"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.
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jeudi 27 décembre 2012

Soirée d'anniversaire

Ce fut une bien curieuse idée que de me faire naître à la date où je suis né...

Mais je ne puis m'en prendre au choix que firent jadis mes chers parents puisque bon nombre d'indices convergents m'ont depuis longtemps conduit à penser qu'il n'y eut, de leur part, pas de choix du tout.

C'est donc à la veille d'une fin de monde annoncée qui fit long feu que j'entrai dans ma grande année climatérique.

Et cela fait une semaine qu'à ma grande surprise, cela dure...

Une ancienne tradition voyait en cette soixante-troisième, où je survis encore un peu, une année critique de la vie humaine. S'y rencontrent et s'y renouvellent, en effet, les influences cycliques des sept planètes, qui gouvernent la vie du corps, et des neuf muses, qui gouvernent celle de l'esprit...

On me pardonnera l'outrecuidance de renvoyer là-dessus à un billet de mon ancien blogue où, citations de Censorinus à l'appui, tout ceci se trouve un peu détaillé. Cela reste sans doute lisible, puisque, il y a deux ans,  j'étais beaucoup plus jeune que désormais, et j'avais par conséquent le style plus alerte et l'orthographe plus assurée.

Et puis, peut-être, voulais-je alors, sourire en coin, « au ciel bleu croire », comme disait « le Victor Hugo du XXe siècle »...

A moins que je n'y crusse vraiment :

Monique Morelli, Maintenant que la jeunesse...
Poème de Louis Aragon.
(extrait de Le nouveau crève-cœur, Gallimard, 1948.)
Musique de Lino Leonardi.

En taillant dans les vers de remplissage d'une plate horizontalité, assez coutumiers de notre auteur, d'habiles communicant(e)s pourraient utiliser cette parfaite aragonnerie pour vanter, auprès des « seniors » débutants, les « produits » qui leur ont été réservés, après étude minutieuse de leurs appétences en cours de réduction.

Malgré quelques désagréments et/ou alertes, je ne m'étais guère soucié de rejoindre cette classe d'âge officielle.

Mais le vieillissement est aussi affaire d'identité sociale, celle qu'atteste certains papiers ou qui se lit dans le regard des autres.

C'est ainsi que je fus rappelé à l'ordre, il y a deux mois, lors d'une réunion amicale où j'avais été indirectement invité par un pétulant jeune homme, à quelques jours de son anniversaire. J'y fus présenté à l'assemblée de trentenaires - ou en voie de l'être - qui s'était réunie chez lui comme un exemplaire d'humanité vétuste, et j'y fus traité comme tel, sur un ton gentiment goguenard mais insistant, dans la conversation qui s'installa. Je sentais que cela n'était pas le simple reflet ironiquement bienveillant de mes propres pirouettes sur mon âge canonique, et il me fut assez difficile de prendre ce qui venait comme cela venait et cum grano salis - d'autant que la mouture n'était pas trop fine. Je finis par me demander si l'on ne m'avait pas réservé un rôle pour un dîner de (vieux) con...

Mais de dîner, il ne fut pas question. J'ignorais qu'il s'agissait d'une soirée collective à thème défoulatoire - beuverie effrénée, partouze forcenée, défonce carabinée, tournoi de mikado ou marathon de karaoké, peu importe... Lorsque je quittai les lieux, le maître de cérémonie, après s'être poliment inquiété de ma santé déclinante, me confia que finalement, oui, il avait eu tort de me faire dire de venir. Je me gardai bien de l'assurer que, oui, cela avait été une erreur.

Cela en aurait été une à n'importe quel âge de ma vie, mais la sensation de mise à l’écart pour cause d'ancienneté a persisté, et creusé son sillon, qui, depuis, a tout à fait pris l'apparence d'une ride...

Avant de vivre avec intensité le « passage de la soixantaine » dont on me parle ici ou là depuis une bonne poignée d'années, de m'inscrire aux clubs des seniors de Trifouillis-en-Normandie, et de partir avec eux et ma valise à roulettes vers ces pays où « il fait un temps à n'y pas croire », il va falloir que je soigne cette dépression climatérique qui gagne du terrain.

Un article du Figaro Santé me rassure partiellement : la faculté s'inquiète de plus en plus sérieusement de la « dépression des seniors ». L'encadré des symptômes caractéristiques, où je fais quasiment un sans faute, confirme mon auto-diagnostic. Cependant - et c'est toujours le cas lorsque je me trouve une maladie -, certaines modalités de soins m'inquiètent un peu. On peut y lire, en effet, que, si le recours aux anti-dépresseurs est en général efficace,

En cas d'échecs thérapeutiques ou de contre-indications médicales à ces médicaments, il reste alors la solution des électrochocs: « Deux à trois séances hebdomadaires (sous anesthésie générale) pendant trois ou quatre semaines suffisent le plus souvent. Hormis quelques troubles de la mémoire dans les semaines qui suivent, il n'y a pas d'effets indésirables gênants et les résultats sont vraiment bons. Il ne faut donc pas en avoir peur quand toutes les autres solutions ont été épuisées », conclut le Pr Boulenger. Ce qui compte, c'est l'obtention d'un bon résultat…

De quoi me flanquer des angoisses en prime...

dimanche 18 novembre 2012

Une espèce de robin

Délicat et pudique blason d'un corps féminin, brodé de références disparates, Bécassine est pour moi l'une des plus belles chansons de Georges Brassens.

Il l'a enregistrée sur son douzième album, Misogynie à part, paru en 1969 :


On dit, et il ne me déplait pas de le croire, que Brassens a écrit cette chanson en hommage à son ami et compagnon en anarchie, le poète Armand Robin.

Armand Robin à 17 ans, au pied de son arbre.
(Photo-montage Liber-Terre, 2002)
(Illustration empruntée à un article de Roger Dadoun :
Armand Robin, anarchiste de la grâce, Réfractions, 2005.)

Armand Robin était né en 1912, quelques années après la Bécassine de Joseph Pinchon, sur le territoire de la commune de Plouguernevel - Côtes-d'Armor - au cœur de ce que l'on appelle parfois le « bastion communiste breton ». Il était le huitième et dernier enfant d'une famille de paysans pauvres où l'on ne parlait que le breton. C'est à l'école qu'il apprit le français, qu'il présentait comme sa deuxième langue - il devait, par la suite, en apprendre et pratiquer plus de vingt autres. On raconte, et cela aussi j'aime le croire, que le gamin piégeait des taupes dont il vendait les peaux pour s'acheter des livres qu'il lisait en cachette dans les arbres...

Après avoir obtenu son titre de bachelier en 1929, il fut admis en classe de Première Supérieure au lycée Lakanal à Sceaux, alors connu pour être le « lycée des boursiers ». Il y eut notamment pour professeur Jean Guéhenno, avec qui continuera de correspondre dans les années suivantes. S'il ne fut pas reçu au concours d'entrée de l’École Normale Supérieure, il obtint de pouvoir continuer ses études en province - il s'inscrira à Lyon, où il abordera l'étude de la langue russe.

En 1933, année de la mort de sa mère, alors qu'il vivotait à Paris en donnant des cours ici ou là, il obtint une bourse du gouvernement polonais pour effectuer un séjour de trois mois en Pologne. Cette bourse était destinée à un licencié de lettres français parlant polonais, et, pour la décrocher, il réussit à apprendre la langue en urgence. De Pologne, il réussit à passer en U.R.S.S. et, durant l'été, à participer aux travaux de la moisson dans un kolkhoze. Il rentra en France avant la fin de l'année, désargenté et surtout désenchanté.

Ce n'est que deux ans plus tard, dans une lettre adressée à Jean Guéhenno, qu'il put écrire :

J'y suis allé ; j'ai mis bien longtemps à en revenir.

Et, se débattant avec lui-même, il s'expliqua enfin :

Cher Guéhenno, j'ai pu me mentir ; j'ai voulu me persuader que j'avais mal vu, mal entendu ; pour me permettre d'espérer encore, je me suis, en bon intellectuel, inventé des prétextes : « Comment aurais-tu le droit de juger une aussi grosse portion de l'histoire de l'humanité ? » - Écoutez, je dois avoir l'esprit malhonnête, vraiment ; j'aurais dû m'avouer mes impressions vraies : « Ce que tu as vu, c'est la famine, ce sont des paysans qui depuis 18 mois n'ont jamais mangé ni viande, ni pain ; - ce que tu as vu, c'est un peuple à bout de souffle, un peuple mort ; souviens-toi de ces visages d'affamés, de ces regards éteints ; - ce que tu as vu, ce sont des hommes qui à force de souffrir bêtement ont perdu jusqu'au sentiment de la souffrance, le plus précieux de tous. - Ce que tu as vu ce sont des consciences traquées, des âmes sans espoir, épouvantées des horreurs qu'elles ont traversées ; - ce que tu as vu, c'est une jeunesse abrutie, persuadée que les Soviets ont inventé l'électricité et de bien autres choses. - Ce que tu as entendu, c'est : presque le tiers de la population mort de faim en Ukraine dans l'hiver 1931-1932 ; des villages cernés et bombardés ; la famine sur les bords de la Volga, le brigandage dans la région de Kazan ; l'épidémie de typhus, crainte partout et faisant d'innombrables victimes, mais tue par ordre du gouvernement ; les paysans morts dans les rues de Kiev et de Moscou qu'ils avaient envahis, etc... - Ce que tu as aperçu ce fut un cauchemar, ce fut un monde dans lequel tout sens de la dignité humaine est mort, traqué ».

Du désarroi exprimé dans cette lettre, devait naître l'anti-stalinisme virulent d'Armand Robin, qui se traduira par sa rupture complète avec les intellectuels communistes et par son adhésion au Front Libertaire - où il rencontra Brassens.

Mais cela est une autre histoire...

Je m'arrête à l'image du jeune homme qui se tient ici au bord du désespoir. Il me semble que je comprends, chez cet « espèce de robin, n'ayant pas l'ombre d'un lopin », le sentiment très puissant qui le guide, celui d'appartenir de tout son être au monde de ces paysans pauvres, déconsidérés et opprimés, affamés et abrutis, que le communisme a trahis.

C'est à cet époque de sa vie qu'Armand Robin commence l'écriture de ce texte magnifique et inclassable qu'est Le temps qu'il fait. On parle, faute de mieux, d'épopée, on pourrait parler, toujours faute de mieux, d'oratorio... Composé de vers et de prose, c'est un monument baroque élevé à la mémoire de la lutte contre la misère et pour la dignité, menée des siens, les rustres de Basse Bretagne. La première partie, écrite en septembre 1935, sera publiée dans la revue Europe en 1936. L'ouvrage sera complété durant l'été 1941 et sortira chez Gallimard l'année suivante.

A la mort d'Armand Robin, en 1961, ses amis Claude Roland-Manuel et Georges Lambrichs eurent tout juste le temps de sauver de la décharge trois valises de manuscrits divers. Une partie d'entre eux,  poèmes et fragments, devait être publiée, en 1968, chez Gallimard, sous le titre Le monde d'une voix.

Parmi eux, ces trois hommages aux siens :


O MIENS SI OBSCURS ... 

O miens si obscurs, pour me garder près de vous il me faudrait pendant toute ma vie le moins de mots possible et chaque jour, malgré ma nouvelle existence, une retraite près des plantes, une main passée dans la crinière des chevaux. Pour rester près de vous malgré moi, malgré ma vie, j'ai vécu toutes mes nuits dans les songes et, le jour, je me suis à peine réveillé pour subir une vie où je n'étais plus.



Cessez d'accepter un monde                                                                   
 où les riches et les puissants                                                                   
aient droit de disposer de l'art !                                                              

                     LETTRE A MON PÈRE

            Mon père, je vois bien que je me suis trompé 
            En voulant devenir un poète, un lettré ; 
            Je n'ai réussi qu'à me fatiguer 
            Et qu'à tournicoter, tout brouillé. 

            Je suis allé plus loin qu'à nous il n'est permis ; 
            On m'accable de haine et de raillerie ; 
            Où je suis né j'aurais dû rester, 
            Tous ont eu raison de me châtier. 

             ...................................................................

             Aujourd'hui si tu venais tu me retrouverais 
             Comme cette faux que tu as laissée 
             Hier soir dans des herbes obscures et se souvient très frais 
             D'avoir sous tes doigts travaillé.



         PRIÈRE 

Mère, qui fus si sainte dans ta simple vie 
De bruyère ignorée, 
J'ai besoin que tes doigts harassés, mais vaillants, 
Me montrent le Christ, 
Ce bon seigneur qui fleurissait sur les vitraux. 

Mère, si le Christ existe, tu es près de lui, 
Là-haut sur ce ciel courbe, 
Tu te penches près de lui comme un trèfle. 

S'il existe, dis-lui 
Que ton fils dans un enfer mène sa vie, 
Qu'il a besoin de passer humblement près de lui. 


Dis-lui 
Que je voulais n'avoir pas besoin de lui.


PS : Références.

La lettre à Guéhenno se trouve dans  Le combat libertaire, textes d'Armand Robin réunis par Jean Bescond, chez Jean-Paul Rocher, éditeur, 2009.

Le temps qu'il fait a été réédité en 1986 dans la collection L'imaginaire chez Gallimard.

Le monde d'une voix a été repris, en 2004, à la suite de Ma vie sans moi, dans la collection Poésie / Gallimard.

samedi 3 novembre 2012

Éclats de poésie

Il y a plus de vingt ans, j'ai marché dans un canton de l'Ardèche dont on peut dire

Dans ce pays la foudre fait germer la pierre.

J'avais apporté le seul livre de Jacques Dupin qui était alors sur mes rayonnages, L'embrasure précédé de Gravir, paru en 1971 dans la collection Poésie/Gallimard.

Pendant mes promenades, m'accompagnaient quelques éclats de la Suite basaltique, qui ouvre Gravir, et commence par ce poème :

                     GRAND VENT

Nous n'appartenons qu'au sentier de montagne
Qui serpente au soleil entre la sauge et le lichen
Et s'élance à la nuit, chemin de crête,
A la rencontre des constellations.
Nous avons rapproché des sommets
La limite des terres arables.
Les graines éclatent dans nos poings.
Les flammes rentrent dans nos os.
Que le fumier monte à dos d'hommes jusqu'à nous !
Que la vigne et le seigle répliquent
A la vieillesse du volcan !
Les fruits de l'orgueil, les fruits du basalte
Mûriront sous les coups
Qui nous rendent visibles.
La chair endurera ce que l'œil a souffert,
Ce que les loups n'ont pas rêvé
Avant de descendre à la mer.

C'est ensuite que j'ai découvert, lu et relu, la poésie exigeante de Jacques Dupin.

(Sans oublier ses études irremplaçables sur l’œuvre de Joan Miró.)

Jacques Dupin, en 2009, à la Fundació Joan Miró, Barcelone.
(Photo : Julian Martin.)

A l'annonce de sa mort, survenue le 27 octobre, l'envie encore de le lire et le relire...

Par exemple ces trois poèmes qui clôturent Le grésil, paru chez P.O.L. en 1996.

Il faut écrire il faut      rire

le poème est la trajectoire
de la vie vraie dans un corps mort

dès l'instant de la naissance
il ricoche rebondit

et seuls comptent à ses yeux aveugles
l' œil de personne
                               le rire
des morts

le rapprochement la coïncidence
ambiguë de l'autre et de soi

une obscénité qui tranche
et ravit un œil vivant

dans l'œil du mort



                                                            La mort est un travail de paresse
                                                            une écharpe nouée, dénouée

                                                            subsidiairement la mise au clair
                                                            d'écrits dormants
                                                                                             d'esquisses
                                                            empêtrées dans la boue de l'air

                                                            de pieux fichés lentement
                                                            dans la tourbe

                                                            du temps perdu, regagné

                                                            tiré dans la lumière




                                                                                                                       Fusil de chasse corde      puits
                                                                                                                       lanterne sourde      ongle incarné
                                                                                                                       gardent la trace et le trait

                                                                                                                       du mouvement
                                                                                                                       d'un suicide évaporé

                                                                                                                       la rosée dans l'herbe       le soleil dehors
                                                                                                                       par l'étendue aride consumée

                                                                                                                       je dors en chien de fusil


PS : Deux volumes de la collection Poésie/Gallimard regroupent divers recueils de Jacques Dupin.

Le corps clairvoyant, paru en 1999, réunit Gravir (1963), L'embrasure (1969), Dehors (1975) et Une apparence de soupirail (1982). Il a reçu une belle préface de Jean-Christophe Bailly, et propose, en annexe, l'ancienne préface à L'embrasure précédé de Gravir, qui était de Jean-Pierre Richard, et un texte de Valéry Hugotte.

Ballast, paru en 2009, regroupe trois recueils, Contumace (1986), Échancré (1991) et Le grésil (1996).

On pourra consulter, sur le site Remue.net, l'article du Dictionnaire des écrivains de langue française consacré à Jacques Dupin. Il est signé de Valéry Hugotte.

samedi 27 octobre 2012

Heure d'hiver

Ah !

Ah ! si le jour
pouvait parler !

il annoncerait
la nuit

Patrik Ourednik, Le silence aussi, traduit du tchèque par Benoît Meunier, Éditions Allia, 2012.

(De Patrik Ourednik, vient de paraître Hier et après-demain, Propos de cinq survivants, traduit du tchèque et adapté par Benoît Meunier et l'auteur, toujours aux  Éditions Allia qui en proposent un large extrait.)

mercredi 26 septembre 2012

Remembrances rimbaldiennes

C'est à dix-sept ans, il me semble, que j'avais, avec un sérieux qui n'était pas de mon âge, appris par cœur Le bateau ivre d'Arthur Rimbaud.  Il ne me reste en mémoire que des bribes, quelques quatrains, quelques vers isolés, que je dis encore de temps en temps pour faire mon malin, mais toujours aussi mal et de plus en plus trébuchant.

Probablement émue par le délabrement de mes facultés mnésiques, la fondation néerlandaise Tegen-Beeld a pris l'initiative de faire calligraphier, par le graphiste Jan Willem Bruins, les vingt-cinq quatrains du poème de Rimbaud sur un mur parisien. Cette solide construction, de bel appareil rébarbatif, longe la rue Férou, dans le sixième arrondissement. Elle marquait autrefois la clôture d'un petit séminaire dont les bâtiments  ont été depuis convertis en centre des finances publiques. Nos impôts - comme disent les bons Français - ont été, semble-t-il, assez peu mis à contribution dans le financement de cette opération, prise en charge par l'Ambassade des Pays-Bas à Paris et deux bonnes centaines de donateurs néerlandais. La Mairie de Paris a peut-être offert quelques plateaux de petits fours pour l'inauguration du 14 juin 2012, mais je ne saurais l'assurer.

Jan Willem Bruins au travail.

Pour améliorer ma diction désastreuse, j'ai écouté attentivement quelques enregistrements que j'ai pu trouver - ceux de Gérard Philippe, de Fanny Ardant, de Philippe Léotard, de Léo Ferré... Las ! aucune de ces interprétations ne me convient vraiment, car aucune ne me fait entendre ce que, lisant, j'entends - ou ce que, disant, je ne puis faire entendre...

Dire la poésie est un art difficile qui exige que l'on sache maintenir un fragile équilibre entre la récitation atone et la déclamation théâtrale - la première option étant néanmoins préférable à la caricature de la seconde, représentée par un excessif cabotinage à la Luchini. Quant à l’accompagnement musical, lorsqu'on se croit obligé d'en tapisser le fond sonore, il ne s'impose pas à mon goût car, très doux de nature et plutôt glabre, je déteste que l'on me hérisse le poil.

Au lieu de perturber le flot d'un poème en parsemant son parcours d'éclats harmoniques plus ou moins congrus, on peut aussi le mettre en musique... Deux grands musiciens, au moins, ont composé des cycles de mélodies sur des poèmes de Rimbaud : Benjamin Britten, avec Les Illuminations, pour soprano (ou ténor) et cordes, en 1939, et Gilbert Amy, avec Une Saison en enfer, pour soprano, piano, percussion et bande électroacoustique, en 1980. Mais, à ma connaissance, aucun compositeur n'a mis en musique Le Bateau ivre.

Pochette du Rimbaud de John Zorn.

Le Bateau Ivre de John Zorn, premier morceau de l'album sobrement intitulé Rimbaud, sorti au mois d'août chez Tzadik, est une pièce d'une dizaine de minutes destinée à un orchestre de chambre. Zorn a repris la distribution instrumentale, devenue presque classique, du Pierrot lunaire d'Arnold Schönberg, flûte, clarinette, piano et cordes, y supprimant la voix et y adjoignant un vibraphone (*). Cet ensemble sonne parfois à la manière de la musique qu'au temps où je découvrais Rimbaud, les fines oreilles trouvaient « un peu d'avant-garde, non ? ». Cela peut ajouter une discrète touche de remembrance mélancolique au plaisir que l'on prend à l'écoute de cette composition où Zorn joue avec beaucoup de fluidité - et c'est bien le moins pour illustrer « les clapotements furieux des marées » - sur les rythmes et les timbres comme un enlumineur jouerait des traits et des couleurs pour orner sur la page ce que le texte du poème abandonne aux marges, et à la rêverie.

Enluminures également, les deux pièces inspirées par Une saison en enfer et les Illuminations, mais avec des moyens musicaux tout à fait différents.

Pour A Season in Hell, John Zorn a fait appel à Ikue Mori, une complice musicale de longue date, que l'on sait capable de déchaîner tous les démons de l'enfer avec un simple ordinateur portable... Tous deux le font, et c'est bien comme ça.

Le libre commentaire des Illuminations semble, de prime abord, beaucoup plus sage. Il est confié à un solide trio de jazz classique - piano, basse, batterie (**) -, qui s'amuse beaucoup à « embrasse[r] l'aube d'été » et qui sait découvrir « les pierres précieuses qui se cachaient »...

Album zutique, feuillet 38.
Rimbaud dans son bateau ivre.
Dessin non signé attribué à Gill.
(Emprunté au site Arthur Rimbaud, le poète.)

La dernière pièce rimbaldienne proposée par John Zorn emprunte son titre, Conneries, à une section de l'Album zutique où sont regroupés trois sonnets signés Rimbaud, Jeune goinfre, Paris et Cocher ivre. Mais le choix de textes fait par Zorn s'étend à l'ensemble des poèmes de l'Album, avec un retour fréquent aux Remembrances du vieillard idiot, pastiche du bon François Coppée. C'est Mathieu Amalric qui prête sa voix dans ce morceau, disant, criant, hurlant les textes, soutenu par John Zorn au piano, à l'orgue, à la guitare, à la batterie, au saxophone alto et aux divers bruitages et bidouillages acoustiques. Collage éclaté, tonitruant, cette composition devrait heurter les fines oreilles bien éduquées qui la trouveront inaudible...

Tant pis pour elles.


(*) Tara Helen O'Connor, flute ; Rane Moore, clarinette ; Alex Lipowski, vibraphone ; Steve Beck, piano ; Erik Carlson, violon ; Elizabeth Weisser, alto ; Chris Gross, violoncelle ; Brad Lubman, direction.

(**) Stephen Gosling, piano ; Trevor Dunn, basse et Kenny Wollesen, batterie.


PS : Dire la poésie est un art difficile, oui, mais qui réserve, à l'occasion, des surprises, comme cette version de Matinée d'ivresse, dite en deux langues, avec un décalage dans les voix qui en fait un tout autre objet poétique...

Lizzy Mercier Descloux et Patti Smith.

samedi 28 juillet 2012

Un art ancien et vénérable

@ 1 L'art de la liste est un art vieux. Il passe même pour être vétuste.

@ 2 Mais supposons (on peut toujours supposer) que la première forme poétique, aux origines fabuleuses de la poésie, ait été la liste. L'art de la liste apparaîtra alors comme vénérable.

Ainsi Jacques Roubaud commençait-il une conférence prononcée à Tübingen, en décembre 1998, qui a été publiée sans tarder, en français et en allemand, sous un titre assez prévisible, L'art de la liste / Die Kunst der Liste - Edition Isele, 1998. Cet exposé entendait montrer que cet art, tel qu'il est mis en œuvre par les oulipiens, constitue bel et bien « une approche et une approximation de l'infini ». Mais avant d'en arriver à ce point crucial, Roubaud prend soin de retracer, « en accéléré », l'histoire et la préhistoire de cette forme poétique, selon lui, première.

Notre conférencier récuse d'emblée, avec une parfaite et réjouissante mauvaise foi, la tonitruante déclaration johannique selon laquelle « au commencement était le verbe ». Il pose avec raison que nos ancêtres hominidés en marche vers la sapience-sapience avaient surtout, en ces temps difficiles, besoin d'inventer des substantifs afin de nommer les « singuliers » - au sens de Guillaume d'Occam - du monde environnant. Sans doute pour économiser les hypothèses superfétatoires dans son scénario - faisant ainsi un salutaire usage du rasoir du même Occam -, Roubaud ne suppose pas un grand sens de la conceptualisation chez nos aïeux les plus lointains, aussi leur langage naissant est-il constitué exclusivement de noms propres, les seuls qui soient à même d'exprimer pleinement la singularité du singulier. Cependant le manque d'idéation, qui aura bien le temps de se développer pour le meilleur et pour le pire dans les millénaires qui suivront, se trouve largement compensé par la puissance poétique de cette possibilité de nomination que découvre l'humanité à son aurore. Il faut admettre que jamais les mots de la tribu n'eurent un sens plus pur. La profération du nom était un geste poétique d'une absolue pureté car tout humain était poète, et chacun s'exprimait en poèmes d'un seul vers, soit en monostiches...  

Mais.

@ 27 Il est rare que le monde présente au poète un singulier unique.Il en offre en général plusieurs ; une foule même. Les premiers poètes furent obligés de choisir une stratégie pour la restitution poétique du monde, avec son exubérance. Disons, pour simplifier, qu'ils avaient le choix entre deux stratégies :

- ou bien les exprimer tous simultanément en un monostiche unique.

- ou bien les prononcer successivement.

Le choix de cette seconde stratégie devait mener à la forme poétique de la liste, « fille du temps, de sa flèche séquentielle et de sa discrétisation par l'instrument poétique ».

Inventaire d'un grenier ou liste des courses d'une ménagère assyrienne, je ne sais, 
mais c'est tout un poème, et un des premiers à accéder à l'écriture.

Jacques Roubaud laisse à chacun(e) dans son auditoire la tâche de dresser la liste des poèmes listes marquant sa mémoire de la poésie, écrite ou orale. A peine signale-t-il, en passant, les catalogues homériques, les généalogies bibliques ou rabelaisiennes et les énumérations diverses que font, au cours de leurs improvisations, les poètes, chanteurs, conteurs, bardes, aèdes, griots ou rhapsodes...

D'autres exemples pourraient venir à l'esprit, comme celui des « Choses qui... » dont Sei Shōnagon a fait l'essentiel de son Makura no sōshi - traduit par Les notes de l’oreiller ou par Notes de chevet - achevé au tout début du XIe siècle. Cette dame de la cour impériale japonaise, au demeurant insupportable pimbêche courtisane, s'y révèle, par son attention au « sentiment des choses », plagiaire par anticipation de la sensibilité perecquienne  à l'« infra-ordinaire » :

Choses qui passent vite avec indifférence

Un bateau à voile.
L'âge des hommes et des femmes.
Le printemps.
L'été.
L'automne.
L'hiver.
La jeunesse.
Tout passe avec indifférence.

Ou

Images qu'on garde en mémoire sans savoir pourquoi

Un paravent chinois dont les panneaux peints sont en lambeaux.
Un ugemberi usé, décousu, dont les fils transversaux se sont rompus en maint endroit.
Un pin mort sur lequel s'entremêlent des glycines grimpantes.
Le vieux gardien d'un temple dont les yeux commencent à s'obscurcir.
Un katabira usé suspendu au kicho.
Un homme jadis spirituel et élégant, jadis heureux en amour - maintenant las et vieilli.
Dans un jardin, les arbustes disposés avec goût par le jardinier, brûlés, détruits par un incendie..., tandis que les herbes folles, désordonnées, et les plantes sauvages de l'étang sont intactes.

(Première traduction complète en français, par Kuni Matsuo et Steinilber Oberlin, 1928, rééditée dans la Bibliothèque cosmopolite Stock.)

L'oreiller de la dame nippone.

Quelques siècles plus tard - et je crois me souvenir que c'était en 1978 -, Georges Perec a donné une liste de ces « images qu'on garde en mémoire sans savoir pourquoi ». Loin d'être un banal « recueil de bribes de souvenirs », Je me souviens est l'un des plus grands textes du XXe siècle et l'une des plus belles réussite de la vénérable forme-liste. Dans sa défense et illustration de l'art oulipien de la liste, Jacques Roubaud ne pouvait évidemment le passer sous silence et il lui accorde la place éminente qui lui revient.

Cependant, il en surprendra plus d'un - et, en quelque sorte, je suis ce « plus d'un » - avec son analyse plutôt sophistiquée de l’œuvre. Il y voit, en effet, un poème de 480 vers identiques, chacun étant accompagné de sa glose. Ainsi

Je me souviens que Reda Caire est passé en attraction au cinéma de la porte de Saint-Cloud.

est-il lu comme un vers, « Je me souviens », suivi de son commentaire paraphrastique mettant en lumière ce fameux Reda Caire - qui ne devra sans doute son passage à la postérité qu'à George Perec.

Il semble que l'on puisse ragarder plus simplement Je me souviens comme un poème liste alignant, comme aux bons vieux temps archaïques évoqués par Roubaud dans son « conte des origines », les désignations singulières de traces mémorielles, c'est-à-dire leurs noms propres.

(Le fait que les 480 vers soient truffés de noms propres - au sens commun (!) du terme - n'est pour rien dans cette affaire... Mais il encourage la constitutions de nouvelles listes, glosant la liste poème initiale, comme les deux ouvrages indispensables de Roland Brasseur, Je me souviens de Je me souviens : Notes pour Je me souviens de Georges Perec à l'usage des générations oublieuses et Je me souviens encore mieux de Je me souviens : Notes pour Je me souviens de Georges Perec à l'usage des générations oublieuses et de celles qui n'ont jamais su - Le Castor Astral, 1999 et 2003.)

Sans vouloir être plus roubaldien que Roubaud, le lecteur de Je me souviens peut se demander si ce n'est pas justement ce retour aux origines de la forme liste qui en fait toute la force.

Comme si, le lisant, on se souvenait avoir été la petite Lucy de l'inénarrable monsieur Coppens, dressée sur ses petites jambes pour voir au dessus des grandes herbes de la savane, prononçant le premier monostiche de la (pré)histoire de l'humanité :

MAMMOUTH !!!

(... à suivre.)