiers signataires de la pétition Non à tout hommage officiel au général Bigeard.

(Henri Pouillot, ancien appelé, a été affecté, de juin 1961 à mars 1962, à la Villa Sésini, lieu d'internement et de torture des membres présumés du Front de libération national, à Alger. Il a publié son témoignage dans deux livres : La Villa Susini, Tortures en Algérie, un appelé parle, Tirésias, 2001, et Mon combat contre la torture, éditions Bouchène, collection Escales, 2004.)

Il parla de la technique dite des « crevettes Bigeard », résumant ce que l'on pouvait lire sur son blog, dans un billet du 18 novembre :

La technique des "Crevettes Bigeard" ? Elles resteront la sinistre image de cette époque qui perpétuera ce nom. Pour beaucoup, ce terme employé alors ne signifie rien, surtout qu'il ne figure dans aucun livre d'histoire de notre enseignement. Pourtant c'est en employant cette expression que Paul Teitgein interrogeait Massu, en 1957, sur les milliers de disparus pour lesquels il n'avait aucun rapport concernant leur "évaporation". Pour éliminer physiquement, en faisant disparaître les corps, Bigeard avait inventé cette technique : sceller les pieds du condamné (sans jugement, sinon le sien), vivant, dans un bloc de béton et le larguer de 200 ou 300 mètres d'altitude d'un avion ou d'un hélicoptère en pleine mer. Il avait perfectionné cette technique : au début les algériens étaient simplement largués dans les massifs montagneux, mais leurs corps étaient retrouvés. La seconde étape fut le largage en mer, mais quelques un sont parvenus à revenir à la nage sur la côte et échapper miraculeusement à la mort. C'est pourquoi il "fignola" le raffinement de sa cruauté en inventant le bloc de ciment.

Tableau de Jacques Pajak, de la série Les Torturés.
(Illustration d'un entretien avec Frédéric Pajak (*),
Revue Transfuge, n°62, Novembre 2012.)

On n'entendit pas le point de vue de monsieur Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense. Ayant pris la décision d'accorder au général Bigeard une concession perpétuelle en forme de stèle au Mémorial des guerres en Indochine, il ne pouvait, il est vrai, intervenir qu'à l'écart de toute polémique. Il tentait de le faire, ce matin-là, dans le numéro du jour de Var Matin, où, « dans un souci d'apaisement », il répondait à quelques questions...

Si j'ai décidé de suivre les souhaits de la famille, c'est aussi parce que l'accent est mis sur une période incontestée du parcours du général Bigeard.

Dit-il.

Qu'on le veuille ou non, le général Bigeard est une figure emblématique de notre histoire militaire. Il était aimé et respecté de ses hommes. Il s'est particulièrement illustré comme résistant et comme soldat en Indochine.

Ajoute-t-il.

Mais en faisant ce geste, je ne cherche nullement à masquer ce qui s'est passé en Algérie.

Glisse-t-il.

Je constate que l'armée elle-même ne se voile pas la face sur ce sujet difficile. Une exposition récente au musée de l'Armée sur la guerre d'Algérie dans toutes ses dimensions, y compris les plus sombres, a d'ailleurs été unanimement saluée cette année.

Conclue-t-il.

Dans le discours prononcé à Fréjus - que Jean-Dominique Merchet s'est empressé de mettre en ligne -, il ne sera pas question de ce « sujet difficile » : à peine y relève-t-on une allusion aux « djebels algériens », car « on ne peut citer tous les combats de Marcel Bigeard ». Reprenant, en grande partie, le texte déjà publié pour annoncer sa présence à cette cérémonie, le ministre de la Défense fait l'éloge du héros de Ðiện Biên Phủ et de la guerre d'Indochine,

ce conflit colonial (qui) fut un jour notre guerre.

(Oubliant d'ajouter qu'il fut aussi la matrice du conflit colonial suivant, la guerre d'Algérie, et cela « dans toutes ses dimensions, y compris les plus sombres »...)

Cette concession à la nostalgie de nos belles colonies, et des belles guerres qui vont avec, fut suivie par un discours de monsieur Valéry Giscard d'Estaing, ancien président de la République, membre de l'Académie française et président d'honneur de la Fondation Général-Bigeard. A ma connaissance, son texte n'a pas été mis en ligne, et l'on ne dispose que d'un résumé publié par Le Républicain Lorrain pour apprécier toute la grandiloquence académique de cette « voix d’un peuple qui rend à Bigeard les honneurs qui lui sont dus ». C'est regrettable, et il faudra se contenter de cet aphorisme poétique, assez généralement repris dans la presse :

Les vieux soldats ne meurent jamais, ils s’effacent à l’horizon.

Au coucher du soleil, c'est bien, 
et s'ils nous dégageaient l'horizon,
ce serait encore mieux...


(*) Dans le numéro 62 de Transfuge, Frédéric Pajak commente ainsi ce tableau de son père :

Cette toile appartient à une série peinte par mon père, qui s'appelle Les Torturés, l'une des rares représentations de la guerre d'Algérie dans la peinture. Il devait partir en Algérie, et il était résolu à déserter, mais la naissance de ma petite sœur lui a permis d'échapper à cette guerre. Cette peinture est d'actualité, il l'a déclinée sur plusieurs tableaux, avec les couleurs du drapeau français. Il y a là une touche expressionniste que je trouve très belle. Mon père venait de l'abstraction lyrique : ses premières peintures sont assez proches de Wols, et il y a aussi des choses à la Pollock, même s'il garde toute sa singularité. A la fin de sa vie, il n'avait que 35 ans, sa peinture est devenue figurative. Je l'ai peu connu, mais ma sœur et moi avons peint avec lui dans son atelier. Il avait acheté au Prisunic des ardoises d'écoliers et nous faisions des dessins sur lesquels il revenait à la peinture, de vraies œuvres à six mains ! Cela m'a beaucoup marqué.

lundi 5 novembre 2012

Pour ne pas oublier Nanterre

Pour celles et ceux qui, comme moi, n'étaient pas, samedi dernier, à la Maison du Chemin de l’île, à Nanterre, pour l'hommage rendu à la mémoire d'Abdennbi Guémiah, abattu il y a trente ans par un riverain excédé, vient d'être mis en ligne, par l'Agence IM'média, un film qui y a sans doute été projeté.

Il a pour titre

Cité Gutenberg (nanterre) : MISSION ACCOMPLIE

et je copicolle le texte de présentation :

Le 23 octobre 1982, Abdennbi Guémiah, 19 ans, est mortellement blessé par balle alors qu'il rentrait chez lui, cité Gutenberg à Nanterre. Il décèdera le 6 novembre. Sa famille et ses amis se mobilisent aussitôt avec une grande dignité pour honorer sa mémoire, restituer toute sa personnalité et pour que justice soit rendue. Le 1er février 1985, son meurtrier, un habitant des pavillons voisins, est condamné à 12 ans de réclusion criminelle.

Simultanément, l'ensemble des habitants se mobilisent pour leur relogement dans des conditions décentes. Toutes les familles seront relogées. Le mouvement s'étendra à l'ensemble des cités de transit de la banlieue Nord-Ouest de Paris, tandis que les familles des victimes des crimes racistes ou sécuritaires se regroupent au niveau national...

L'option d'intégration de la vidéo étant désactivée, je ne peux que renvoyer sur YouTube...







 Marche silencieuse après la mort d'Abdennbi
















La fin de la Cité Gutenberg.








mardi 30 octobre 2012

Quelques parcelles de gloire

J’étais allongée nue, toujours nue. Ils pouvaient venir une, deux ou trois fois par jour. Dès que j’entendais le bruit de leurs bottes dans le couloir, je me mettais à trembler. Ensuite, le temps devenait interminable. Les minutes me paraissaient des heures, et les heures des jours. Le plus dur, c’est de tenir les premiers jours, de s’habituer à la douleur. Après, on se détache mentalement, un peu comme si le corps se mettait à flotter. 

Et plus loin :

Massu était brutal, infect. Bigeard n’était pas mieux, mais, le pire, c’était Graziani. Lui était innommable, c’était un pervers qui prenait plaisir à torturer. Ce n’était pas des êtres humains. J’ai souvent hurlé à Bigeard : “Vous n’êtes pas un homme si vous ne m’achevez pas !” Et lui me répondait en ricanant : “Pas encore, pas encore !” Pendant ces trois mois, je n’ai eu qu’un but : me suicider, mais, la pire des souffrances, c’est de vouloir à tout prix se supprimer et de ne pas en trouver les moyens.

Ces phrases sont de Louisette Ighilahriz, résistante algérienne capturée par l’armée française le 28 septembre 1957, et transférée, grièvement blessée, à l'état-major de la 10e division parachutiste. Elles ont été recueillies par Florence Beaugé, journaliste au Monde, qui les a publiées le 19 juin 2000.

Je les ai relues après avoir découvert, sur le site du Ministère de la défense, dans quels termes y était annoncé le « Transfert des cendres du général Marcel Bigeard » - c'est le titre de la page - au Mémorial des Guerres en Indochine, à Fréjus, prévu pour le 20 novembre prochain.

(Feu le général aurait, nous avait-on dit, souhaité que ses cendres soient dispersées au-dessus de la cuvette de Ðiện Biên Phủ, afin d'y « rejoindre ses camarades tombés au combat », mais les autorités vietnamiennes n’avaient pas donné leur accord. Monsieur Gérard Longuet, alors ministre de la Défense, avait obligeamment proposé de recueillir ces cendres en grande pompe aux Invalides. Cette idée, à laquelle près de 10 000 pétitionnaires s'étaient opposé(e)s, avait été abandonnée... Je ne sais qui a proposé l'alternative du transfert à Fréjus, mais c'est le nouveau ministre, monsieur Jean-Yves Le Drian, qui devrait procéder.)

L'annonce avec portrait, dans son environnement.
(Copie d'écran, defense-point-gouv-point-effer.)

Cette annonce aurait pu être aussi balbutiante ou aussi atone que bien d'autres émanant de l'actuel gouvernement, mais la plume du ministre - ou le ministre lui-même - a choisi d'adopter le style bravache propre au défunt pour, en quelque manière, anticiper l'hommage qui lui sera rendu.

Le 18 juin 2010, jour anniversaire de l’Appel du général de Gaulle, le général de corps d’armée Marcel Bigeard quittait, debout, à 94 ans, le ring sur lequel il disait, avec un sourire un peu narquois, livrer son dernier round.

Bien plus qu’un chef, le général Bigeard, était un meneur d’hommes. Celui vers qui les regards se tournent naturellement dans les moments les plus difficiles ; celui qui cultive le goût de l’exigence et de la « belle gueule », celui qui enseigne que pour « être et durer » il faut être souple comme le cuir et trempé comme l’acier.

Blessé cinq fois, titulaire de 24 citations individuelles, le général Bigeard était le type même du combattant perpétuel. Du stalag 12A, dont il s’évade après trois tentatives infructueuses, au maquis de l’Ariège ; des cuvettes de Ban Som et de Dien-Bien-Phu en Indochine aux djebels algériens ; de Madagascar au Sénégal, il n’avait de cesse de conduire ses « lézards verts » pour quelques parcelles de gloire.

Il n'y a même pas besoin d'ajouter quelques notes de clairon en arrière-fond musical...

Mais, par précaution, voici le premier couplet de celui de Paul Déroulède. 
(Paroles de Paul Déroulède mises en musique par Émile André.)

Après toute cette enflure, il faut revenir à la simple dignité des mots que Louisette Ighilahriz prononçait d'une voix blanche, il y a une douzaine d'années, devant une journaliste, et poursuivre son récit :

Un soir où je me balançais la tête de droite à gauche, comme d’habitude, pour tenter de calmer mes souffrances, quelqu’un s’est approché de mon lit. Il était grand et devait avoir environ quarante-cinq ans. Il a soulevé ma couverture, et s’est écrié d’une voix horrifiée : « Mais, mon petit, on vous a torturée ! Qui a fait cela ? Qui ? » Je n’ai rien répondu. D’habitude, on ne me vouvoyait pas. J’étais sûre que cette phrase cachait un piège.

De piège, il n'y avait pas. Cet homme la fera évacuer vers un hôpital d'Alger, où elle sera soignée avant d'être emprisonnée et jugée. Il avait grade de commandant, était peut-être médecin militaire, et Louisette Ighilahriz avait seulement entendu prononcer son nom, Richaud. Plus de quarante ans après, en livrant son récit au Monde, elle espérait encore le retrouver afin de pouvoir le remercier...

Deux jours après, le quotidien publiait les réactions des deux généraux Bigeard et Massu.

Le premier article retranscrit un entretien de Florence Beaugé avec le général Bigeard. La « belle gueule » l'ouvre grand, dans le style paranoïde du « meneur d'hommes » en fin de carrière parlant de lui-même à la troisième personne :

Le témoignage de cette femme est un tissu de mensonges. Il n’y a jamais eu de femme prise à mon PC. Il s’agit de démolir tout ce qu’il y a de propre en France. Bigeard en train de pratiquement violer une femme avec Massu, c’est inimaginable ! Massu, qui est un type très croyant, doit en être malade de lire ça. Tout est faux, c’est une manœuvre.

(...)

Elle dit que cet homme qui l’a libérée est venu, un jour, a soulevé sa couverture et l’a sauvée ! Comme si un homme pouvait, comme ça, entrer, sortir et la faire évacuer de cet endroit. Ça ne ressemble à rien. De même, comme si on ne pouvait pas retrouver un médecin militaire commandant au bout de quarante-trois ans !

Sur ce point, Florence Beaugé insiste :

Donc, le nom du commandant Richaud ne vous dit rien ?

Pour s'entendre répondre :

Non, ça ne me dit rien du tout. Et s’il existait vraiment, on aurait pu le retrouver. Surtout pendant quarante-trois ans. Mais bousiller un homme comme Bigeard !

Et tout se termine entre reproche et menace :

Vous êtes en train de mettre un coup de poing au cœur d’un homme de quatre-vingt-quatre ans. Il y a de quoi se flinguer. Cela me fiche un sacré coup. Mais dites-vous bien que le vieux, à quatre-vingt-quatre ans, il est battant, et qu’il sait mordre encore...

A côté de cette logorrhée égocentrique, sont rapportés, dans un second article, les propos du général Massu, beaucoup plus mesurés :

Interrogé sur les propos de Louisette Ighilaghiz, le général Massu, qui, avec constance depuis 1971, a toujours reconnu publiquement l’usage de la torture en Algérie, répond qu’il ne se souvient pas de cette histoire particulière. "Personnellement, dit-il, je n’y ai pas été mêlé directement. " Il accorde cependant du crédit à un récit témoignant d’une réalité qui " faisait partie d’une certaine ambiance à Alger ", et qu’aujourd’hui il regrette. Le général Massu ajoute qu’il a très bien connu le commandant Richaud, " un homme de grande qualité et un humaniste ", et propose d’aider la résistante algérienne à retrouver les proches de ce dernier.

On devait aussi apprendre que le commandant Richaud était alors mort depuis deux ans.

Ces « regrets » que le général Massu avait exprimés à la suite du témoignage de Louisette Ighilahriz, devaient relancer le débat sur l'usage de la torture durant la guerre d'Algérie - Florence Beaugé revient là-dessus dans un article plus récent, publié en mars 2012 dans le hors-série du Monde, Guerre d'Algérie. Mémoires parallèles. 

Mais ces « regrets », le général Bigeard ne les exprimera jamais, préférant défendre ses « parcelles de gloire » et ne parler de la torture que comme un « mal nécessaire ».

Alors honorer la mémoire de cet homme ?

Non merci.

Contrairement à bon nombre de ceux qui ont croisé la route de ses hommes, la dépouille du général n'est pas restée sans sépulture...

Paix à ses cendres, donc, mais qu'on n'en parle plus !


PS : La pétition suivante est en ligne :

Non à tout hommage officiel au général Bigeard

Il y a deux ans, le ministre de la défense du précédent gouvernement, Gérard Longuet, venu des rangs de l’extrême droite, avait conçu l’idée de transférer les cendres du général Bigeard aux Invalides. Une pétition, signée par 10.000 citoyennes et citoyens, fut pour beaucoup dans l’échec de cette provocation. Or, voici que le nouveau ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, remet sur pied un hommage de même nature, ce 20 novembre, avec une variante : le transfert de ces cendres au Mémorial de Fréjus, dédié aux combattants d’Indochine. Notre pétition était intitulée « Non à un hommage officiel au général Bigeard » : il fallait entendre : « Non à TOUT hommage ».

Aucun de nos arguments, en effet, n’est obsolète.

On nous présente encore et toujours cet officier comme un héros des temps modernes, un modèle d’abnégation et de courage, au mépris de tous les témoignages, de toutes les études historiques sérieuses. En fait, Bigeard a été un acteur de premier plan des guerres coloniales, un « baroudeur » sans principes, utilisant des méthodes souvent ignobles. En Indochine et en Algérie, il a laissé aux peuples, aux patriotes qu’il a combattus, aux prisonniers qu’il a « interrogés », de douloureux souvenirs. Aujourd’hui encore, dans bien des familles vietnamiennes et algériennes, qui pleurent toujours leurs morts, ou dont certains membres portent encore dans leur chair les plaies du passé, le nom de Bigeard sonne comme synonyme des pratiques les plus détestables de l’armée française.

Qu’un gouvernement élu par le « peuple de gauche » persiste dans ce projet laisse à penser que l’intervention citoyenne est plus que jamais nécessaire. Nous n’abandonnerons pas, en ce qui nous concerne, ce combat.

Non, décidément, NON, cent fois NON, à TOUT hommage au général Bigeard.

Parmi les premières signatures figure celle de Louisette Ighilahriz.

dimanche 21 octobre 2012

Un crime de beauf, il y a trente ans

Abdennbi Guémiah approcherait aujourd'hui de la cinquantaine si, le 23 octobre 1982, il n'avait été abattu d'un coup de feu en rentrant chez lui, à Nanterre.

Devant nous, les trente années qu'il n'aura pas vécues.

Celles et ceux qui ne l'ont pas oublié organisent, pour se souvenir, lui rendre hommage et assurer son inscription dans la mémoire collective, une rencontre publique autour de témoignages, de présentations de films, d’une expo-photo…

Cette rencontre aura lieu, à partir de 14 h, à la Maison du Chemin de l’île, à Nanterre - 61-63 avenue du général Leclerc, RER Nanterre-Ville - le samedi 3 novembre 2012.

Photomontage avec un portrait d'Abdennbi Guémiah.
(Affichette appelant à un rassemblement, le 6 novembre 1983, 
pour le premier anniversaire de sa mort.)

Abdennbi Guémiah était enfant de Nanterre. Sa famille habitait l'une des cités de transit de la ville, la cité Gutenberg. Il y en avait trois autres - André Doucet, le Pont de Bezons et les Grands Prés -, auxquelles s'ajoutaient des cités d’urgence comme les Marguerites, les Potagers... Au total, cette vie en « transit » était le lot de près de quatre mille cinq cents personnes pour la plupart venus des anciens bidonvilles de La Folie. Ces ensembles de baraquements à peine améliorés avaient en effet été construits afin de reloger, provisoirement, les habitants de ces bidonvilles lorsque l'on s'était décidé à procéder à leur « résorption ».

« Résorption », le mot devait s'imposer. Il est possible qu'en l'empruntant au lexique médical on ait voulu faire entendre que l'on voulait apporter des soins à une pathologie sociale, mais l'on a surtout désigné toute une partie de la population comme corps étranger formant abcès ...

(On parlerait peut-être maintenant de « démantèlement », terme d'origine militaire aux connotations pacificatrices : c'est après la bataille que le vainqueur démantelait les places fortes conquises...)

La cité Gutenberg fut inaugurée en 1971, dans une certaine allégresse. Jacques Chaban-Delmas, premier ministre sous la présidence de Georges Pompidou, était là, tous sourires dehors. Il y voyait sans doute un élément de la mise en place de cette « Nouvelle société » - concept dû à Jacques Delors - qu'il appelait de ses vœux. Onze ans plus tard, son rêve d'une société « prospère, jeune, généreuse et libérée » est loin, dans une France qui s'est découverte socialiste - et Jacques Delors aussi. Mais la cité Gutenberg est toujours-là, ainsi que, très probablement, la plupart des cent trente familles que Chaban-Delmas y avait accompagnées en ce « plus beau jour de [s]a vie ». Irène Allier, dans un article du Nouvel Observateur du 20 novembre 1982, la décrit ainsi :

(...) des blocs de Placoplâtre posés à même la boue sur un terrain vague coincé entre la voie express, un dépôt d'autobus, un mur d'usine et une route bordée de petits pavillons bien français. (...) Les murs se délitent, les planchers se creusent, les rats pullulent, la boue monte, les loyers aussi (1 200 francs pour deux pièces). A la suite de la rupture d'une canalisation l'eau a été coupée tout l'été. Pendant les chaleurs, 104 familles arabes n'ont eu qu'un seul robinet à leur disposition. ».

C'est de l'un de ces « petits pavillons bien français » que sont partis les tirs, le soir du 23 octobre 1982.

On peut trouver quelques détails sur le tireur, et sur ses motivations, dans un article de Paul Leduc, paru dans le numéro 488 de L'unité, journal du Parti socialiste, daté du 12 novembre 1982 :

[L'] agresseur est un magasinier français de trente-deux ans. En pleine exaspération, il a tiré vers un groupe de jeunes dont il ne supportait plus les cris. En réalité, pour lui comme pour beaucoup d'habitants de la zone pavillonnaire voisine, la cité de transit est cause de tous les maux. Pas besoin de chercher ailleurs l'origine des vols et du vandalisme qui se multiplient. Au point que s'est constitué un de ces comités d'autodéfense qui prolifèrent à travers le pays et débouchent inévitablement, un jour ou l'autre, sur des « bavures » de ce genre.

Même pour en signaler, timidement et maladroitement, la non pertinence, la thématique de l'insécurité était associée immanquablement à l'annonce d'événements de ce type - et ils étaient nombreux, par tout le pays et singulièrement à Nanterre où Abdennbi, cette année-là, fut le treizième à être « tiré ». En témoignent les diverses séquences enchaînées dans cet extrait d'un journal télévisé d'Antenne 2 - il date du 30 octobre 1982, et le jeune homme était entre la vie et la mort, mais encore en vie.


C'est avec la même maladresse bien intentionnée que l'on insiste sur la bonne intégration de la famille Guémiah.

Malgré les conditions de logement et l'environnement difficiles, les enfants de M. Guemiah ont obtenu d'excellents résultats scolaires. Une fille secrétaire de direction, un fils en 2e année de médecine, un autre fils qui termine son B.t.s. de radio-électronique et Abdennbi qui poursuivait brillamment ses études en terminale, voilà un bilan dont pas mal de parents se satisferaient.

Ecrit Paul Leduc...

Une famille sans histoires, pourtant, ces Guemiah ! Une famille comme les Français aimeraient les voir toutes s'ils étaient capables d'aimer les Arabes. Le père maçon, employé depuis vingt et un ans dans la même entreprise, une fille secrétaire, un fils préparant un B.T.S. de mécanique, un autre en deuxième année de médecine, et puis Abdennbi, le mort, hier encore en terminale au lycée Joliot-Curie (...).

Ecrit Irène Allier...

Certes, il fallait dire cela, et le jeter à la face des tueurs, de ces tireurs d'élite excédés - déjà ce mot - par les jeux des enfants sous leurs fenêtres. Mais lisaient-ils Le Nouvel Observateur, ou L'unité ?

Mais en mettant l'accent sur ce qu'il pouvait y avoir d'exceptionnel dans ces réussites exemplaires, on s'empêchait de discerner qu'elles n'étaient pas toujours la conséquence d'une soumission attendue aux critères de bonne assimilation. Pour beaucoup, elles étaient aussi la marque de la volonté d'être là, d'y vivre avec ses enfants et d'y faire valoir ses droits, parfois tout récemment accordés - comme le droit d'association.

Pour les habitant(e)s de la cité Gutenberg, venait en priorité le droit à un relogement décent. Et justement, une association s'y était constituée l'année précédente, avec l’appui de l’équipe de prévention du Petit Nanterre. Abdennbi Guémiah en était le trésorier et, en outre, il s'occupait d'apporter aux plus jeunes ce que l'on nommera plus tard un « soutien scolaire ».

Mogniss H. Abdallah raconte ce que sa mort, survenue le 6 novembre 1982, déclencha dans la cité :

Les centaines de personnes qui se rassemblent spontanément à l’annonce du décès tant redouté se recueillent pour rendre hommage au garçon disparu. « Plutôt que de te porter des fleurs, nous allons continuer ton combat », promettent ses amis. Solennellement, poussés par les mères, ils décrètent aussitôt une grève générale et définitive des loyers jusqu’au relogement de sa famille et de tous les habitants de la cité. Le gardien, un ancien Français d’Algérie, est viré, son local occupé. Ce lieu deviendra le centre névralgique du nouveau Comité des résidents des cités de transit, qui va articuler demande de justice pour Abdennbi et pour toutes les familles de victimes de crimes racistes ou sécuritaires, et le droit à un logement décent pour les habitants de toutes les cités de transit.

Son article, Cités de transit : en finir avec un provisoire qui dure !, a été publié, en 2006, dans le numéro 68 de la revue Plein droit - on peut le trouver en intégralité sur le site cairn.info. Il raconte, en détail mais sans négliger le contexte, l'histoire de l'association Gutenberg après la mort d'Abdenndi et comment « après bien des reports, le processus de relogement [est] arriv[é] enfin à son terme » :

Le 1er février 1985, jour du procès du meurtrier d’Abdennbi devant les Assises des Hauts-de-Seine, (il sera condamné à douze ans de réclusion criminelle), la dernière famille quitte la cité Gutenberg, réduite à néant. Pour ses ex-habitants, il faudra désormais répondre à un nouveau défi : celui de la dispersion.


PS :  Mogniss H. Abdallah, qui a fondé en 1983 l'agence IM'média, « agence de presse écrite, photographique et audiovisuelle spécialisée dans l’immigration, les cultures urbaines et les mouvements sociaux », doit prochainement publier, aux éditions Libertalia, Rengainez, on arrive !, Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, contre la hagra policière et judiciaire (des années 1970 à aujourd’hui).

Conclusion du texte de présentation :

« Rengainez, on arrive ! » – un des cris de ralliement de la marche pour l’Égalité –, souligne les attentes, les dynamiques internes, les acquis et les limites ou contradictions de ces luttes. Sans complaisance donc avec « la part de bluff » propagandiste, ces chroniques entendent renouer avec la pratique militante du bilan autocritique, pointer les apparitions médiatiques spectaculaires mais éphémères, le « travail d’agitation politique sans suite », les analyses générales surdéterminées par une dénonciation incantatoire sans s’attacher aux réalités complexes et aux singularités de chaque situation. Avec comme perspective de creuser des pistes pour constituer des rapports de forces plus favorables dans les combats politiques et judiciaires à venir.

lundi 8 octobre 2012

Une histoire en attente

Ce n'est pas seulement en voisin qu’Éric Hazan vient régulièrement présenter, à la librairie L'Atelier - 2bis rue du Jourdain -, les livres qu'il écrit ou qu'il édite. C'est aussi sans aucun doute parce qu'il lui suffit de gravir quelques mètres de dénivelé de la colline de Belleville pour se retrouver en territoire de complicité et d'amitié avec les responsables du lieu, Georges-Marc Habib, le patron, et Natacha de la Simone, la responsable du rayon sciences humaines et polars, et, bien sûr, avec ses lectrices et lecteurs.

Sa dernière apparition officielle à cette altitude est récente. Elle eut lieu ce vendredi, le 6 octobre, et notre homme en a profité pour faire une présentation de son dernier livre, Une histoire de la Révolution française, paru en septembre aux éditions La fabrique.

Mes deux abonné(e)s pourront se vanter, avec la discrétion que je leur suppose, auprès de leur(e)s ami(e)s moins bien pourvu(e)s côté réseaux sociaux, de suivre un blogue tenu par un qui y était...


Le livre d'Hazan est maintenant en attente de lecture, sur le coin de ma table de travail, au sommet de la pile des ouvrages à dépouiller sans délai.

Car, autant le dire, il ne m'est pas du tout indifférent qu'un auteur comme Éric Hazan ait entrepris d'écrire une histoire de la Révolution française. Cette histoire, en effet, semble majoritairement considérée comme un fâcheux accident de l'Histoire que l'on peut juger de manière expéditive d'un mot dicté par nos actuels préjugés. C'est à peine si l'on s'étonne d'entendre, au cours d'une émission de parlotes télévisées à prétentions impertinentes, un sinistre « comique » ramener son grain de gros sel :

La Révolution a été une boucherie... après ça devient une charcuterie infâme... et, moi, je suis fils de charcutier, je sais ce que c'est...

Cette sortie en eau de boudin est assez caractéristique du prêt-à-penser dominant. Il s'exprime ailleurs en des termes mieux choisis et avec plus de subtilité. En faisant, pour rester dans le ton, un résumé au hachoir à viande, on peut considérer que la tendance est d'envisager l'épisode révolutionnaire comme la matrice exemplaire des totalitarismes qui ont marqué le XXe siècle. Cette conception, désormais bien ancrée dans les esprits, a fini par s'imposer massivement pendant les années encadrant les célébrations du bicentenaire de la Révolution, qui se sont déroulées sous la présidence d'un ancien pétainiste et sous l'influence d'un historien renégat.

Le livre d’Éric Hazan n'entend pas prendre part aux débats historiographiques, maintenant bien retombés, sur la période révolutionnaire. Ce serait là, dit l'auteur dans son introduction, un « sujet intéressant, mais pour un autre livre » - et j'espère n'être pas le seul à souhaiter qu'il s'attelle à cet « autre livre ». Mais, sans les ignorer, il fait peut-être mieux en rafraîchissant l'image de la Révolution, et en restaurant certaines zones de cette image effacées par le révisionnisme historique qui a fini par s'imposer...

(C'est du moins ce que la présentation qui a été faite de ce travail, ainsi que les extraits qui en ont été lus, m'ont laissé supposer.)

Maximilien Robespierre, dit Joseph,
portrait idéologique convenu,
dernier quart du XXe siècle.

Durant cette soirée, un intervenant de ma génération a évoqué l'image positive de la Révolution française qui lui avait été enseignée pendant ses années studieuses chez les bons pères, où Robespierre lui avait été surtout, disait-il, présenté comme « l'incorruptible »... Cela me conduisit à me demander quelle image j'avais retenue de l'enseignement beaucoup plus réactionnaire que j'avais moi-même reçu chez d'autres religieux. Je crois que, allant à rebours des leçons alors données, je m'étais fait une idée de l'émergence, dans cet événement, d'une vérité. Et j'ai été heureux d'entendre Eric Hazan la nommer, un peu plus tard, en répondant à la question de savoir quel « chantier » avait, selon lui, ouvert la Révolution française.

Cette vérité, c'est celle de l'égalité.

Et j'espère que son livre nous rappelle cela...

Car, s'il faut vraiment parler de « chantier », il faut constater que celui-là est resté en attente.