"L'escalier, toujours l'escalier qui bibliothèque et la foule au bas plus abîme que le soleil ne cloche."

Robert Desnos,
Langage Cuit, 1923.

dimanche 11 novembre 2012

Un prix par surprise

J'ai lu et aimé tous les livres de Scholastique Mukasonga, et particulièrement son roman, Notre-Dame du Nil, paru au printemps, dans la collection Continents noirs des éditions Gallimard. Par conséquent, je me suis fort réjoui d'apprendre qu'elle a reçu, pour ce livre, le prix Renaudot 2012.

De cette attribution, Thierry Clermont, échotier littéraire au Figaro, a donné un compte-rendu qu'il a intitulé : Renaudot : stupeur et interrogations. Il y fait part de son profond étonnement - qui va, si l'on veut bien le croire, jusqu'à la « stupeur », ce qui n'est pas rien - devant la décision des jurés de récompenser le roman d'« une quasi-inconnue », lequel « ne figurait pas sur leur liste finale, mais seulement sur leur liste initiale rendue publique avant l'été ». Après avoir rappelé, exemples à l'appui, que « les membres du Renaudot ne sont pas des plus pointilleux sur leur règlement », il souligne, comme si cela une quelconque pertinence, qu'ils « confirment leur engouement pour la littérature africaine d'expression française », ce qui est probablement à ses yeux une sous-variété de littérature, voire une variété de sous-littérature.

Il tentera plus loin de dire quelques mots du livre qui a été récompensé. Ne l'ayant manifestement pas lu, il se contentera de recopier les quelques indications qu'il a pu glaner dans le dossier de presse fourni par l'éditeur. Mais avant d'en venir là, notre critique tient à exposer ses « interrogations » devant ce qu'il nomme un « tour de passe-passe »...

On est également en droit de se demander combien de jurés ont lu ce récit. Il était en effet passé pratiquement inaperçu à sa parution au printemps dernier. Une chose est sûre : Jérôme Garcin l'a lu. Juré du prix Renaudot depuis 2010, et patron des pages culture du Nouvel Observateur, il a consacré dans son magazine une pleine page élogieuse sur Scholastique Mukasonga…

On a peine à le croire, mais il semble bien qu'en signant cet articulet ragoteur, un petit - et quasi-inconnu - chroniqueur littéraire du Figaro entend régler ses comptes avec l'un de ses collègues dont la position médiatique lui fait de l'ombre. Il le fait, avec toute l'élégance de sa médiocrité, en cherchant à discréditer le travail d'une grande dame en écriture qui honore la littérature française.


Scholastique Mukasonga
(Photo : C. Hélie/Gallimard.)

Pour étayer sa mesquine dénonciation, Thierry Clermont cite partiellement les indiscrétions d'un des jurés, Franz-Olivier Giesbert :

On tournait en rond,, on a eu beaucoup de mal, il n'y a eu jamais un tel blocage et puis soudain, il y a eu un emballement général.

Mais, voulant insinuer une manipulation venue de la part de Jérôme Garcin,  il se garde bien de reprendre cette autre révélation, consignée dans la dépêche de l'AFP :

En fait, c'est un autre juré, le Nobel de littérature J. M. G. Le Clézio, qui a lâché son nom, raconte Giesbert.

Georges-Olivier Châteaureynaud, président du jury, confirme et ajoute, comme pour excuser Le Clézio, qu'il « est attentif à ce qui vient d'ailleurs »...

Que J. M. G. Le Clézio sache lire beaucoup mieux qu'un plumitif du Figaro n'est pas une hypothèse à négliger non plus.


PS : Comme pour se remettre de leur surprise, qui ne va pas toujours jusqu'à la « stupeur », les médias octroient une place non négligeable à cette attribution du Renaudot à Scholastique Mukasonga, qui leur accorde volontiers des entretiens.

Pour entendre le timbre et le phrasé de sa voix, on pourra écouter, sur France Culture, l'émission Les Matins du vendredi 9 octobre - mais seulement si l'on est en mesure de supporter les interruptions intempestives de Marc Voinchet, le maître des lieux, qui aime tant faire savoir qu'il a déjà tout compris de ce que son invité(e) voulait dire.

La veille, elle avait accordé un entretien à Marjorie Janetaud, pour un site d'informations locales, Côté Caen, qui a été publié sous le titre : Interview. Le prix Renaudot est attribué à une Normande.

Scholastique Mukasonga vit, en effet, à Saint-Aubin-sur-Mer. Elle exerce la profession de mandataire judiciaire à l’UDAF - Union départementale des associations familiales - et elle travaille à Caen.

A la question de savoir pourquoi elle a choisi de vivre en Normandie, elle répond très simplement:

J’ai choisi la Normandie pour ses vaches et la pluie.

Cela ne surprendra que celles et ceux qui n'aiment ni les vaches ni la pluie, ou qui manquent radicalement d'humour.

jeudi 8 novembre 2012

Protection de l'enfance

Mais celui qui scandalisera un de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu'on lui suspende une meule à âne autour du cou et qu'on le précipite au fond de la mer.

Évangile selon Matthieu, 18, 6


Quand j'entends que l’Église prétend s'opposer au « mariage pour tous » au nom de la protection de l'enfance, il me revient des souvenirs désagréables de l'époque lointaine où j'étais enfant de chœur...

Mes parents étaient, l'un et l'autre, très croyants, et moi, je ne faisais pas semblant. La ligne qui bornait mon horizon ne pouvait pas ne pas être à mes yeux ligne de vérité.

Le souvenir que j'évoque, et dont je ne ferai pas le récit, ne comporte aucun détail croustillant. Ni la sacristie ni le confessionnal ni leurs alentours n'ont abrité le moindre passage à l'acte. Seulement la découverte sidérante, par un enfant de moins de dix ans, de l'attirance qu'éprouvait pour lui un adulte consacré. Cette pulsion - mais il vaudrait mieux, sans doute, faire résonner sous les voûtes glacées d'une chapelle le mot si ecclésial de « concupiscence » -, même si j'étais bien loin d'en percevoir la nature, je la ressentais très fortement, avec un grand trouble, dans toute son étrangeté perturbante. Car, tourmenté et pathétique, le désir de cet autre transpirait la honte et la culpabilité, et, en retour, m'en inspirait, jusqu'au malaise.

Longtemps, j'ai refoulé ce souvenir dans les limbes de ma mémoire. Il a refait surface, avec une étonnante précision dans les détails, il y a quelques années, au sortir d'un entretien avec un psychothérapeute. Il est sans doute inutile d'ajouter que c'est en provoquant en moi une vague de honte et de culpabilité qu'il a commencé à émerger...

Disons que cette vague est vite retombée et s'est perdue dans le sable où un enfant timide regardait s'effacer la trace de ses pas.

Illustration cynophile de l’Évangile selon Marc, 10 :
« Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les en empêchez pas; 
car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent. »
(Photo d'époque, trouvée par hasard sur la toile.)

Je ne sais ce qui, à l'époque, m'a préservé de tout acte pédophile explicite, mais je suis persuadé que le souci, aujourd'hui affiché par les dignitaires de l’Église, de protéger l’innocence, à qui l'on ne ment pas, n'y a été pour rien.

Un réel respect de l'enfance aurait été, et est toujours, en contradiction avec la logique de cette institution :

(...) Tout le monde a gardé en mémoire les nombreux scandales de pédophilie qui ont secoué l'Église catholique. Quand ses représentants rechignent à collaborer aux enquêtes de la police et affirment que ces événements, si regrettables soient-ils, constituent un problème interne à l'Église, ils ont raison, d'une certaine manière. La pédophilie des prêtres catholiques n'est pas quelque chose qui concerne uniquement les personnes ayant, pour des raisons strictement personnelles sans aucun lien avec l'institution de l'Église, choisi de faire carrière dans la prêtrise. C'est un phénomène qui concerne l'Église catholique en tant que telle et s'inscrit dans son fonctionnement même en tant qu'institution sociosymbolique. Un phénomène qui ne concerne pas l'inconscient « privé » des individus, mais l'« inconscient » de l'institution elle-même : ce n'est pas quelque chose qui se produit parce que l'institution doit tenir compte des réalités pathologiques de la vie libidinale pour survivre, mais quelque chose dont l'institution elle-même a besoin pour se reproduire. On pourrait très bien imaginer un prêtre « normal » (c'est-à-dire sans penchants pédophiles) qui, au bout de plusieurs années, se retrouverait mêlé à une affaire de pédophilie à cause de la logique même insinuée en lui par l'institution.

(Slavoj Žižek, Violence, Six réflexions transversales, essai traduit de l'anglais par Nathalie Peronny, Au diable vauvert éditions, 2012.)

mardi 6 novembre 2012

Légalisme d'une gauche sans complexes

A l'exception de quelques-un(e)s, les journalistes de la presse nationale doivent attendre qu'il y soit construit un aéroport pour se rendre à Notre-Dame-des-Landes. On ignore probablement, dans les rédactions parisiennes, qu'il est possible de se rendre dans la région nantaise de toutes les manières possibles, y compris par avion puisque l'agglomération possède déjà les aménagements nécessaires au trafic aérien. Pour le 17 novembre, date fixée pour la manifestation de réoccupation, on ne saurait trop conseiller aux professsionne(le)s de l'information de recourir à la solution, fort économique, du covoiturage. D'autant plus que leurs cartes de presse seraient fort appréciées, brandies en manière de sésame pour franchir quelques barrages...

A peine entrecoupé de dépêches d'agence reproduisant les communiqués préfectoraux, le silence des médias sur la résistance au bétonnage qui se développe à Notre-Dame-des-Landes est en passe de devenir exemplaire de la presse rêvée par les décideurs : aveugle, sourde et muette.

Le Nouvel Observateur a, de toute évidence, pour ambition de devenir pour la gauche décomplexée ce qu'était Le Figaro Magazine pour la droite décomplexée, et l'équipe joffrinesque s'y emploie avec les moyens du bord, qui ne sont pas énormes. On cherchera en vain, dans cette publication, la moindre contribution sur les revendications des zadistes... Là où l'hebdomadaire prétend nous en donner +plus+, on peut lire une chronique vantant « le parler-vrai d'un patron de gauche », signée de l'inénarrable maître des lieux, mais, et cela depuis au moins trois semaines, rien qui ressemble au « parler-vrai » d'un maraîcher installé sur les terres de Notre-Dame-des-Landes... Bien sûr, on remarquera que Rue 89, site désormais associé au Nouvel Observateur, a consacré plusieurs articles au mégalomaniaque projet nantais et aux « insurgés de la lutte anti-aéroport ». C'est méritoire - au sens où cela a le mérite d'exister - mais c'est un peu comme si la rédaction du Monde laissait son associé Télérama traiter des livres ou des films qui dérangent.

Du côté de Libération, on a trouvé quelques crédits pour envoyer spécialement sur place Eliane Patriarca. Elle a livré ses observations en un article que l'on a cru judicieux d'intituler, Notre-Dame-des-Landes : l’adieu aux arbres des opposants à l’aéroport. Ce titre, qui fait usage d'un à-peu-près aussi bêtasse que d'habitude, est fallacieux : si l'on parle, à Notre-Dame-des-Landes, de dire « adieu aux arbres », ce n'est sûrement pas parmi les « opposants à l'aéroport »...

(Parmi les partisans du bétonnage intégral, on ne doit pas en parler beaucoup non plus. En général, ces gens-là ne voient pas les arbres, sauf peut-être bien rangés avec des étiquettes, dans un arboretum sponsorisé par les amis du CAC 40...)

 Forêt de Rohanne, le 31 octobre.
(Photo : Galerie de NDDL.)

Il n'est pas impossible que des scrupules d'équilibre rédactionnel aient conduit notre Libé quotidien à publier ensuite, sous la même signature, un entretien avec monsieur Jacques Auxiette, membre du parti « socialiste » et président des Pays-de-la-Loire.

Le grand ponte du Grand Ouest - il préside le Syndicat aéroportuaire qui « regroupe les 22 collectivités concernées, dont les régions Bretagne et Pays-de-la-Loire, les départements de Loire-Atlantique, de Vendée, du Maine-et-Loire, les villes de Nantes, Rennes…» -  s'enorgueillit d'avoir été de ceux qui ont su mener à bien ce dossier et imposer ce grand projet inutile. Pour un peu, il dénierait à monsieur Jean-Marc Ayrault, qu'il trouve « scandaleux » de « cibler » - vague allusion aux timides remarques de madame Duflot -, toute initiative dans cette affaire.

Coupant la journaliste dans une question sur « la contestation [qui] se durcit et les affrontements [qui] sont parfois violents », il surprend en disant qu'il « condamne les exactions et violences actuelles ». Mais il éclaire ensuite sa pensée :

(...) je défends l’État lorsqu’il exécute des décisions de justice qui n’ont rien à voir avec les occupants de longue date. Ne confondez pas les riverains et agriculteurs concernés par des expropriations et les professionnels de la guérilla urbaine installés sur le site depuis trois ans !

Il faut donc entendre que « les exactions et violences actuelles » ne sont pas celles des légions de César - nom de code ridicule mais révélateur de l’opération militaro-policière en cours - , mais celles de redoutables « professionnels de la guérilla urbaine »...

Quand il ne s'emploie pas à discréditer ses adversaires par des appellations calomnieuses - des guérilleros urbains dans le bocage ! mais qu'a fait la police ? -, le petit chef républicain des Pays-de-la-Loire tient bon, et à deux mains, la rambarde du juridisme. Il rappelle tout d'abord que « la décision du Conseil d’Etat de juillet a mis fin à tous les recours sur la création de l’aéroport » et que « plus aucune action en justice ne peut remettre en cause la réalisation du projet ». Il en déduit, avec logique, que « seule une décision politique pourrait changer la donne ». Mais son imagination de décideur se refuse à une telle éventualité - pourtant souhaitée par son éminent camarade Stéphane Hessel. Monsieur Jacques Auxiette, lui, parfait légaliste, « appelle à la mise en œuvre des décisions de justice ». Point barre, comme on disait encore il y a peu...

On l'a compris, le saccage imbécile d'une région, les violences exercées sur les personnes, la destruction de ce qu'elles ont construit, la dévastation de ce qu'elles ont mis en culture, ne sont pour lui que la conséquence de l'application de la loi - ou la Loi, je ne sais pas si ce monsieur pense en majuscules - qui a décidé qu'on ne devait plus vivre, construire, cultiver dans les parages de Notre-Dame-des-Landes.

Pour perdre ses complexes, inhibitions qu'aurait installées un vieux surmoi humaniste, la gauche au pouvoir semble avoir besoin de s'abriter derrière le paravent des décisions juridiques qu'il faut impérativement mettre en œuvre. Le légalisme lui est ainsi devenu comme un refuge, un peu étroit, certes, mais où s'épanouissent bonne conscience et mauvaise foi. On prendra confortablement prétexte de décisions de justice pour légitimer toutes les indignités commises, sans états d'âme, comme on aime à dire...

Dernier exemple en date : on livre la militante basque Aurore Martin à la police espagnole. A celles et ceux, y compris des élu(e)s « socialistes », qui dénoncent cette ignominie, monsieur Manuel Valls et madame Christiane Taubira expliquent, en un numéro de duettistes parfaitement accordé, que c'est là le cours normal de la justice.

Et en une dernière pirouette légaliste, le ministre de l'Intérieur « juge en revanche "étrange" que des élus de la République française, "notamment des parlementaires qui votent les lois, demandent que l'on n'applique pas la loi" ».

Comme c'est le Nouvel Observateur qui le dit, c'est une info en béton.


PS : Toutes les informations qui ne sont pas dans les médias de gauche se trouvent sur le site des Tritons crété-e-s contre béton armé. On y trouvera même une belle Lettre ouverte à Monsieur Jacques Auxiette, répondant à ses déclarations dans Presse Océan du 31 octobre.


lundi 5 novembre 2012

Pour ne pas oublier Nanterre

Pour celles et ceux qui, comme moi, n'étaient pas, samedi dernier, à la Maison du Chemin de l’île, à Nanterre, pour l'hommage rendu à la mémoire d'Abdennbi Guémiah, abattu il y a trente ans par un riverain excédé, vient d'être mis en ligne, par l'Agence IM'média, un film qui y a sans doute été projeté.

Il a pour titre

Cité Gutenberg (nanterre) : MISSION ACCOMPLIE

et je copicolle le texte de présentation :

Le 23 octobre 1982, Abdennbi Guémiah, 19 ans, est mortellement blessé par balle alors qu'il rentrait chez lui, cité Gutenberg à Nanterre. Il décèdera le 6 novembre. Sa famille et ses amis se mobilisent aussitôt avec une grande dignité pour honorer sa mémoire, restituer toute sa personnalité et pour que justice soit rendue. Le 1er février 1985, son meurtrier, un habitant des pavillons voisins, est condamné à 12 ans de réclusion criminelle.

Simultanément, l'ensemble des habitants se mobilisent pour leur relogement dans des conditions décentes. Toutes les familles seront relogées. Le mouvement s'étendra à l'ensemble des cités de transit de la banlieue Nord-Ouest de Paris, tandis que les familles des victimes des crimes racistes ou sécuritaires se regroupent au niveau national...

L'option d'intégration de la vidéo étant désactivée, je ne peux que renvoyer sur YouTube...







 Marche silencieuse après la mort d'Abdennbi
















La fin de la Cité Gutenberg.








samedi 3 novembre 2012

Éclats de poésie

Il y a plus de vingt ans, j'ai marché dans un canton de l'Ardèche dont on peut dire

Dans ce pays la foudre fait germer la pierre.

J'avais apporté le seul livre de Jacques Dupin qui était alors sur mes rayonnages, L'embrasure précédé de Gravir, paru en 1971 dans la collection Poésie/Gallimard.

Pendant mes promenades, m'accompagnaient quelques éclats de la Suite basaltique, qui ouvre Gravir, et commence par ce poème :

                     GRAND VENT

Nous n'appartenons qu'au sentier de montagne
Qui serpente au soleil entre la sauge et le lichen
Et s'élance à la nuit, chemin de crête,
A la rencontre des constellations.
Nous avons rapproché des sommets
La limite des terres arables.
Les graines éclatent dans nos poings.
Les flammes rentrent dans nos os.
Que le fumier monte à dos d'hommes jusqu'à nous !
Que la vigne et le seigle répliquent
A la vieillesse du volcan !
Les fruits de l'orgueil, les fruits du basalte
Mûriront sous les coups
Qui nous rendent visibles.
La chair endurera ce que l'œil a souffert,
Ce que les loups n'ont pas rêvé
Avant de descendre à la mer.

C'est ensuite que j'ai découvert, lu et relu, la poésie exigeante de Jacques Dupin.

(Sans oublier ses études irremplaçables sur l’œuvre de Joan Miró.)

Jacques Dupin, en 2009, à la Fundació Joan Miró, Barcelone.
(Photo : Julian Martin.)

A l'annonce de sa mort, survenue le 27 octobre, l'envie encore de le lire et le relire...

Par exemple ces trois poèmes qui clôturent Le grésil, paru chez P.O.L. en 1996.

Il faut écrire il faut      rire

le poème est la trajectoire
de la vie vraie dans un corps mort

dès l'instant de la naissance
il ricoche rebondit

et seuls comptent à ses yeux aveugles
l' œil de personne
                               le rire
des morts

le rapprochement la coïncidence
ambiguë de l'autre et de soi

une obscénité qui tranche
et ravit un œil vivant

dans l'œil du mort



                                                            La mort est un travail de paresse
                                                            une écharpe nouée, dénouée

                                                            subsidiairement la mise au clair
                                                            d'écrits dormants
                                                                                             d'esquisses
                                                            empêtrées dans la boue de l'air

                                                            de pieux fichés lentement
                                                            dans la tourbe

                                                            du temps perdu, regagné

                                                            tiré dans la lumière




                                                                                                                       Fusil de chasse corde      puits
                                                                                                                       lanterne sourde      ongle incarné
                                                                                                                       gardent la trace et le trait

                                                                                                                       du mouvement
                                                                                                                       d'un suicide évaporé

                                                                                                                       la rosée dans l'herbe       le soleil dehors
                                                                                                                       par l'étendue aride consumée

                                                                                                                       je dors en chien de fusil


PS : Deux volumes de la collection Poésie/Gallimard regroupent divers recueils de Jacques Dupin.

Le corps clairvoyant, paru en 1999, réunit Gravir (1963), L'embrasure (1969), Dehors (1975) et Une apparence de soupirail (1982). Il a reçu une belle préface de Jean-Christophe Bailly, et propose, en annexe, l'ancienne préface à L'embrasure précédé de Gravir, qui était de Jean-Pierre Richard, et un texte de Valéry Hugotte.

Ballast, paru en 2009, regroupe trois recueils, Contumace (1986), Échancré (1991) et Le grésil (1996).

On pourra consulter, sur le site Remue.net, l'article du Dictionnaire des écrivains de langue française consacré à Jacques Dupin. Il est signé de Valéry Hugotte.

vendredi 2 novembre 2012

De l'honneur plein les bras

D'après monsieur Gérard Longuet, jadis éminent défenseur de l'Occident, le bras d'honneur serait « un geste de mauvaise humeur typiquement populaire » et « bien connu des Français »... Il omet de dire qu'il s'agit, avant tout, d'un signe, en général utilisé entre hommes, originellement obscène, à forte connotation homophobe. C'est, en somme, une des marques les plus communes d'une indécrottable vulgarité viriliste.

On admet généralement, en effet, que le bras d'honneur est une manière d'amplification du doigt d'honneur, présentation à l'interlocuteur du majeur, le digitus impudicus des Romains. Pour attester de l’ancienneté de l'assimilation de ce doigt avec le phallus, il est d'usage de citer la nébuleuse allusion faite, dans Les Nuées d'Aristophane, pièce écrite en 423 avant Jésus-Christ, par Strepsiade, alors traité de « rustre et lourdaud » par Socrate. Et pour montrer que le caractère injurieux de la gestuelle ne date pas d'hier, on ajoute l'anecdote, rapportée par Diogène Laërce, du philosophe Diogène adressant de son tonneau un doigt d'honneur à l'orateur Démosthène. Quant à la signification profonde - si l'on ose dire - de cette pantomime, elle se situe probablement entre la subtile suggestion : « Va te faire mettre ! », et l'élégant performatif : « Je t'encule ! ».

(Je n'ai pas su déterminer ce que l'honneur venait faire dans cette histoire...)

L'exécution de cette mimique exige, comme on voit, une grande concentration.
(Capture d'écran, fin de l'émission La Preuve par trois sur Public Sénat.)

En revendiquant son « geste de mauvaise humeur typiquement populaire », monsieur Gérard Longuet a indiqué qu'il avait réagi, avec toute la promptitude d'un homme qui se croit du caractère, « à la publication d'une dépêche AFP, indiquant que l'Algérie demande "une reconnaissance franche des crimes perpétrés à [son] encontre par le colonialisme français" ».

Je n'ai pas recherché cette dépêche, mais elle devait rendre compte des déclarations de monsieur Mohamed Cherif Abbas, ministre des moudjahidine, dans un entretien accordé à l'agence Algérie Presse Service, à la veille de la célébration du 58e anniversaire du déclenchement de la révolution du 1er Novembre 1954. Il a en effet déclaré qu’« au regard des crimes perpétrés par ce colonisateur contre un peuple sans défense et compte tenu de leur impact dans l’esprit même des générations qui n’ont pas vécu cette période, sachant que tout un chacun connait les affres subies par notre peuple du fait de la torture, des mutilations et de la destruction, les Algériens veulent une reconnaissance franche des crimes perpétrés à leur encontre ».

C'est à cette demande, constamment reformulée par les autorités algériennes, que monsieur Gérard Longuet, qui n'est en charge de rien, a cru pouvoir répondre avec une grossièreté dépourvue de toute ambiguïté.

La chanteuse M.I.A. avait fait scandale, lors du show de Madonna pour la finale du Super Bowl 2012, en adressant un doigt d'honneur à je ne sais qui - mais devant un large public et cent millions de téléspectateurs. J'ignore si elle a dû payer une amende, mais elle ne peut sans doute plus se considérer comme bienvenue sur NBC...

Monsieur Gérard Longuet, lui, sera probablement toujours bien accueilli dans les studios et sur les plateaux, puisqu'il semble avoir retrouvé la parole.

Certains pensent même qu'il a su, de son bras, parfaitement incarner la France revancharde, et ne manqueront pas de lui faire une haie d'honneur.


PS : Il est encore possible de protester contre le bras d'honneur qu'envisage d'adresser au peuple algérien le gouvernement français en rendant, à Fréjus, un hommage au général Bigeard. La pétition en ligne n'attend que nos signatures.

jeudi 1 novembre 2012

Les Rroms dans son jardin

Cette vidéo a d'abord été mise en ligne par Nord éclair, le 27 octobre 2012, sous le titre :

Video. Hellemmes : dérapage lors de la manifestation contre l'arrivée des Roms.

(Comme si cette innommable « manifestation contre l'arrivée des Roms » n'avait pas déjà été, en elle-même, un « dérapage » - conservons cet euphémisme journalistique qui a désormais statut de cliché.)

Jusqu'à présent aucun(e) des participant(e)s ne semble avoir songé à faire valoir le droit reconnu de contrôler la diffusion de son image, aussi est-elle encore en ligne. Peut-être, dans certains foyers hellemmois, tire-t-on quelque fierté de l'image que l'on y donne de soi, de manière si contrôlée...

Estimant sans doute que ces images étaient assez parlantes pour son lectorat, la rédaction de Nord éclair ne les avait accompagnées que de maigres explications, en promettant plus de détails pour le lendemain.

Comme ces détails étaient réservés aux abonnés, il m'a fallu me contenter du résumé qu'en a fait Le Figaro :

Des habitants de la ville d'Hellemmes, dans la banlieue de Lille, ont manifesté samedi contre l'implantation prochaine d'un village d'insertion pour cinq familles roms. Farouchement opposés au projet, et rassemblés sous le slogan "Cysoing [ville où les habitants ont réussi à stopper un projet similaire] y est arrivé, Hellemmes y arrivera", les opposants ont défilé devant le chantier du village, avant de rallier la mairie (...).

Le groupe de 200 personnes a fini par trouver le maire, Frédéric Marchand, dans une salle communale. L'élu a été violemment pris à partie par la foule, qui lui a demandé pêle-mêle d'accueillir les Roms dans son jardin et d'aider "les vrais Hellemmois". Le dialogue étant impossible, le maire a décidé de quitter les lieux, mais il en a été empêché par la foule, dont quelques leaders appelaient à le "bloquer".(...)

Mais c'est dans un billet du blog de Marie Barbier, Laissez-passer, qu'on pouvait en apprendre davantage sur l'exaspération anticipée des futurs voisins. On y découvre, et cela précise notablement les contours de l'image, que les habitant(e)s d'Hellemmes « étaient entre 150 et 200 à manifester samedi matin dans les rues », « à l’appel de la conseillère municipale UMP Caroline Boisard-Vannier », et que « d’après plusieurs témoins, des représentants du Front national ont rapidement pris la tête du cortège »...

Marie Barbier donne également des informations sur les heureux bénéficiaires de ce déferlement d'hostilité authentiquement hellemmoise.

Elle nous apprend que les cinq familles qui ont accepté de se sédentariser à Hellemmes font partie de celles qui ont été expulsées au mois d'août des premiers campements « démantelés » par les services expéditifs du ministère de l'Intérieur, à Hellemmes et à Villeneuve-d'Ascq.

On se souvient que ces évacuations ont initié une campagne d'expulsions d'une ampleur dont les précédents locataires du pouvoir n'avaient pas osé rêver. Saluée par la sophistique nauséabonde de l'éditocratie de gauche et, un peu plus tard, par l'éloquence embarrassée de monsieur Serge Dassault, cette offensive xénophobe a servi de base aux records de popularité de monsieur Manuel Valls, premier flic de France et fier de l'être. Bien sûr, l'humanisme « socialiste » a tenu à sauver son image en apportant quelques retouches formelles : prétendues garanties juridiques et promesses de mesures d’accompagnement...

Mais concrètement, ces cinq familles, depuis leur éviction du campement, sont logées sous des tentes, à Lille.

(Une femme est sur le point d'accoucher, mais qui va s'en soucier ?)

De ce qui a motivé leur choix d'accepter la très controversée « solution » du village d'insertion, on ne saura probablement jamais rien - qui va les interroger là-dessus ? -, mais ce qu'on leur a imposé pour pouvoir s'installer auprès de voisins qui, en partie, les rejettent, on le devine à travers les propos de monsieur Roger Maly, deuxième adjoint PCF au maire d’Hellemmes, rapportés par Marie Barbier. Pour lui, « les gens n’ont pas compris : ils pensent avoir un bidonville à côté de chez eux », alors que, dit-il :

Ce n’est pas du tout le cas, ces gens parlent français, ils signent une charte de bonne conduite, les enfants sont scolarisés.

On aimerait connaître les termes exacts de cette « charte de bonne conduite » que « ces gens » ont accepté de signer et qui permet à monsieur Maly de laisser entendre à ses concitoyens hellemmois que ce sont de « bons » Rroms, prêts à s'insérer dans l'espace qui subsiste entre la haine des uns et le paternalisme des autres...